Rationalité et réfugiés

J’entends parler France Culture de la crise des réfugiés. Je me demande si son traitement du sujet ne dessert pas sa cause. Et ne crée pas un fâcheux précédent.
  1. La photo d’un petit mort susciterait un émoi mondial. Or, il y a partout au Moyen Orient des drames humains, et on n’en dit rien. L’émotion est-elle une bonne façon de régler des questions aussi graves ? A ce sujet, je m’interroge sur ce que signifie être un photographe : je ne pense pas que, rencontrant un enfant mort, j’aurais pour réflexe de le photographier. 
  2. J’entends qu’il est inconvenant de parler des causes de cet afflux de réfugiés. Or, elles semblent bien être liées à la gestion du monde par les élites occidentales. Il est, d’ailleurs, étrange que si peu de gens sentent leur conscience concernée par des décisions qui ont provoqué des drames humains effroyables.
  3. Etrangement, les peuples européens sont traités comme des coupables par leurs élites. Ne pas accueillir ces réfugiés est être sans cœur. Mais insulter une population est-elle une bonne façon de susciter sa solidarité ? Ne serait-il pas préférable 1) de commencer par reconnaître que les politiques de nos élites ont été, pour le moins, maladroites, 2) de compatir un rien avec les difficultés des Européens ?

Tempête sur le grand-moyen Orient

Voici un livre extraordinairement horripilant. L’auteur déverse sa haine des USA à chaque page. C’est insupportable. Pourtant c’est un ancien ambassadeur. J’aurais attendu un peu de mesure d’un diplomate. D’autant que sa hargne nuit à sa cause. Et que le livre est cinq fois trop gros. Au moins.
Sur le coup j’ai été déçu de ne rien apprendre de neuf. Puis je me suis rendu compte que c’était cela qui donnait sa puissance à la démonstration. En fait, on découvre que ce que font aujourd’hui les USA, de manière apparemment brouillonne, a d’anciens antécédents. On le retrouve, noir sur blanc, dans des discours officiels.  
Depuis longtemps, les USA voient le monde en triple. Il y a l’Ouest, le bien, et l’Est, le mal. Et au milieu une zone tampon. Le « grand moyen-orient ». Cette zone doit être maintenue à l’état de chaos. Curieusement, le livre pense que cette idée vient de la théorie de la complexité, alors que les livres de management en sont pleins. (Chaos = marché. On peut aussi penser au diviser pour régner anglais.) Les printemps arabes, la crise ukrainienne auraient été instrumentalisés par les USA. Les réseaux sociaux, et des utilisateurs qu’ils auraient formés, leur servant de chevaux de Troie. Dans ce combat, les USA seraient les alliés de fait des Saoudiens et Qataris. Tous rêvent de transformer cette zone tampon en une myriade d’émirats en guerre les uns avec les autres. L’alliance n’est pas aussi contre nature qu’on peut le croire. Car les USA sont un Etat religieux. Or, les pays à détruire (Irak, Egypte, Libye, Syrie, Tunisie…) ont en commun d’être laïcs. L’auteur présente aussi les USA comme étant cul et chemise avec Israël. Ses arguments laissent plutôt entendre que l’Américain considère le Juif comme un idiot utile. Ou comme un proto humain. L’idée du sionisme remonterait aux puritains de Cromwell. Les Juifs en Palestine c’est l’avènement de Dieu. Les dits puritains, aujourd’hui néoconservateurs, auraient amené cette idée aux USA. (Ce que confirme d’ailleurs The Economist.) De plus, Israël serait vu comme un facteur de discorde pour le Moyen-Orient. Il l’empêcherait de s’unir. Finalement, droits de l’homme, en particulier droit d’ingérence, ONG et autres sont les armes que l’Occident utilise pour disloquer le monde. 
Mais la résistance inattendue de la Syrie aurait mis à mal ce plan machiavélique. L’administration Obama aurait rejoué le coup de l’Iraq, en accusant la Syrie d’utiliser des gaz mortels. (Ils auraient été employés par des rebelles.) Il y aurait eu tentative de test, par l’armée américaine, des défenses antimissiles de la Syrie. Il aurait échoué. Des navires russes auraient fait barrage. Après quoi M.Poutine aurait choisi de sauver la face de M.Obama en demandant à la Syrie de faire amende honorable.
La France ne sort pas grandie de l’ouvrage. Là aussi, rien de nouveau, mais rassemblé, ce n’est pas très beau. Au début, il y a de Gaulle. Initialement la France est le soutien d’Israël. De Gaulle coupe les ponts en 67. Les USA prennent le relais. Grande politique arabe de la France. Originalité mondiale. Pompidou et Giscard poursuivent. Arrive Chirac. Seconde guerre d’Iraq. Pour réparer l’affront qu’il a fait aux USA en s’opposant à la dite guerre, notre gouvernement va devoir, quasiment, se prostituer. Et se faire l’exécuteur des basses œuvres des USA. Puis arrive Sarkozy, égal à lui-même. Tourbillon d’incohérence. Et, plus surprenant, les socialistes. Eux sont les meilleurs élèves de la classe, plus royalistes (impérialistes ?) que l’Anglo-saxon. D’ailleurs, nombre de nos ministres, et notre président, sont passés par un programme d’amitié franco-américain.  
L’auteur prédit le déclin de l’Empire américain. Prend-il ses désirs pour des réalités ? 

Chronique de l’instabilité mondiale

Nouvelles du monde. Faute d’opposition, le premier ministre turcest en position de force. Plus despote que démocrate ? Ukraine. Le pays est pris entre la Russie, qui le tient en otage énergétique, et l’UE, qui lui offre sa collaboration. « à long terme (cela pourrait forcer) ses producteurs à s’améliorer pour être compétitifs internationalement. »  Italie. Les lois de la mafia et du pays sont toujours aussi divergentes. Hollande. L’immigration des pays de l’est (conséquence de l’élargissement de l’UE) bouleverse l’équilibre du pays. « L’UE a ouvert un canal entre ce monde ordonné et choyé et une offre de main d’œuvre habituée à des salaires et des conditions de travail bien plus difficiles. » Angleterre. Le pays est à la fois xénophobe et fasciné par les étrangers. Surtout, quand ils lui sont utiles. Syrie. M.Assad aurait utilisé des armes chimiques contre sa population. Histoire de reprendre l’avantage sur la rébellion. Il estimerait que l’Ouest ne réagira pas. Effectivement, M.Obama n’est pas chaud pour intervenir au Moyen-Orient. En Egypte : retour à l’hiver arabe ? « La force de la propagande gouvernementale, la dureté de ses méthodes, et la réapparitions de visages du régime d’Hosni Mubarak, tout cela laisse un goût amer à beaucoup d’Egyptiens. » Et l’Iraq est de nouveau à feu et à sang. La Chine veut-elle faire fuir les entreprises étrangères ? « Le modèle de développement économique chinois dépend (…) de faire venir les meilleures entreprises mondiales, et de, légalement ou non, bénéficier de leur propriété intellectuelle. » L’Indeva mal. Victime de la fin de la politique monétaire américaine. Les investisseurs se retirent. Sa devise s’effondre. « La solution à long terme au problème de balance des paiements pourrait être d’accélérer le développement du secteur manufacturier. » Amérique. Et le rêve de Martin Luther King ? Il y a toujours de la discrimination, mais on tue moins de noirs et ils sont plus nombreux parmi les élus. Parmi ses autres curiosités. « En 2009, 3,47md$ ont été dépensés dans le lobbying du gouvernement. » « 50% des sénateurs et 42% des députés » deviennent lobbyistes lorsqu’ils prennent leur retraite politique. « Washington a maintenant un revenu par personne plus élevé que celui que la Silicon Valley. »  D’ailleurs, les grands patrons de l’industrie de la haute technologie ont décidé de s’attaquer à l’incompétence du politique. Première application : faire voter une loi favorable à l’immigration. Pour cela ils financent la publicité électorale des Républicains à qui ils font tourner casaque.
Nouvelles de l’entreprise. Adidas a une méthode révolutionnaire pour concevoir ses produits : il se demande à quoi ils servent. M.Marchione a bien des difficultés avec Fiat et Chrysler. De deux entreprises en dépôt de bilan, il a fait un canard boiteux. Ce faisant empêchant l’industrie automobile de se débarrasser de ses surcapacités. Dans la série, les victimes du changement : les grands cabinets de chasse de tête. Ils seraient victimes d’Internet et des entreprises qui auraient monté leurs propres cabinets internes. Ils cherchent à se diversifier, et à se spécialiser. Et dans celle des évolutions : l’augmentation des capacités de stockage informatique pourrait faire revenir la haute fidélité, au détriment des formats compressés (MP3). Et maintenant, les victimes de la crise. Les petites banques de la « périphérie européenne », privées de crédit, vont disparaître. Mauvais temps pour les PME auxquelles elles prêtaient. (Et aussi pour le risque bancaire, de plus en plus systémique !)

Science. Parmi les coûts indirects d’une crise : la santé. Un surcroît d’obésité, par exemple. Intéressante mise en cause de notre capacité de jugement. Compétitions de piano : comment les vainqueurs sont-ils choisis ? « les juges de ces compétitions, pourraient, une fois qu’ils ont filtrés les tocards, tout aussi bien jouer à pile ou face le classement. L’autre leçon (…) est que les concurrents feraient bien de travailler autant leur jeu théâtral que musical. » Et si l’univers n’était pas en expansion ? Et si les atomes prenaient du poids ?

Fédéralisation de l’Europe, instable Moyen-Orient, nébuleuse Chine et autres

Des nouvelles du monde. Mon interprétation de The Economist de cette semaine.
  • The Economist se réconcilie avec l’Europe. Elle fait preuve de bon sens : elle se dirige vers le fédéralisme. Les juges de la cour suprême allemande ne remettent pas en cause les accords européens du pays;  M.Draghi fait un nouveau tour de prestidigitation ; et les Hollandais ont élu un gouvernement stable, et écarté leur extrême droite. (Je m’interroge : amorce de reflux de l’extrême droite européenne ?) Par ailleurs, la découverte de ce qu’est une fédération se poursuit. Nouveau résultat : elle doit avoir un budget suffisant pour être un stabilisateur anticyclique. Le budget fédéral américain représente 24% du PIB des USA, pour la Suisse, ce chiffre serait de 12%. Il est de 1% en Europe… M.Moscovici aurait proposé que l’Europe se charge en partie de l’assurance chômage. (Un premier pas vers une uniformisation des systèmes de sécurité sociale, qui retirerait aux Etat la tentation de s’affronter sur ce terrain ?)
  • Quand au Moyen-Orient, qu’il s’agisse de la Syrie, de l’Egypte, de la Lybie ou de la Palestine, sa situation est incertaine. Les extrémistes musulmans cherchent à en profiter pour happer le pouvoir. Mais ce que veulent les populations locales n’est pas plus d’Islam, mais moins de pauvreté. Il y a là un moyen pour l’Occident, et pour les USA, de se rendre utiles. (Ce qui explique que les dits islamistes cherchent tous les moyens pour monter les populations locales contre eux ?) Malheureusement, ces derniers tendent à se payer de mots.
  • La Chine est, décidément, impénétrable. Ses leaders politiques disparaissent mystérieusement, et les chiffres de son économie sont douteux. (Mais pourquoi leur appliquer les grilles de lectures occidentales ?)
  • Les aléas climatiques créent une pénurie mondiale de céréales. Elle est amplifiée par la production de biocarburants. Les pays cherchent à protéger leurs populations des fluctuations de prix. Ce protectionnisme a l’effet inverse de celui qui est souhaité. (Drame pour les populations urbaines pauvres.) Commentaire personnel : dangers du protectionnisme, ou démonstration que la vie des hommes ne peut pas être laissée au bon vouloir des marchés ?
  • La banque d’investissement serait au plus mal. En grande partie du fait des nouvelles réglementations. D’ailleurs la City aurait éliminé 100.000 personnes sur 354.000 (2007). Va-t-elle perdre sa place au centre du monde ? s’inquiète The Economist. La finance mondiale va-t-elle retrouver la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter ? se demande ce blog.
  • BAE et EADS vont-ils s’unir ? Pour EADS l’équation serait plus de stabilité = diversification dans la défense, le service et la maintenance + dilution des rôles des Etats. (Mais que serait-il sans les dits Etats ?) Début de concentration de l’industrie de la défense ? Que vont faire Thalès, Dassault et leurs confrères européens ?
  • Apple, est comme une bicyclette. Quand il n’avance pas, il tombe ? Est-ce ce qui lui arrive avec l’iPhone 5 ?
  • Et j’achève avec Bernard Arnault. Il a bâti sa fortune sur la France, sa culture, sa tradition et son image (et a tiré bien des profits des malheurs du Crédit Lyonnais, dit un ancien numéro du Canard Enchaîné). Mais à chaque arrivée de la gauche au pouvoir, il part à l’étranger. La dernière fois c’était aux USA. « Cette fois, au moins, M.Arnault a choisi un pays proche, et qui parle, en partie, français.« 
  • Mais, j’avais oublié un débat sur la circoncision. 1/3 des hommes seraient circoncis, dont 50% d’Américains. Difficile de trancher la question… Les scientifiques avancent des arguments pour ou contre. Quel impact sur l’enfant ? Et sur certaines sociétés, si l’on remet en cause cette coutume ? S’est-on posé cette question pour l’excision ? Car quid des droits de l’homme ?… 

Changement en Palestine.

Les Palestiniens vont-ils s’unir et se rapprocher de l’Égypte ?

La tentative de reconnaissance par l’ONU faite par le Fatah a résulté en une forme de sanctions économiques, qui poussent le Fatah à se rapprocher du Hamas, qui, lui, est prospère. Le Hamas s’éloignerait de l’Iran et de ses alliés pour rejoindre les Frères musulmans égyptiens. (Rivals who may need each other)

Vers un Moyen-Orient soudé par un Islam (relativement) modéré mais ferme dans ses principes ?

Compléments :

Causes du printemps arabe

Chaque peuple arabe aurait eu un thème de soulèvement spécifique. Égalité civique au Bahreïn, liberté de parole et d’association en Syrie, sécurité des personnes en Tunisie et en Égypte, niveau de vie au Yémen. Globalement la révolte n’aurait pas été spécialement une question de jeunes, de chômage et de revenus. Plutôt un mouvement de classes moyennes ?

En tout cas, il y a eu effet de contagion, chacun s’enhardissant avec les succès de l’autre.

Quant à l’issue du mouvement, elle semble être liée à la détermination des gouvernants en place. Ceux qui ont disparu avaient perdu le contact avec les réalités et la volonté de se battre.

Voilà ce que je comprends de The Arab Spring is not About Twitter, de Glen Rangwala, CAM, n°64.

L’Amérique se replie

La politique américaine semble confirmer ce que disait ce blog à ses débuts : elle suit un cycle éternel. (Et l’Amérique créa le monde à son image…)

Enthousiasmée par des idées simplistes, elle part à la réforme du monde. Mais elle découvre que tout est beaucoup plus compliqué que ce qu’elle pensait. Maudissant la stupidité de ceux auxquels elle apportait le bonheur, elle veut alors se replier sur son territoire et en revenir à une activité saine (le commerce avec des gens bien).

Barack Obama, dans cette tradition, veut rapatrier l’Amérique du Moyen-Orient et d’Europe, vers les pays du sud est asiatique inquiétés par la Chine. (Lexington: The wretched Middle East | The Economist)
Mais peut-il réellement couper les ponts ? Deux observations tirées de mon expérience :
  1. Considérer les peuples comme des irresponsables (ce qu’a longtemps fait l’Amérique) conduit à ce qu’ils se comportent en irresponsables. Un peu d’éloignement ne peut être qu’un bénéfice.
  2. Mais le changement, incontrôlé, ne prend jamais une direction favorable. Les USA doivent conserver un minimum de présence agissante : ils doivent chercher à « animer le changement ». 

Moyen-Orient turc ?

La Turquie semble un modèle vraisemblable pour l’avenir des révolutions arabes. (Révolutions qui pourraient gagner tout le Moyen-Orient.) Pourquoi ? Islam modéré relativement bien organisé et bien adapté aux attentes d’une grande partie de la population. Et la Turquie est un pays puissant qui a un intérêt à faire que ses voisins suivent son exemple.

Voilà ce que je retiens (à tort ?) des bribes d’un débat entendues samedi dernier sur France Culture.
En tout cas, l’équilibre de la région, longtemps défini par l’alliance USA, Israël, Egypte, Turquie et Arabie Saoudite, pourrait changer. L’Amérique va-t-elle demeurer le seul soutien d’Israël, contre le reste de la région, pour le plus grand profit de la Turquie ?
Compléments :

Nuisance syndicale

L’Angleterre se prépare à de grandes grèves.
Le gouvernement menace les syndicats d’une loi interdisant les grèves votées par moins de 50% des syndiqués (contre 50% de votants, aujourd’hui).
Les syndicats lui répondent qu’une telle atteinte aux droits de l’homme est paradoxale, venant d’un gouvernement libéral, qui, de surcroît, applaudit les grèves du Moyen-Orient. D’ailleurs, les travaillistes actuels représentent 23% des inscrits, et la coalition 38%. Ils gouvernent le pays, pourtant.
Éternelle duplicité de l’élite anglaise ? Son libéralisme s’arrête là où commencent ses intérêts ? Alors se déchaîne les sophismes, « la guerre des idées » ?