Méfions-nous des modes ?

Un journal régional publie toujours sur papier. Et il s’en porte très bien. En revanche, ce qui a failli lui être fatal c’est d’avoir cru, dans les années 2000, à ce que l’on disait d’Internet. 

Certes, contrairement au Canard Enchaîné, qui se porte aussi très bien, il utilise Internet, mais uniquement comme un service supplémentaire.

Etes-vous sûr que la mode à laquelle vous être prêt à adhérer est bien dans votre intérêt ?

Gauche brahmane

Thomas Piketty, hier, parlait de « gauche brahmane », gauche intellectuelle, très riche, et qui a oublié le peuple dans son programme. Cela m’a rappelé l’époque de la bulle Internet : il a fallu attendre qu’elle éclate pour que l’on puisse dire que c’était une bulle. 

Nous vivons au temps de ce que l’on appelle, dans le monde des affaires américain, les « modes de management ». Des idées apparaissent de temps à autres, qui s’imposent à la société, et qu’il est interdit de discuter. Ce sont des sortes de révélations, au sens biblique du terme. 

Qu’est-ce qui les explique ? Nous avons besoin de croire au père Noël ? « The trend is our friend », disent les Anglo-saxons : elles sont attisées par des intérêts ?… Ou, tout simplement, lorsque l’humanité est protégée des réalités, elle invente des fantasmagories ? 

Le virus sera-t-il fatal à la mode ?

Indestructible raison ?

J’ai toujours tort, dit ce blog. Ce qui est parfois faux. En particulier, lorsqu’il lit les analyses qui sont faites des changements en cours. Ce qui était prévu s’est passé. Effectivement, les réformes ont donné le contraire de ce qui était attendu par nos gouvernements successifs, qui ont, essentiellement, fait une politique identique. 

Quel enseignement peut-on en tirer ? 

Que nous ne pensons pas. Les politiques suivent des modes identiques aux modes vestimentaires. On les absorbe sans réfléchir. En ce sens on peut même considérer que nos hommes politiques ne sont pas responsables des politiques qu’ils ont appliquées : ils n’ont fait que suivre ce qui se disait dans leur petit milieu international. 

Pour autant, il existe une raison qui résiste. Paradoxalement, les textes que je cite viennent souvent de Sciences Po, la fabrique de l’élite, qui apparemment ne les lit pas !

Conclusion : les Lumières ont échoué. Elles voulaient, justement, que nous ne soyons plus victimes de ces phénomènes de foule. La liberté, c’est cela. C’est penser par soi-même. 

Le problème que cela pose n’est peut être pas tant comment faire que nous pensions que : comment éviter que les derniers remparts de la pensée ne soient emportés ? 

Pourquoi les entreprises font-elles toujours les mêmes erreurs ?

Dans la littérature du management (anglo-saxonne), j’ai découvert le terme « management fad », mode de management. Les entreprises tendent à adopter mode après mode. D’où échec après échec. J’ai cru que c’était un mal des Anglo-saxons. Je constate qu’il nous a gagnés.

J’ai fait, dans les années 80, un mémoire sur l’intelligence artificielle, et un autre sur l’énergie solaire. Lorsque je lis la littérature du management, je vois revenir régulièrement les mêmes thèmes.

D’où cela vient-il ? Les « sciences du management », par exemple, ne sont pas enseignées comme les mathématiques. Peu de gens en entendent parler, et elles ne font pas l’objet d’un corpus structuré. Du coup, on lit un article sur le sujet de temps à autre, ou on « entend dire que ». C’est une hypothèse.

Océan bleu fabrique des baleines bleues ?

Une des dernières grandes modes de management a été « blue ocean ». Il s’agissait, pour l’entreprise, de se différencier en se spécialisant au maximum. D’ailleurs, cela a été une des grandes tendances des sciences du management. On m’a enseigné qu’il ne servait à rien de se diversifier, le « marché » le faisait mieux que moi.

Et voilà le virus. Et l’on s’est rappelé que l’entreprise devait avoir les moyens de s’adapter. La spécialisation tuait.

« Dans un monde qui favorise de plus en plus les opportunistes et les généralistes de la biosphère, qu’adviendra-t-il des spécialistes comme la baleine bleue ? » disait récemment Scientific American.

L'intelligence artificielle supprime un emploi

Les navires modernes sont pleins de capteurs. Ils envoient des milliers de données, toutes les quelques minutes, aux satellites qui les expédient à l’armateur.

Un manager demande à un subordonné, un ancien officier mécanicien qui, depuis deux décennies, est l’homme qui intervient partout dans le monde pour régler les imbroglios dans laquelle son métier fourre sa société, d’utiliser ces masses de « data » pour améliorer la « performance » de la flotte. L’innocent répond « le roi est nu ». Selon les conditions météo, la vitesse d’un bateau peut aller de 13 à 3 noeuds. Et l’informatique embarquée a sérieusement augmenté le risque de panne du navire (notamment du fait de virus informatiques, qui arrivent avec les cartes électroniques mises à jour sans arrêt). Sans égard pour ses états de service, il est débarqué.

Quelques temps après, le manager est parti, et l’entreprise a constaté qu’elle ne pouvait pas faire mieux que ce que lui avait dit le marin. Pourquoi ne revient-il pas ? Parce qu’il a découvert qu’il avait des talents qui valent cher, pour beaucoup de secteurs économiques (en dehors des emplois évidents, un chef mécanicien est la personne idéale pour faire fonctionner bien des usines)…

(Autre intérêt de cet exemple : voir le discours du consultant tel qu’il est perçu par les membres de l’entreprise : ils essaient de comprendre ses « mots » par leur sens courant alors qu’ils appartiennent à une langue étrangère, celle du conseil en management.)

Les entreprises sont elles sensibles au "populisme" ?

« Management fad », mode de management. J’ai découvert cette expression quand je me suis plongé dans la littérature du management.

Les entreprises suivent des modes. Les entreprises sont des moutons. Il y a la mode du reengineering (diviser par deux les effectifs), de la qualité (emploi à vie), de l’intelligence artificielle, de la block chain, des délocalisations, du développement durable, de la croissance externe, puis de la croissance interne…

Ces modes, contradictoires les unes des autres, ne coûtent-elles pas cher aux entreprises et à l’économie ?

Mais elles ont une logique : la pression sociale. Le dirigeant de multinationale, qui est un salarié, subit la pression de la bourse et des actionnaires « activistes », autrement dit une forme « d’opinion ». Il s’agit peut-être de celle de gens qui ont une haute opinion d’eux-mêmes, mais il n’en demeure pas moins qu’ils sont soumis à des phénomènes qui ressemblent à ce que l’on appelle, ailleurs, « populisme ». D’ailleurs la mode a un intérêt : elle évite de penser.

A côté des girouettes, il y a aussi ce que la théorie du management appelle les « leaders ». Le leader est, probablement, plus souvent un entrepreneur qu’un dirigeant salarié. Paradoxalement être un leader n’est pas compatible avec une carrière ?

Jack Welsh

Jack Welsh, légende du management anglo-saxon, est décédé. Etrange. Car, pour ce type de démiurge, la mort n’est pas possible.

Il a tellement impressionné ses contemporains qu’il a épousé la rédactrice en chef de la Harvard Business Review (de loin la plus respectée des revues mondiales de management), elle-même en pleine folie de la bulle Internet !

Le propre de la littérature du management est de nous dire d’imiter des entreprises qui, le lendemain, disparaissent. Eh bien, c’est ce qui est arrivé à GE. General Electric, durant son règne, fut la plus belle entreprise américaine. Puis, tout s’est dégonflé. Avait-il un talent exceptionnel de manager, ou d’illusionniste ?

J.Welsh a dirigé GE de 1981 à 2001

Modes et convictions

Management fad disent les Anglo-saxons. Les entreprises suivent des « modes de management ». Il en est de même des Etats (cf. la mode des « start up nations »). Est-ce idiot ?

Pas nécessairement, faire comme ses concurrents évite de se faire distancer par eux. En outre, les modes de management correspondent à des consensus sociaux. Beaucoup de gens croient encore que l’Intelligence artificielle peut faire des miracles, par exemple.

Bien entendu, les modes de management tournent généralement mal. Ce qui est mauvais pour ceux qui y ont cru. Quoi qu’il y ait des artistes du retournement. Certains s’appellent des « prospectivistes ». C’est l’art de la girouette.

Mais tout le monde n’est pas comme cela. Ce qui fait la girouette, c’est l’absence de convictions. Mais il y a des gens qui en ont. Comme le disait Sartre « on ne naît pas homme, on le devient ». Eux se sont construits.

La conviction serait-il ce qui différencie le dirigeant salarié, issu des grandes écoles, de l’entrepreneur, le « self made man » ?

Tu seras un PDG, mon fils : licenciements et virilité

Il est écrit, dans le Financial Times, que le nouveau dirigeant, par intérim, de HSBC, veut laisser sa marque sur la société. Pour cela il envisage un plan de licenciement de dix mille personnes.

On ne soupçonne pas à quel point la direction d’entreprise est une question de mode. Aujourd’hui, le dirigeant « qui en a dans la culotte », doit le montrer par ses actions mâles. Le licenciement est un acte de courage. Le dirigeant contre tous. Le management est une question de virilité.

Hier, la mode était à l’intelligence. L’entreprise créait. Et le faisait de l’intérieur, en équipe. Une vertu féminine ?

Et si, au lieu de vouloir que la femme ressemble à l’homme, on cherchait à faire le contraire ?

Citation :

HSBC to axe up to 10,000 jobs in cost-cutting drive 

HSBC has embarked on a cost-cutting drive that threatens up to 10,000 jobs, as new interim chief executive Noel Quinn seeks to make his mark on the bank. The plan represents the lender’s most ambitious attempt to rein in costs in years, said two people briefed on it, who said it would result in a substantial reduction in HSBC’s headcount of roughly 238,000.