Le Dieu du Moyen-âge

« Le christianisme est une religion d’égaux qui promet la vie éternelle aux fidèles vertueux. Là se trouvent ses deux attraits majeurs. » Cependant, est-ce tout ce qu’il a de fixe ? Le Dieu du Moyen-âge a une histoire. Le concept a beaucoup évolué au cours du temps.

En particulier, par rapport à l’original, le dieu juif : alors que ce dernier était un « Dieu de colère », le chrétien est un dieu « protecteur » et de « souffrance ».

Sa particularité est d’être triple : le père, le fils, le saint-esprit. Le rôle de chacun variant en importance et en sens au cours des ans. Avec, en outre, la Vierge. (Un genre de polythéisme ?)

L’homme invente des concepts, à des fins utilitaires, qui, à leur tour, le transforment ?

Tristan et Iseult

Tristan et Iseult aurait été inventé par un Anglais, qui parlait français, comme tout le monde, à l’époque. C’aurait été un best seller, immédiatement traduit en France et en Europe du nord.

Tristan porte la fatalité dans son nom, « triste » : sa naissance commence par un drame, et sa vie en est un.

En écoutant In our time, qui lui était consacré, je me suis demandé si la fatalité n’avait pas était la source d’inspiration première des littérateurs. Le courant moralisateur, qui a actuellement le haut du pavé, serait une invention récente.

Au fond, son ressort dramatique est faible. Il suppose que le monde est déterminé, que l’on sait le bien et le mal. Tout cela est médiocre et gris. Plus triste que Tristan ? Alors que l’homme affrontant la fatalité est glorieux. Certes, comme dans la vie de Napoléon ou d’Alexandre, cela finit mal, mais avant, il y a eu des exploits incroyables, ou, comme pour Tristan et Iseult, des moments de félicité que personne ne connaitra dans sa vie.

La fatalité aurait-elle du bon ?

Chevalerie

Quelle fut l’innovation de la chevalerie ?

Jusque-là, lorsque l’on se combattait, il n’y avait que deux issues pour le vaincu : la mort ou l’esclavage.

Avec la chrétienté il n’était plus permis de se tuer, ou de se réduire en esclavage, entre égaux (i.e. entre nobles). En échange, on a demandé une rançon. On a joint l’utile à l’agréable.

(Inspiré de In our time, de la BBC.)

Nibelungen

Par Auteur inconnu — http://www.uni-tuebingen.de/mediaevistik/materialien/nibelungen.bild.html, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=536527

Les Nibelungen furent qualifiés d’Iliade germanique. L’émission de la BBC qui le disait (In our time) s’étonnait du manque de morale de ce conte de bruit et de fureur écrit au Moyen-âge.

C’est une histoire, effectivement, de massacres. Personne n’en réchappe. Comme dans les nouvelles de Mérimée, les femmes y ont le premier rôle, les hommes sont leurs victimes ou les agents de leur vengeance.

Mais la morale du Moyen-âge n’était-elle pas différente de la nôtre ? La gloire de l’action, n’était-ce pas ce qui comptait ? Et tant pis, ou tant mieux, si on y laissait la vie ? La belle action était immortelle ? Une autre façon d’avoir la minute de célébrité d’Andy Warhol ?

Et la fatalité ? Et si, pour l’ancien, elle avait eu quelque-chose de positif ?

Comme c’était fréquent à l’époque, les personnages des Nibelungen rencontrent des êtres surnaturels qui les informent de leur avenir. Mais cela ne les trouble pas. Et si la fatalité, loin d’être une malédiction, était, au contraire, destruction créatrice ? C’est en se révoltant contre elle que l’on peut avoir l’inspiration soudaine de l’action mémorable, qui marquera l’histoire ?

Contrairement à ce que pense Spinoza ou le scientifique, qui estiment que connaître les plans de Dieu évite de se cogner la tête contre les murs, la société ancienne pensait peut-être, comme l’Oulipo, que la contrainte était condition nécessaire de créativité ; et que Dieu cherchait, justement, à révéler la valeur humaine.

Et les Allemands, là-dedans ? Il est possible qu’ils partageaient le point de vue ancien. Et qu’ils croyaient qu’ils changeraient l’histoire. Mais elle n’a pas tourné comme ils l’espéraient. Ils n’avaient pas compris la leçon divine ? La fatalité n’est pas créée, c’est le suicide, mais subie ? Et elle ne sourit qu’aux héros ?

Décadence

Régis Debray parle de décadence de l’Europe. Un invité de Mme Ockrent disait que MM.Poutine et Xi partageaient son opinion. Qu’ils avaient été convaincus par la lecture de puissants auteurs occidentaux (parmi lesquels ne se trouve pas Régis Debray).

L’Europe n’a pas de pire ennemi qu’elle même ?

Et, si, maintenant que l’on a connu un âge des ténèbres, on songeait à renaître ?

On pourrait s’inspirer de notre 15ème siècle ou d’Israël. Ils ont choisi une culture qui leur plaisait, et ils s’en sont servis pour inventer une culture propre. Et si Régis Debray renaissait en du Bellay ou en Ronsard ?

Valeur : déterminée par marché ou société ?

L’abbé est un acteur économique particulier : il est, par position, doté au plus haut point de la capacité de discretio qui lui permet de juger sainement des valeurs. Il est normal qu’il corrige les données du marché qui, fondées sur la cupidité, s’éloignent de la justice. C’est le rôle des moines de réintroduire la justice dans l’échange. Cette capacité et le droit qui en découle d’intervenir sur les prix sont naturellement liés à leur position d’experts dans la conversion des choses en salut, c’est-à-dire d’experts dans le passage d’un système de valeurs à un autre.
La suite est ici : Laurent Feller, « Les choses ont-elles une valeur au Moyen Âge ? », La Vie des idées , 25 janvier 2016. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-choses-ont-elles-une-valeur-au-Moyen-Age.html
Aujourd’hui, on dit que le marché est le seul à même de donner une valeur à une chose ou à un homme. Cela n’a pas toujours été le cas. Y compris dans le domaine économique. Au Moyen-âge, « La valeur apparaît comme indissociable de l’ordre social« .

Comment maîtriser le marché ?

Il y a longtemps, une phrase de Fernand Braudel m’a surpris. Il disait que le marché avait été une heureuse invention. Mais pas l’économie de marché.

Un livre que cite ce blog semble expliquer pourquoi. La place de marché a été une innovation qui a permis de nourrir le peuple du Moyen-âge, bien et à bas coût, en réunissant au même endroit consommateurs et producteurs, en évitant les intermédiaires. Mais le Moyen-âge contrôlait le marché de façon à ce qu’il assume la fonction qu’on lui avait donné : nourrir le peuple (pour qu’il puisse produire ?). Pour cela, la loi de l’offre et de la demande devait être bloquée, et la spéculation combattue.

Les mécanismes de régulation mériteraient d’être examinés. Il semblerait qu’ils aient été surtout indirects. La morale y jouait probablement un rôle important. Pour elle c’était Dieu (la nature) qui créait ce que l’on appelle aujourd’hui la « valeur », bien plus que l’homme. Ce qui n’est que bon sens ! Dans ces conditions, pourquoi ce dernier aurait-il le droit de s’approprier une part disproportionnée de la production collective ? Ensuite, il y avait des mécanismes systémiques comme la dîme. Plutôt qu’un prélèvement inique, elle semble avoir permis d’éviter les effets pervers du marché. C’était un système de redistribution. Elle contrebalançait en partie les fluctuations du marché, et, les prélèvements étant stockés, elle permettait de nourrir les victimes d’une mauvaise récolte et les pauvres. Peut-être aussi, l’efficacité du marché faisait que l’on ne cherchait pas à s’enrichir plus qu’il ne le permettait. C’est ainsi que les nobles auraient utilisé les marchés, plutôt que le pillage.
Une idée à creuser ? Et si nous définissions ce que doit être la fonction du marché pour l’humanité ? Et si nous mettions en place les mécanismes de contrôle adéquats ? Ou, peut-être, se mettraient-ils en place d’eux-mêmes ?

Le temps des laboureurs, changement au Moyen-âge

Si l’on tient pour acquis qu’une croissance économique soutenue s’établit en Europe à partir de la fin du xème siècle, et se prolongea jusqu’au milieu du xiiième siècle, et que ce mouvement s’établit sans changement des techniques de production, il convient de s’interroger sur le moteur de cette croissance. La seule hypothèse convaincante est qu’elle résulta d’une augmentation massive et de long terme de l’offre de travail paysan, qui permit une croissance massive et durable des surfaces cultivées et des fruits récoltés. Le problème principal est alors d’expliquer une telle évolution, c’est-à-dire de comprendre ce qui poussa les habitants des campagnes à intensifier leurs efforts.
(…) La reconnaissance sociale accordée aux activités laborieuses dans une société dont l’élite politique et religieuse revendiquait l’exclusivité d’une vie oisive et luxueuse fut sans doute l’une des conditions de l’accroissement de l’offre de travail, et donc de la croissance.

Enquête sur un changement. Le Moyen-âge a connu une forte croissance économique. Quelles en ont été les conditions ? (ARNOUX, Mathieu, Le temps des laboureurs, Albin Michel, 2013.) Un Moyen-âge surprenant surgit de L’exégèse des textes qui nous sont parvenus :

La société s’est structurée pour permettre la « conquête » de la terre par le laboureur, faisant de notre paysage ce qu’il est aujourd’hui. Les marchés sont inventés à cette époque. Leur objet est de nourrir le peuple au prix le plus faible possible. En empêchant la spéculation et en réduisant les coûts par élimination des intermédiaires. En tout cas, pas question d’autorégulation. Ils sont impitoyablement encadrés. Peut-être aussi domestiquent-ils les nobles ? Les font-ils « passer d’une économie du pillage (incompatible avec le nouvel ordre des choses) à une économie du prélèvement consenti » ? Les marchés sont des « instances morales », « d’assistance aux pauvres », « d’intégration sociale ». Quant à la dîme, loin d’être un prélèvement a l’usage de l’Eglise, elle est un mécanisme de régulation. Elle permet d’engranger une partie des récoltes. Elle nourrit les faibles en périodes difficiles, et abaisse le prix des marchés, sinon. Finalement, les cours d’eau sont équipés de moulins, en rangs serrés. Leur usage est réglementé.

La pensée, elle-même, évolue pour expliquer cette nouvelle réalité. La société est organisée selon « trois ordres ». Ceux qui prient, ceux qui combattent, et ceux qui cultivent. Elle reconnaît leur complémentarité, et surtout l’importance du travail comme valeur centrale. Cet édifice est construit sur un mythe fondateur, celui d’un Adam cultivateur. 

La rose et la flèche

Film de Richard Lester, 1976.
Sean Connery, en garnement vieillissant, en Audrey Hepburn, en femme de tête éternellement aimante, sont fort bons.
On patauge souvent dans la boue. La reconstitution se veut fidèle. Mais les sentiments ne sont probablement pas très moyenâgeux. Et pas très contemporains non plus : je ne suis pas certain que l’égalité des sexes tolère encore une telle division des tâches entre homme et femme. N’a-t-elle pas aussi liquidé toute possibilité d’histoire d’amour, qui, comme ici, doit avoir quelque chose d’impossible ?

La société féodale de Marc Bloch

BLOCH, Marc, La société féodale, Albin Michel, 1989. « L’Europe fut une création du haut moyen-âge ». Écrit en 1939, ce livre semble rechercher, à son origine, ce qui caractérise les cultures des nations qui vont s’affronter. « L’époque (…) ne vit pas seulement se former les États. Elle vit aussi se confirmer ou se constituer (…) les patries. » Car, après une période de chaos marquée par les offensives des Musulmans, des Hongrois et des Scandinaves, l’Europe connaît un arrêt définitif des invasions « d’où la possibilité d’une évolution culturelle et sociale beaucoup plus régulière, sans la brisure d’aucune attaque extérieure ni d’aucun afflux humain étranger. »
Le premier âge féodal (900 – 1050) est pauvre, peu peuplé, sans institutions capables de structurer une société. Faute d’argent, le salariat est impossible. C’est une société d’échange en nature, de lien direct. C’est, pour la classe supérieure, la vassalité, pour la classe inférieure, le servage.
Le second âge féodal (1050 -1200) est celui d’une « révolution économique ». « L’Occident s’est fait puissant exportateur de produits ouvrés », « les draps jouèrent le même rôle directeur qu’au XIXème siècle, dans celle de l’Angleterre, la métallurgie et les cotonnades. » La population croît, les lois se développent, les liens qui tiennent ensemble la société, le fief en particulier, deviennent financiers, les villes et la bourgeoisie – antithèse de la féodalité – apparaissent.
L’Angleterre s’affirme comme une société de classes. En haut, une classe assez égale et solidaire d’hommes libres qui jouissent de la justice du roi. Elle est ouverte et proche des « réalités », ce qui lui assurera une survie jusqu’à notre époque. En bas une classe laborieuse « abandonnée à l’arbitraire seigneurial ». Le fief y est entendu comme le droit réel de l’homme libre. L’autorité royale y est relativement forte et indépendante des puissants, elle déploie des institutions nationales, sheriffs, chartes, assemblées d’hommes libres origine de la chambre des communes. Déjà l’île se veut tête de pont d’un empire.
C’est en France que l’on trouve la féodalité la plus pure. L’État y est faible, « les abus de force des maîtres n’avaient plus guère d’autre contrepoids  (…) que la merveilleuse capacité à l’inertie de la masse rurale et le désordre de leur propre administration », et ne parviendra jamais à créer l’unité anglaise « les rois rassemblèrent la France bien plus qu’ils ne l’unifièrent », d’où multitudes de particularismes locaux. La France est un pays de seigneurs, chevaliers, hommes de guerre et de droit, ancêtres des nobles, qui existent dans un tissu incertain et changeant de relations les uns aux autres. Ce « lien humain caractéristique (…) attache du subordonné à un chef tout proche » est certainement la marque de fabrique d’une époque « résultat de la brutale dissolution de sociétés plus anciennes ». « L’hommage vassalique (est un) vrai contrat (…) bilatéral (qui accorde notamment) un droit de résistance ».
L’Allemagne est la moins bien définie des trois nations étudiées. Elle semble adopter les solutions trouvées en France avec deux siècles de retard. Mais elle a aussi ses particularités. Elle respecte la hiérarchie. Elle se constitue en duchés « fonctionnarisés » plus grands et solides que les seigneuries françaises, mais sans lien fort entre eux. Enfin, au droit réel anglais, elle préfère un droit de la société.
Commentaires :
  • Cette étude comme d’autres (Histoire du mariage, Les Lumières, Chine et Occident : dialogue de sourds) montre une société dont les règles directrices, jamais sans exceptions, vivent et meurent, et sont remplacées par de nouvelles, ou réinterprétées – et trahies.
  • Elle semble dire que certaines caractéristiques culturelles définissent nos sociétés depuis fort longtemps.