Le petit chef, mal français

Le blog Les cadres sur le divan publie un compte rendu d’interview, Boris Cyrulnik : « pratiquez la politesse en entreprise ». La souffrance de l’employé vient du « petit chef ». C’est un tortionnaire.
Ce que ces idées m’ont inspiré :
Ne sommes nous pas tous des petits chefs ?
Qu’est-ce qu’être un petit chef ? Avoir raison même quand on a tort. Penser que les idées qui nous passent par la tête valent mieux que les lois de la société.
Une étude citée par « Surtout ne changez rien », dit que « l’avis du Français moyen vaut autant que celui d’un grand professeur ». Un ami universitaire qui, entre beaucoup d’autres, a créé une branche des mathématiques, a corrigé les erreurs d’un prix Nobel… raconte des quantités d’anecdotes de cadres ou de dirigeants français qui ont essayé de lui démontrer qu’ils connaissaient mieux son métier que lui !
L’Éducation nationale est-elle là pour nous apprendre quelque chose ou pour nous sélectionner ? Une fois jugés supérieurs, ne sommes-nous pas supposés tout savoir ? N’est-ce pas notre caractéristique générale : nous pensons tout savoir sans rien connaître ?
Dans une comparaison France / USA, Pascal Baudry observe le comportement des jeunes mères. Eh bien la jeune mère française ressemble beaucoup à un petit chef. Les critiques qu’elle fait à ses enfants semblent sans rime ni raison. À moins qu’elles n’affirment sa domination ?
N’est-ce pas là ce que Michel Crozier appelle « le bon plaisir » : le Français se crée des petites bulles qu’il administre comme un noble d’Ancien régime.
Je me demande si, pour résister à un petit chef (à nous tous), il ne faut pas en revenir aux recettes de l’Ancien régime, relire Saint Simon et Molière. Quid de la stratégie du courtisan ? Ou du principe de l’honneur (cf. Montesquieu et Philippe d’Iribarne) ?…
Complément :

Rendons efficace l’intellectuel engagé

L’intellectuel engagé du billet précédent a sûrement une utilité. Depuis Montesquieu et Adam Smith on soupçonne que du mal peut naître le bien. Il en est de même de l’hypocrisie.

L’hypocrite fait la promotion de valeurs sociales importantes. Son tort est de ne pas savoir les appliquer lui-même, ou de s’en servir pour sa plus grande gloire. Les médecins de Molière ont fait une grande publicité à la science. Et, probablement, les économistes et les professeurs de management modernes pavent la voie à une honnête science de la société et des organisations.

Des techniques conseillées à l’artiste engagé :

  • Le feedback négatif est la technique qu’il emploie. Il nous dit que nous faisons le mal. Il veut faire croitre notre « anxiété de survie ». Les psychologues désapprouvent la méthode, parce qu’elle nous met échec et mat : si nous faisons le mal, c’est parce que nous ne savons pas faire autrement (anxiété d’apprentissage). Ce que les Chinois font au Tibet est mal, mais probablement ils ne voient pas d’autre solution pour éviter la dislocation de leur pays. Pour l’homme isolé, le feedback négatif a un rôle dévastateur. Généralement, il essaie d’y échapper en le niant (si je suis nul en maths, c’est parce que l’école ne sert à rien). Le feedback négatif est alors dangereusement contreproductif.
  • Exception : la « tête de lard ». Dans ce cas, le changement ne démarre pas faute d’anxiété de survie, de remise en cause. L’individu croit être dans le bien.
  • Donc, avant d’utiliser le feedback négatif, il faut se demander si celui à qui on veut l’appliquer est victime d’une trop faible anxiété de survie (et le traitement est approprié), ou d’une trop forte anxiété d’apprentissage (et il est contreproductif).
  • Dans ce dernier cas, le feedback positif est de rigueur. Il attire l’attention de la personne qui a besoin de se réformer sur ce qu’elle a fait de bien récemment, et qui, si elle l’appliquait ici résoudrait élégamment la question. L’homme a beaucoup de mal à évoluer, par contre il sait généraliser un comportement qu’il emploie déjà avec succès dans un cas particulier.

Compléments :

  • Le rôle bénéfique de l’hypocrisie a fait l’objet de nombreuses recherches modernes. Exemple : étude sur les sciences du management : MARCH, James G., SUTTON, Robert I., Organizational Performance as a Dependent Variable, Organization Science, Novembre-Décembre 1997. Voir aussi les travaux de Nils Brunsson.
  • Une application possible pour les techniques de feedback : Bernard Kouchner et les droits de l’homme.
  • Les techniques de feedback se trouvent dans : SCHEIN, Edgar, Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999. (Et dans mon livre Transformer les organisations.)
  • Anxiétés et changement : Serge Delwasse et résistance au changement.

Anatomie de l’intellectuel engagé

J’entends un commentaire sur la vie d’Harold Pinter, décédé le 24 décembre.

Je n’ai pas d’opinion sur Pinter, que je ne connais que par le biais des adaptations qu’il a faites pour Losey. Mais le commentaire m’étonne. Pinter a dénoncé l’abomination du monde, dit, en substance, et avec contentement, l’interviewé. Comment peut-on parler d’abomination sans en être bouleversé, sans vouloir la réparer ?
J’ai du mal à concevoir un intellectuel engagé, autrement qu’écorché vif, une sorte de Molière ou de Jules Vallès, qui joue sa peau pour ses idées.

Ce qui m’ennuie dans l’intellectuel et l’artiste engagés modernes, c’est qu’ils ont le monopole de la bonne conscience. Et qu’ils ne prennent aucun risque. Et qu’ils sont extrêmement riches.
Je les soupçonne, pour une grande part d’entre eux, de défendre des idées qu’ils ne comprennent pas, simplement parce qu’il est « bien » de les défendre. Une façon d’excuser une réussite indécente ?

J’y vois surtout une des tactiques individualistes aussi vieilles que le monde : utiliser des valeurs respectées pour imposer, sans discussion, ses idées du moment. Vous devez suivre ce que je dis parce que je sais que j’ai raison. C’est comme cela qu’ont procédé l’inquisition, et tous les totalitarismes.

Compléments :

  • Sur le même sujet : Ronsard, l’hérétique.
  • J’ai jeté un coup d’œil sur la vie de Pinter dans Wikipedia anglais. Elle semble quelque peu paradoxale : lui qui a dénoncé la société anglaise était un fan de cricket, l’époux d’une comtesse de vieille noblesse, et a mené une vie familiale particulièrement heureuse et paisible.