Humanisme

Ce blog parle de plus en plus d’humanisme. Mais que, diantre, humanisme veut-il dire ?

Une des époques de notre histoire est nommée humanisme. Peut-on en tirer un enseignement ?

Un moyen d’aborder le problème est indirect : qu’est-ce que ce qui lui a succédé révéle-t-il, par différence, de l’humanisme ?

La phase suivante fut matérialiste. Mais à un sens curieux quand on y songe un rien. Epicure fonde son matérialisme sur l’atome. Mais il se fiche de l’atome. Or, soudainement, notre société a cru que le secret du monde s’y trouvait. Plus besoin de s’intéresser à la vie. Comme le dit Aristote, un excès produit en réaction un excès inverse. Ce fut le nihilisme, la croyance en l’idée éthérée. Depuis, nos philosophes vont d’un bord à l’autre. Et nos sociétés aussi. Avec tout ce que cela sous-entend de folies meurtrières.

L’humanisme pourrait donc être le juste milieu entre ces extrêmes. C’est l’attitude de Montaigne. Il se dit qu’au fond ce qu’il juge bien l’est probablement. Ne cherchons pas midi à 14h. Bien sûr, tout n’est pas parfait. Y compris chez soi : nous sommes un tissu de contradictions et de lâchetés. Et c’est peut-être là que se trouve tout l’humanisme : c’est le courage de regarder en face sa nature et la situation de l’humanité et de s’atteler à leur évolution avec les moyens du bord et la conviction que c’est le fonds qui manque le moins.

D’ailleurs, Montaigne vivait à une époque où se manifestait un des traits les plus marquants de notre culture nationale : la guerre fratricide. Pour autant, il est resté ferme dans ses convictions et a mené une existence de citoyen tout à fait honorable.

Une leçon ?

Vie d’aventure

Une psychologue me disait qu’elle avait eu peur qu’un de ses patients se suicide. la vie dudit patient était un désastre. Il avait perdu énormément de poids et venait de divorcer. En s’entretenant avec lui, il est apparu que, cadre à haut potentiel, il venait de prendre l’emploi rêvé et que, pour la première fois de sa vie, il était en échec. Il allait certainement se faire licencier. Qu’allait-il dire à ses parents ? Une fois qu’il a eu exprimé sa pensée, il a pris conscience de sa stupidité. Et sa vie a radicalement changé.

Nous sommes la proie d’idées stupides. Prendre conscience que je suis peut-être malade, me fait, par exemple, comprendre pourquoi j’ai une humeur suicidaire.

Montaigne dit à peu près ceci dans un de ses célèbres passages. Cependant, je pense qu’il en tire une conclusion fausse. Car l’idée que nous avons de Montaigne est celle de quelqu’un de droit dans la tourmente, quelqu’un qui avait des principes intangibles. Ce sont eux qui sont à l’origine des Essais, étude de la nature humaine sans précédent.

Des bénéfices de notre humeur changeante ? En nous secouant, elle nous fait sortir du sillon trop bien tracé, et enrichit notre expérience ? C’est elle qui nous propulse en avant ? Les gens heureux n’ont pas d’histoire ?

Lois de l’honnêteté

« N’ayons pas honte de dire ce que nous n’avons pas honte de penser » (Cicéron, cité par Montaigne.)

C’est ce que tente de faire le Misanthrope, et cela ne se passe pas bien. Les conventions sociales s’opposent généralement à la vérité. Peut-être parce qu’elle est dangereuse pour l’ordre social.

A moins qu’il y ait aussi des conventions qui permettent d’être honnête, sans ébranler le monde ? N’est-ce pas ce que montre l’exemple même de Montaigne ? Par ses Essais, il a trouvé le moyen d’exprimer une pensée qui n’aurait été certainement pas acceptée ?

Tout l’art du changement ?

La retraite de Montaigne

Montaigne semble avoir écrit sur tout. Y compris sur la retraite. (De la solitude, dans Les essais.)

Comme souvent, il semble plus moderne que nos contemporains. Car, c’était un retraité moderne. Il a pris sa retraite alors qu’il était en pleine possession de ses moyens. 

Quand on a beaucoup donné aux autres, que l’on n’a plus rien à apporter, on peut prendre du temps pour soi. « La plus grande chose au monde, c’est savoir être à soi.« 

Donc, danger : aliénation. Se faire prendre au piège d’une activité qui n’est qu’un passe-temps, qui empêche de regarder la réalité en face. La retraite ne s’improvise pas. Il faut « conformer sa vie aux règles de la raison, l’ordonner et l’arranger par une réflexion préalable« . « Retirez-vous en vous, mais préparez-vous premièrement à vous y recevoir. » 

Il est question de « voie » comme dans le taoïsme : « voie qui consiste à vous contenter de vous-même, à ne rien emprunter qu’à vous-même, à arrêter et à fixer votre âme sur des pensées déterminées et limitées où elles puissent se plaire, puis, quand vous aurez reconnu les vrais biens dont on jouit à mesure que l’on comprend, à vous en contenter sans désirer prolonger votre vie ou votre renom. »  

Je vis, puis j’analyse ce que j’ai vécu, et j’y trouve ce qui méritait d’être vécu ? C’est à la fin de ma vie que je comprends ce qu’elle avait de beau ?

Un été avec Montaigne

Histoire de me dépayser : je lis les essais de Montaigne. 

Montaigne fait le même exercice que ce blog. Il prend des sujets et se demande ce qu’il faut en penser. De l’amitié à la cuirasse, tout y passe ! 

Jugement ou vanité du jugement ? Un mot revient sans cesse : « fortune », c’est-à-dire « hasard ». La raison humaine, dont l’homme est si fier, est un leurre. L’homme est le jouet des événements, et de ses fantasmes. L’homme est un clown. D’ailleurs, à le bien considérer, l’animal est plus raisonnable que lui.

Cela devrait conduire Montaigne au désespoir. Comme Pascal, il ne devrait voir qu’une issue : se jeter dans les bras de la religion. 

Montaigne est tenté. Mais, outre que la multiplicité des religions n’a rien de rassurant, il semble tout de même extrêmement content de lui et de sa vie : il se donne sans cesse en exemple. 

Serait-ce la leçon des essais ? Il y a quelque-chose, au delà de la raison, qui est le véritable bien ? Un sentiment qui fait que la fortune (et la mort) ne nous inquiète plus ? Et cela émerge de l’agitation de la raison, et des contradictions qui lui sont inhérentes, dans tous les sens ?

Ne faut-il pas enseigner les sciences ?

L’école devrait enseigner à être un homme bien, dit Montaigne. En particulier à étudier la société, ce que l’on appelle désormais « anthropologie », pour apprendre à y vivre. Le reste est bourrage de crâne dangereux. 

Montaigne n’est pas cohérent. Son texte est fait de citations ! Le bourrage de crâne a eu du bon : il lui a enseigné l’expérience des anciens. 

Ce qu’il dénonce, peut-être, c’est croire que la connaissance est abstraction et que l’experience ne compte pas. Dans ces conditions, comme il le dit, on est incapable de juger correctement. 

C’est ce que l’on pourrait nommer « le mal de l’élite ».

Que sais-je ?

« Je voudrais que chacun écrivit ce qu’il sait, et autant qu’il en sait » (Montaigne) 

Cela devrait être la devise du consultant, mais aussi du médecin et du journaliste. 

On vit à une curieuse époque : tout le monde affirme tout savoir, sur tout. Du coup, on ne croit plus personne. 

Or, nous avons tous une expérience, et elle peut être, extrêmement, utile à ceux qui ne l’ont pas. Encore faut-il trouver en quoi elle consiste. Ce qui demande, auparavant, de se convaincre qu’on peut affirmer son ignorance, sans perdre la face. 

L'école de Montaigne

J’imagine que l’on parle toujours de Montaigne, à l’école. En revanche Montaigne n’aurait pas aimé notre école. 

Il aurait dit qu’elle n’avait pas compris sa mission. Elle nous bourre le crâne. Alors que, au contraire, elle devrait « former le jugement ». 

« On nous a tellement assujettis aux longes, que nous n’avons plus de libre allure. » 

Quant à la superbe de l’enseignant ? « Il n’y a que les sots qui soient sûrs et résolus (déterminés). » D’ailleurs ne faut-il pas l’être pour croire avoir résolu « la plus grande et la plus importante difficulté de la science humaine (c’est-à-dire) la façon d’éduquer les enfants » ?

Qu’aurait-on dû attendre de lui ? « savoir descendre au niveau des allure puériles du disciple et les guider et l’effet d’une âme élevée, et bien forte. » 

« La fermeté, la bonne foi, la sincérité sont la vraie philosophie (…) les autres sciences, qui ont d’autres visées, ne sont que du fard. » « La plus grande partie des sciences qui sont en notre usage, sont hors de notre usage. »

« Pour cet apprentissage, tout ce qui se présente à nos yeux sert de livre suffisant. » « La fréquentation des hommes est extrêmement favorable, ainsi que la visite des pays étrangers. » « On l’instruira d’avoir les yeux partout. » 

« Avouer la faute qu’il découvrira dans son propre raisonnement, encore qu’elle ne soit aperçue que par lui, est un acte effectif de jugement et de sincérité, qui sont les principales qualités qu’il cherche. » 

« Le vrai miroir de nos pensées est le cours de notre vie. » 

Méfiez-vous de ce que je vous dis

« Mes opinions, je les donne pour ce que je crois, non pour ce qui est à croire » (Montaigne)

A l’heure de la parole d’autorité, et de la cancel culture, voici une pensée bien venue ?

Où sont les certitudes de mon enfance ? La science triomphante qui aurait bientôt révélé tous les secrets de la nature ? Le progrès qui nous préparait des lendemains glorieux ?… De quoi est-on réellement sûr ? 

Mais aussi, croire dire « la vérité » est une insulte à son interlocuteur : c’est lui refuser le droit de penser par lui-même. 

Hasard et succès

Dans la « société de la performance », il n’y a que le résultat qui compte, dit le psycho-sociologue Adam Grant. Implicitement, cela signifie que la condition nécessaire et suffisante du succès est la valeur humaine. 

Mes premiers contacts avec les sciences du management anglo-saxonne m’ont fait comprendre que cette pensée est consubstantielle à la nation américaine. Elles consistent à apprendre des « meilleures entreprises ». Paradoxalement, quelques années plus tard, les dites entreprises sont en piteux état, quand elles existent encore. Pas grave, on les a oubliées. 

Toute l’oeuvre de Montaigne tourne autour de cette question. Que faire dans un monde où non seulement le hasard joue un rôle massif, mais nos propres facultés sont, quasiment, nos pires ennemies ? 

Je me demande si la réponse n’est pas dans la question. Il faut, à la fois ne pas croire aux illusions américaines, et, couler, le cas échéant, avec le navire : être ferme dans ses convictions. Ce qui demande de les chercher. 

(La pensée américaine est bien adaptée à un monde aléatoire. Elle dit au soldat : courrez sur la batterie adverse, Dieu reconnaîtra les siens. 

La thèse d’Adam Grant est que le monde n’est pas totalement aléatoire. Pour le comprendre, il faut apprendre. Ce qui signifie une démarche « scientifique » d’essais et erreurs.)