Retour au référendum grec

Beaucoup de Grecs semblent en vouloir à M.Tsipras d’avoir appelé à voter non lors d’un référendum, puis d’avoir fait le contraire de ce qu’il avait dit. Tsipras, démission !
Une des idées que je répète souvent est que, dans une négociation, le négociateur s’intéresse moins à son adversaire qu’à son camp. J’ai observé cela chez les avocats : impressionner le client compte plus qu’influencer le juge… C’est une question de rapport de forces. Je me demande si cela n’a pas été le cas ici. Avec ce référendum, M.Tsipras a peut-être muselé son opposition. Ce qui lui a laissé les mains libres pour accepter un accord vital. 
Mon idée du moment est qu’il pourrait dire, dans un second temps, aux Européens : j’ai prouvé ma bonne volonté, mais maintenant mon pays est exsangue, il ne fonctionne plus, aidez-moi en abandonnant une partie de ma dette. 

Iran et enjeux de l'accord nucléaire

Quels sont les enjeux des négociations actuelles entre Iraniens et Occidentaux ? On nous explique que c’est une histoire de guerre nucléaire. Peut être. Mais la technologie de la bombe nucléaire n’a rien de compliqué, et beaucoup de pays la possèdent. En outre, l’Iran utilise cette technologie pour des usages civils, me disait quelqu’un qui a fréquenté le pays. 
Et si la raison de la négociation correspondait à ces conséquences ? L’Iran est un pays dynamique, innovant, avec quelques-uns des meilleurs ingénieurs au monde, beaucoup plus proche du modèle occidental que tout ce qui se fait dans la région. C’est un marché important, en particulier pour les USA. C’est aussi le plus puissant contre-poids au sunnisme, à l’Etat Islamique et à l’influence saoudienne et Qatari. C’est diviser pour régner ?
Mais si l’objet des négociations n’est pas nucléaire, pourquoi a-t-on fait tout ce bruit autour du nucléaire ? Et si ce n’avait été qu’un moyen de gêner l’Iran, vu alors comme un ennemi ? Des mystères de la diplomatie ? 

Crise grecque et art de la négociation

J’ai cru avoir tort, et j’ai peut-être eu raison. Je pensais que la crise grecque allait illustrer les caractéristiques, irrationnelles, de toute négociation. Eh puis, il m’a semblé que les Grecs étaient des amateurs qui allaient disparaître sans avoir même combattu. Mais j’en reviens à ma première hypothèse. 
C’est le roman de Francis Walder, Saint Germain ou la négociation, qui me paraît expliquer le mieux ce qu’est une négociation. C’est une succession de coups de théâtre irrationnels. Ils sont suscités par un sentiment d’injustice, qui provoque la révolte. A chaque fois, un camp prend l’avantage, du fait de l’effet de surprise et de l’énergie que lui donne le désespoir. Mais l’autre, revenu de son étonnement, découvre qu’il s’est fait posséder. Il s’indigne… Et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’un équilibre s’établisse. C’est l’inconscient qui est aux commandes. 
Dans le cas Grec ? On a eu le référendum ; puis les concessions grecques ; puis l’Allemagne et la Finlande qui se mettent à dire qu’on ne peut pas faire confiance à la Grèce…

PS. Il semble bien que les choses aient continué sur ce même mode : la Grèce démarre ses réformes, sans contrepartie. Elle veut prouver qu’elle n’est pas telle qu’on la dit. La réduction de sa dette fera l’objet de discussions ultérieures… (Article de Jean Quatremer.) 

Raté grec ?

Crise grecque : pourquoi n’y a-t-il pas eu d’intermédiation ? Pourquoi a-t-on laissé les négociateurs s’affronter ? Le hasard fait que j’ai beaucoup joué les intermédiaires, entre dirigeants et employés, acquéreur et acquis…, sans le faire exprès… J’ai observé les phénomènes suivants :
  • Systématiquement, il y avait incompréhension. Et cette incompréhension conduisait à une prédiction auto réalisatrice destructrice. Curieusement, cette incompréhension était toujours extraordinairement banale et stupide. Exemple : l’entreprise était deux fois trop grosse du fait d’un terme, « plate-forme », dont personne ne savait ce qu’il signifiait. Mais que chaque unité essayait de construire, en concurrence avec les autres. Autre exemple : un dirigeant parlait de mesures d’économies, ses employés dépensaient à plein tube. D’ailleurs, quasiment nulle part, je n’ai rencontré d’entreprise connaissant la stratégie de son dirigeant. Cela m’a fourni longtemps un exercice amusant : je disais à mon client : voici ce que votre entreprise pense qu’est votre stratégie. Voilà ce qu’elle fait pour la mettre en oeuvre. Mine déconfite.
  • L’intermédiaire est un confident. On lui dit ce que l’on croit honteux. Le « déchet toxique ». (Par exemple, je ne sais pas ce que je devrais savoir, où je suis incompétent, mais, vus mes énormes diplômes, je perdrais la face si j’occupais une autre place.) Là aussi, il s’agit d’une forme d’incompréhension. Souvent avec soi. Car nos erreurs sont humaines, alors que nous les croyons diaboliques. (Mais ça pourrait devenir de moins en moins vrai : la prédiction est auto réalisatrice, là aussi…)
  • L’intermédiaire est un catalyseur. J’ai appelé, dans mon livre 1, sa technique la « méthode navette ». Il discute avec tous indépendamment. Il voit le dessous des cartes. Mais, surtout, il révèle à chacun que l’autre n’est pas tel qu’il le croit. Il est bien plus amical qu’on ne le pense. Ou, plus exactement, il a des intérêts qui sont complémentaires aux siens, pas antagonistes. Une fois que l’humeur n’est plus au conflit, il peut réunir les uns et les autres autour d’une table. Il leur propose une formulation rationnelle de leur problème collectif. Ils travaillent à sa résolution comme s’il ne s’agissait plus d’eux, mais d’un problème qui leur est extérieur. Le problème de la collectivité. 
Tout ceci ne semble-t-il pas bien correspondre à la crise grecque ? 

Grèce : négociation ou apprentissage ?

Les Grecs ont bien vite découragé ceux qui leur étaient favorables. (Mais ce n’était pas bien difficile à réussir…) Si bien que la négociation s’est transformée en une leçon. Les dirigeants grecs ont découvert qu’ils n’ont aucune marge de manœuvre. Et que le reste de l’Europe fait bloc. Mais qu’il est prêt à leur apprendre les bonnes manières. En faisant un effort pour les aider à sauver la face vis-à-vis d’un électorat auquel ils ont promis l’impossible. Aide qui passe essentiellement par un changement de noms concernant ce qui irrite le peuple. Au fond, c’est l’Europe qui dirige la Grèce… 
(The Economist parvient aux mêmes conclusions.)

Grèce humiliée par la BCE ?

La BCE coupe les vivres à la Grèce. C’est ce que j’ai cru entendre ce matin à la radio. La Grèce va-t-elle être humiliée ? Lâchée par tous ? Surtout la France ? Pas d’alternative à la rigueur ? Paul Krugman pense qu’il s’agit, au contraire, d’une manœuvre de M.Draghi. La ligne de crédit qui a été fermée ne comptait pas. Mais sa fermeture serait une façon de couper toute retraite à l’Allemagne et de la mettre en face de ses responsabilités :
Maybe it’s an effort to push the Greeks into reaching a deal, but my guess — and it’s only that — is that it’s actually aimed more at the Germans than at the Greeks. On one side, it’s the ECB making tough noises, which might keep Germany off their backs for a little while. On the other, it’s a wake-up call: dear Chancellor Merkel, we are *this* close to watching a Greek banking collapse and euro exit, and are you really sure you want to go down this route? Really, really?
Ce qui semble confirmer ce que je disais ailleurs : on pourrait bien être en face d’un numéro de négociation de très haut vol. Attendons-nous à quelques beaux coups de théâtre ?

Et si la société pensait, sans nous le dire ?

Les commentaires sont utiles… Un échange avec  David Cohen me donne l’idée qu’il n’est pas naturel de penser. Que l’homme cherche à éviter de se fatiguer. Comment se fait-il que nous pensions, donc ? Il se trouvait que j’étais alors en train de réviser des textes pour un livre. Et que cet échange me les a fait voir sous un angle nouveau. En fait, j’ai retrouvé une vieille idée, mais que je n’avais pas aperçue ainsi.
L’histoire
Les textes en question proviennent de notes prises pendant une mission. Résumé :
C’est un peu l’histoire de la Guerre de Troie n’aura pas lieu. Je travaille pour un équipementier. Il n’est pas rentable. Il doit donc batailler pour maintenir sa rentabilité en phase d’appel d’offres. Je suis là pour l’aider à tenir son cap. Mon texte est la chronique de l’appel d’offres. Irrationalité à l’état pur. C’est une guerre fratricide. Le jeu de chacun est de baisser les prix pour nuire à l’autre ! A chaque fois que je pense avoir ramené quelqu’un à la raison, il revient 5 minutes plus tard à sa position antérieure. Et ça dure sur une trentaine de pages ! Et ça se termine par 200m de pertes. (Même le client n’en revient pas !) Et, alors que tout le monde a participé au désastre, on me demande de désigner des coupables !
Voilà le plus curieux. Alors que l’on pensait tout perdu, les ennemis d’hier se mettent à travailler ensemble et produisent en une semaine un plan qui permettra (après quelques nouveaux coups de théâtre) de combler le trou. Celui qui n’a pas assisté à un tel retournement ne peut pas comprendre que l’exploit soit une des caractéristiques de notre culture !
Mon interprétation
Je pense que l’on voit ici la façon dont la société procède pour penser sans que nous pensions…
En gros, elle nous projette les uns contre les autres. Nous essayons d’imposer aux autres nos intérêts. Ils font de même. D’où une succession d’attaques et de contre-attaques, de victoires et de revers… Mais ces chocs nous permettent à la fois de comprendre la logique de l’autre, ce qui compte pour lui, sa notion de la justice, et de progressivement mettre au point notre partie de la solution collective nécessaire. Tout cela se fait dans la douleur, mais inconsciemment. C’est ainsi que nous pensons sans penser. Du moins, c’est ma théorie.

Husaren Völkerschlacht bei Leipzig.jpg

Séance de créativité
« Husaren Völkerschlacht bei Leipzig » par « Geschichte des Husaren-Regiments von Zieten ( Brandenburgisches) Nr. 3 » von Armand Freiherr v. Ardenne Berlin 1903. — La source de ce fichier n’est pas indiquée. Merci de modifier la page de description du fichier et de fournir sa source.. Sous licence Public domain via Wikimedia Commons.

Besoin d'honnêteté

Je retrouve le message d’Humble Inquiry dans Talk lean (billet précédent). Phénomène de société ?

Nous ne savons plus qui croire. Tout est manipulation. Le seul moyen de revenir à du solide est d’essayer de retrouver des fondations fermes :

  • La première de ces fondations, c’est soi. Ne parlons pas de grandes lois morales ou de la nature, mais de ce que nous sentons, ce que nous voulons. Là, nous sommes légitimes. 
  • Ensuite, il faut stabiliser l’autre. Il faut le comprendre suffisamment bien pour connaître celles de ses caractéristiques qui sont inamovibles. Pour cela, il faut procéder à une enquête. Cette enquête passe par le décodage de nos émotions. Elles nous disent justement que quelque chose nous échappe chez l’autre. Ce qui se fait en l’interrogeant. Mais surtout en travaillant ensemble à un projet qui est dans l’intérêt de chacun. 
  • Enfin, tout passe par le langage. L’implicite, dans la mesure du possible, doit être combattu. 

Méfions-nous des Iraniens quand ils font des cadeaux ?

Les Iraniens semblent plein de bonne volonté. Ne seraient-ils pas en train de démanteler leur programme nucléaire ? Curieux. La radio m’apprend aussi que les Américains négocient sous le manteau, sans en parler à leurs partenaires. Tout ce monde a l’air bien pressé…

On reproche à M.Obama de ne s’intéresser qu’aux nobles idées. Idées à l’emporte pièce sans grand lien avec une réalité qu’il méprise. Et, en plus, de n’être concerné que par son pays. De n’avoir qu’une vue caricaturale du reste du monde.

Est-il prudent de laisser à un tel homme la responsabilité d’une négociation importante ?

Grand Satan français

Les Iraniens prennent la France pour le Grand Satan. Notre pays fait dérailler les négociations entre l’Iran et l’Occident. Quelle mouche nous a piqués, nous petit pays ridicule ? Nos vieux démons venus d’une grandeur passée seraient-ils toujours vivants ?

A la réflexion, je n’en suis pas sûr. Toute négociation a ses rites. Celle-ci aussi. Je soupçonne, contrairement à ce que l’on nous dit, qu’il n’y a pas un bon, le président, et un méchant, le guide suprême, en Iran, mais deux larrons. Ils s’entendent pour obtenir le meilleur accord possible. Car jamais le bon n’aurait été élu sans l’aval du méchant. En conséquence, si nous voulons parvenir à un accord équilibré, nous devons faire de même.

En outre, il ne faut pas oublier ce qui est en jeu. Ce n’est pas uniquement des centrifugeuses. C’est surtout beaucoup d’argent. Une fois que l’Iran ne sera plus soumis à sanctions, l’argent affluera. Et il sera utilisé pour de saintes guerres.

Il se pourrait que, pour une fois, la France n’ait pas été ridicule.