La conduite du changement comme psychanalyse ?

Mes missions du moment me rappellent ce que dit l’anthropologue Eric Minnaert :

  • Les entreprises ont une sorte de souffrance muette. Chaque personne / unité… estime plus ou moins inconsciemment qu’il faut absolument faire quelque chose, mais se heurte à la résistance du système. Il en résulte de grandes frustrations et une extraordinaire inefficacité. Mon rôle est de parvenir à exprimer ce malaise et de le transformer en un plan d’action rationnel, évident pour tous. « Un changement dirigé ». Ce qui n’est pas simple, puisque le problème est inconscient et touche une organisation qui est non seulement complexe, mais qui a une longue histoire. Comment trouver rapidement le fil conducteur ? (D’autant que, contrairement à Eric Minnaert, je ne peux pas passer des mois sur le terrain.)
  • Comme le dit Eric Minnaert, il semble que, pour être efficace, il faut « vivre » en quelque sorte le problème. Un peu comme s’il fallait s’injecter un virus pour lui trouver un vaccin. (« L’isomorphisme » des mathématiques me semble aussi un mot adapté.) Ce n’est qu’alors que je suis en mesure de savoir si oui ou non je ne sous-estime pas quelque dimension critique de la question. (Car la théorie est trompeuse.) C’est aussi alors que j’ai la force de bien en parler, d’être convaincant.

J’ai l’impression qu’il n’a pas toujours fallu faire ce genre de contorsions. Des hypothèses me viennent en tête pour expliquer leur cause :

  • 68 a produit une forme d’égoïsme. Nous n’avons plus l’habitude d’écouter les autres. Nous affirmons. Pour arriver à faire évoluer une personne, on ne peut donc pas beaucoup compter sur sa coopération. Il faut parvenir à entrer dans sa vision du monde. Grand exercice d’humilité. (J’aimerais bien que quelqu’un essaie de me comprendre !)
  • Le monde technocratique croyait que la science pouvait guider l’entreprise. Le changement se déroulait donc suivant un rite accepté par tous. Dans notre monde égoïste, ou chacun n’en fait, plus ou moins, qu’à sa tête, c’est le chaos. Tout le monde veut agir, et s’attend à des résultats immédiats, alors que personne ne veut obéir. 
  • Je me demande si la réduction des ambitions de l’Education nationale vis-à-vis de l’élève, elle aussi consécutive à 68, n’a pas conduit à une forme d’incapacité à la verbalisation d’un grand nombre de sentiments. Faute de mots, l’homme est rapidement dans la confrontation. Il est redevenu primitif. 

      L’anthropologie des marges expliquée

      Comment être un anthropologue des marges ? Une interview d’Eric Minnaert.
      Les rites
      L’anthropologue a ses rites. Dans l’entreprise étudiée, tout le monde doit être au courant de son arrivée et du but de sa mission. En particulier, « on impose une rencontre avec les partenaires sociaux ». La restitution joue un rôle critique. Elle se fait d’abord avec la direction et les partenaires sociaux, puis avec le personnel : « là où se joue ma vie, en face de mes collègues. » Encore une fois, « deux retours identiques. »
      Une question épineuse : comment ne pas susciter incompréhension, ou rejet violent ? « Tout se joue dans le vocabulaire. » « Au début, c’était du tripatouillage. » « Au fil de l’expérience, on sait appuyer sur les bons boutons. » « Ce n’est plus un texte d’anthropologue (qui veut être scientifique), mais d’un anthropologue qui veut agir. »
      Ensuite, l’anthropologue va préparer la mission, en analysant la production de la culture à examiner. Par exemple les tracts, mais surtout les statistiques d’absentéisme et d’accident au travail. Et l’organigramme ? « Les gens veulent me donner leur organigramme ». « Je ne regarde pas, je ne veux pas demander d’informations. » « J’observe. » « En particulier, les espaces où il y a un souci. » « Quels sont les rôles ? Qui va avec qui ? » « Je fais mon propre organigramme. » « Ensuite je leur envoie les deux images. » Les écarts sont révélateurs !
      Les pygmées : expérience fondatrice
      L’expérience pygmée annonce toute la démarche d’Eric Minnaert. Il installe sa tente parmi ceux qu’il veut étudier. Il s’intègre à eux. Et là, surprise. Il n’y a pas besoin de leur ressembler pour partager leur vie. Dans toute société humaine, il existe des rôles pour étranger. Les repérer et les remplir correctement est la clé du succès pour l’anthropologue.
      Comprendre la souffrance muette d’une culture
      L’expérience pygmée est fondatrice à un autre titre. Eric Minnaert y découvre une souffrance muette, inexprimée. Dans toutes ses missions, il a rencontré ce même type de souffrance. Pour lui, agir, c’est non seulement donner une voie à la souffrance, mais surtout rétablir le bonheur social. (En quoi, il retrouve les travaux d’Edgar Schein, mais aussi les idées des Grecs. Ne voyaient-ils pas les conflits comme révélant un vide à combler dans les lois de leur société ?)
      Outil d’analyse : l’empathie
      L’outil de l’anthropologue, c’est lui-même. Comprendre une situation, c’est, en quelques sortes la faire soi. La mener à bien demande de souffrir, puis de retrouver la santé avec elle.
      L’anthropologie des marges, une définition
      Eric Minnaert se décrit comme un anthropologue des marges, qu’est-ce que cela signifie ? Pour comprendre la souffrance muette d’une culture, il faut aller à ses marges, les « limes » des Romains. Ainsi, pour comprendre la société moderne, il faut comprendre ce qu’elle a rejeté. La mort, en particulier. Mener une mission, c’est trouver la marge qu’il s’agit d’explorer, pour révéler le problème à résoudre. Par exemple, un centre de soins est en crise. « Des dérives inacceptables, une direction aveuglée par un manque d’informations, le personnel est sous pression – absentéisme, burn out – cela se répercute sur le bien-être des patients, qui ne peuvent pas s’exprimer, les familles se plaignent… » De manière inattendue, « je propose le sujet de l’alimentation. » C’est un problème concret, important bien qu’apparemment secondaire, qui concerne tout le monde. Comment l’étudier ? L’anthropologue cherche à comprendre « comment les gestes s’organisent. » Pour cela, il n’y a pas de méthode, elle se construit au cours de la mission. « Il faut se jeter à l’eau. » Mais il faut être à l’affut des « détails qui se répètent ». Par exemple le rite du sucre à la machine à café peut dévoiler les « solidarités qui se sont construites ». Arrivé là, il faut repérer les « anicroches ». « Pourquoi le grand ponte ne se lave pas les mains de la même façon que les autres ? » C’est le dysfonctionnement qui met sur la piste de la faille cachée de l’entreprise.

      Moment crucial. C’est en la confrontant à ses contradictions que survient la remise en cause salvatrice. Les Grecs ne disaient-ils pas que c’est en rencontrant l’absurde que l’on découvre la vérité ?

      Un anthropologue et le changement de la France

      Depuis quelques semaines, je consacre des billets à l’anthropologue Eric Minnaert. Je vais, en deux billets, essayer d’en tirer des conclusions. Tout d’abord, dans celui-ci : la France et son changement.
      • Les billets sur l’entreprise. Il y a un parallélisme frappant entre ce que dit Eric Minnaert et l’analyse du progrès par Jean-Baptiste Fressoz. Dans les deux cas on voit une sorte de lutte des classes. Un affrontement entre ceux qui « pensent » et ceux qui « sentent ». Les premiers semblent enfermer les seconds dans un cercle vicieux. Ils leur imposent une forme de modélisation théorique du monde (les « normes »). Elle est dysfonctionnelle. Elle a pour conséquence d’entraver l’efficacité de l’entreprise. Mais aussi ce qui fait le sens de la vie des seconds. D’où dépression. Elle renforce les premiers dans leur sentiment de supériorité. (Cercle vicieux, qui se termine par la destruction de l’entreprise.)
      • La transformation du secteur public. Il y a ici aussi affrontement entre intellectuel et manuel. Mais, la situation y est peut-être plus inhumaine. En effet, le fonctionnaire semble s’être persuadé de sa totale inutilité. Et, contrairement à l’employé du privé qui peut échapper à l’étau en s’évadant, il est piégé. Il est convaincu que l’enfer commence où finit le secteur public.
      • L’exemple de l’EHPADest effrayant. On applique au vieillard dépendant une logique de chaîne de fabrication. Il y a totale élimination de ce qui rend l’homme humain, c’est-à-dire les rites, la vie en société. Il devient une chose. Ne sommes-nous pas, ici, devant le mythe d’une société construite sur le principe du marché ? Une autre façon de concevoir une société de classes ? D’un côté, il y a les « marchands », de l’autre il y a les « choses » qu’échangent les marchands. Ce sont les perdants / détruits. Dans cette catégorie, il y a les pauvres soumis au « marché du travail », mais aussi les malades, qui obéissent à la logique du déchet.
      Il est tentant de mettre tout ceci au compte du « libéralisme » (au sens premier du terme) post 68. L’homme a été encouragé à s’épanouir. Cela a conduit à une lutte de tous contre tous. Par ailleurs, l’analyse d’Eric Minnaert semble dire que, dans notre société, « ceux qui pensent » ont un avantage sur « ceux qui sentent ». La situation était particulièrement favorable pour les milieux d’affaires anglo-saxons. Ils avaient des théories toutes prêtes, qui réapparaissent régulièrement. Et une logique de lobby, qui leur est naturelle. Ils ont donc imposé leur modèle, le marché.

      Fin d’un épisode de l’histoire ? Le prochain est à écrire ? 

      Un anthropologue et la fonction publique

      Cette fois-ci Eric Minnaert doit étudier un service public. Une unité de 80 personnes. Le problème ? « Ne fonctionne plus », « grosse déprime », « la dernière visite des inspecteurs du ministère de tutelle a laissé des traces, ils ont accusé tout le monde de ne rien faire ». Etrange ! Les conditions de travail sont pourtant exceptionnellement favorables. « Un contrat sécurisant, des missions très claires ». Pas de contrôle d’horaires, chacun travaillant à sa guise.
      « C’était un milieu hyper hostile, et qui l’est resté jusqu’au bout de la mission. » Fait exceptionnel, « le dernier jour, personne ne m’a invité à déjeuner. » Il y rencontre des « partenaires sociaux manipulateurs » et des « chefs de service, qui sont des intellos passionnés, mais qui ne font pas leur boulot (de manager) ». « Le pouvoir (hiérarchique) était à l’inverse du pouvoir réel ». « Le chef de service avait moins de pouvoir que le personnel », et, au sommet de l’organisation, un directeur était venu coiffer le responsable du site, sans parvenir à se faire obéir.
      « On veut que l’on nous dise que l’on ne travaille pas ». L’organisation crevait d’une absence de courage managérial. Mais, surtout, elle se croyait finie. « Ils avaient une obsession de la perfection, de l’exhaustivité, une volonté de produire la référence absolue, aucune notion du temps. » Le progrès technique ne condamnait-il pas cette mission, quasi sacrée ? Alors, ils s’étaient réfugiés dans le passé. « Il  y a vingt ans, c’était mieux. »
      « Il fallait qu’ils se purgent d’un rapport mythique au passé, ils devaient s’ouvrir sur l’extérieur, il fallait les pousser à réfléchir à un vrai projet collectif ». « Je veux que ça explose. » Restitution de  l’étude. 70% des personnels sont présents. Eric leur raconte leur « désespoir », leur dit qu’ils ont un métier, « le patrimoine », il leur explique leur « histoire, pourquoi ils sont arrivés là, ce sont des passionnés », mais « ils ont peur de l’avenir, des nouvelles technologies ». Pourquoi désespérer ? « Vous êtes la référence ! » « Votre identité, c’est à vous de la trouver. »
      Les réactions sont violentes. Par exemple, « Un chef de service crie : je ne suis pas (je ne veux pas être) un garde chiourme ! Quelqu’un se lève : mais alors, qu’est-ce que c’est que ton boulot ? » « Ils ont créé des groupes de réflexion. Ça a permis à la parole de se déverser en interne. Ensuite, ils ont construit des projets. »
      Enseignements ? « L’argent est un faux problème. » « Ils avaient un bon salaire, des conditions de travail idéales », « c’était même indécent vu du privé ». Et pourtant, « ils sont mal, un burn out collectif ». Ce n’est pas le confort matériel qui fait la santé humaine, mais l’environnement social. Eric Minnaert découvre le malaise de la fonction publique.

      Un anthropologue à l’EHPAD

      Alain Etchegoyen est nommé Commissaire au plan par le gouvernement Raffarin. Il se donne trois axes d’étude. Vieillissement, violence, éducation. Eric Minnaert va passer 6 mois dans une chambre médicalisée d’un EHPAD (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes). Peut-on améliorer la prise en charge des personnes âgées ?  Eric découvre « une violence incroyable ».
      « J’ai travaillé sur la mort. ». Le premier jour, il se trouve seul avec une malade. Il croit qu’elle veut un verre d’eau. Elle meurt d’une embolie pulmonaire. Il ne se le pardonne pas. « J’ai suivi le corps jusqu’à la fin ». Sur l’ensemble de sa mission « j’ai suivi les corps 31 fois de l’agonie au cimetière ».
      Les résidents sont des gens âgés « très dégradés », « dépendants », généralement inconscients.  « Quand ils reprennent conscience (ce qui est heureusement rare), ils veulent mourir, pourtant tout est fait pour les empêcher de mourir. » En particulier, parce qu’ils représentent de gros enjeux économiques pour le « lobby de ceux qui vendent les pilules qui permettent de maintenir les organes en fonctionnement ». Pourquoi y a-t-il souffrance ? « Parce que la présence de la mort, en maison de retraite n’est pas pensée et pas pensable. » « La seule chose dont on est sûr est de la mort, or, on nie la mort. » Ce problème non posé, ne peut pas être résolu. Ou résolu de manière atroce : le corps est assimilé à un déchet, et traité comme tel ! « Les corps prennent les mêmes ascenseurs que les poubelles. »
      « Il y a eu déritualisation et déspiritualisation. » « Le rituel assure la cohésion à partir de l’absence. » « Il est en trois étapes : la préparation du groupe ; l’émotion, la transe, qui place le groupe hors du temps, dans le domaine du mythe des origines ; puis on revient à l’état collectif. » « La spiritualité transcende le groupe, elle en fait une tribu. »
      Il en sort « éclaté ». « Je n’étais plus capable de me reconstituer. » « Je n’avais plus de perception de moi. » « Je doutais de moi. » Il a traversé une sorte de « phénomène de mutation ». « L’anthropologie est le plus long chemin de soi à soi ». L’outil d’analyse de l’anthropologue, c’est lui-même. C’est en détruisant, puis en reconstruisant, son identité, qu’il comprend le milieu qui l’accueille. L’anthropologie est « une mise en péril ». « Je dois me marginaliser pour écouter les limites. » Comme chez les Pygmées, cette mise en péril est avant tout une mise en doute de son ontologie, des fondements sur lesquels reposent la société et l’individu. Un voyage aux marges du néant. 

      Un anthropologue chez les aciéristes

      Une aciérie passe de 8 à 7 coulées. Pourquoi ? Une aventure d’Eric Minnaert.
      « 3h du matin, j’arrive sur le site ». « À l’époque, j’avais un vélo à petites roues » et « j’étais dégueu ». Dans la foule, personne ne le remarque. « Distribution de tracts », l’occasion d’une « première collecte d’informations ». En les lisant, il comprend « qu’ils attendent le consultant anthropologue pour le virer manu militari ». « Je choisis un leader, je le tire par la manche », « je suis l’ethnologue ». « Toute une foule se rassemble », le leader dit à deux personnes : « prenez-le tous les deux ». Eric est pris en charge. En entrant dans l’usine, il sort de son sac à dos deux bouteilles, « on les met où ? » Toutes les usines n’ont-elles pas un bar clandestin ? Effectivement, « on ouvre une petite porte », un bar apparaît. « J’y mets mes bouteilles. » « Immédiatement, la nouvelle circule : il nous a eus. Ils ne peuvent plus me lâcher. »
      Le monde des aciéries est d’autant plus difficile à pénétrer que les risques du métier forcent à un très étroit esprit d’équipe. « On se protège, on est ultra-solidaires. » La nécessité de prendre soin les uns des autres conduit à développer des « pratiques féminines ». La réalité des aciéries n’est pas celle des équations. C’est celle des hommes. « À la fin, je savais qui avait écrit les textes sur moi et l’espion venu de Rome avec un dessin issu d’Astérix, j’étais dans le salon, à l’endroit même où il avait écrit le tract. Cela me révélait tout de sa personne. »
      Alors, pourquoi la productivité de l’usine avait-elle chuté ? Les ingénieurs de l’entreprise avaient décidé d’une politique de zéro défaut. Ils avaient obligé le personnel à effectuer huit contrôles. Ils n’avaient pas compris que la vie de l’ouvrier n’est que contrôle. Par exemple, « le matin lorsqu’il arrivait au vestiaire de l’aciérie, l’ouvrier longeait la tuyauterie de refroidissement du four ; s’il voyait un problème, il allait en parler au responsable. » La politique des ingénieurs était non seulement inefficace, mais surtout « ça a produit la démotivation des gens ». Ils n’étaient plus que des  exécutants.
      « C’était la lutte de la culture ingénieur, contre la culture praticien ». « Du passé faisons table rase, on va tout modéliser. » C’était surtout l’affrontement entre « le monde de l’oralité et le monde de l’écrit. » « L’acier a des odeurs différentes en fonction du travail que l’on fait. » « Les ouvriers les connaissent, mais sont incapables de les nommer. » Ils disent « tu sens comme ça sent. » Pour eux, c’est clair. Pas pour l’ingénieur, qui pense : « ils ne sont vraiment pas bons, on a raison ».
      Eric Minnaert sera entendu par le PDG du groupe. Mais partout dans l’industrie française, c’est la parole qui a gagné. L’entreprise n’ayant pu exprimer ce qui faisait sa valeur, son savoir-faire, on lui a imposé des normes théoriques. Parce qu’elles ne tenaient pas compte de sa complexité, elles l’ont détruite. Et la nation n’a pas compris qu’elle perdait son patrimoine. « On n’a pas pu s’engager avec eux, les défendre. »  Nous avions les meilleures aciéries du monde. Par exemple.

      Un anthropologue et des ouvrières

      Une autre mission d’Eric Minnaert chez les biscuitiers… Dans cet épisode le dirigeant d’une usine soupçonne que des manœuvres syndicales expliquent une faible productivité.
      Ce qui frappait dans l’usine, c’était la différence entre les mondes des hommes et des femmes. Le monde de la fabrication, celui des hommes, « les pâteux », était viril, « des mecs moustachus », qui se donnaient des surnoms de surhommes. Pourtant, par certains côtés, c’était un monde féminin. « Vocabulaire lié à la maternité, au ventre, température de 36°… » « Alors que les hommes étaient dans la procréation, les femmes socialisaient le biscuit ». Les femmes travaillaient à la production. Bienvenue chez les misérables : « femmes surendettées, seules avec des enfants », « femmes battues », « burn out », « les tensions entre elles étaient visibles », « peu de gens voulaient faire leur travail », d’ailleurs, « les hommes obtenaient vite des promotions à la fabrication ».
      Un jour il remplace une ouvrière. Il se brûle en tirant de la chaîne un biscuit mal cuit. Lorsqu’elle revient, il lui parle de son accident. Elle se brûle aussi. Mais cela lui donne l’impression de faire un travail utile. Et si cela expliquait pourquoi il y avait eu 3 accidents similaires, sur trois machines différentes, dans un univers où il n’y a pas d’accidents ? Et cette mort d’un ouvrier ayant voulu nettoyer des lames encrassées sans arrêter la chaîne de fabrication, parce qu’il n’aurait pu le faire sans s’attirer l’hostilité de ses collègues ? « C’était une façon de se recréer une identité » là où le travail n’avait plus aucun sens (« il avait fallu dix minutes pour me former »).
      Il fallait « recréer une notion d’identité technique interne ». « Un partenariat avec la CGT a débouché sur un métier pour ces femmes ». Elles devenaient responsables conjointement de la machine. Elles s’occupaient aussi de sa maintenance « de niveau 1 et 2 ». Jusque-là ces tâches étaient assurées par le personnel de maintenance, des hommes. Pour éviter un conflit, « on leur a confié la maintenance des travaux neufs, le pilotage de nouveaux projets, les normes incendies… » On enrichissait ainsi leur métier.
      Mais ces usines ont fermé. La déshumanisation du travail a conduit à une forme de dépression du personnel, dont la productivité a chuté. Une bonne raison de délocalisation.

      Un anthropologue chez les biscuitiers

      Eric Minnaert quitte les Pygmées d’Afrique pour les Aborigènes d’Australie. Mais la culture qu’il devait étudier a disparu. « C’est moi qui enseignait aux enfants leurs mythes d’origine. »
      Il poursuit ses études en Australie. Il obtient un Master. Quand il revient en France, il découvre que ses diplômes ne sont pas reconnus. Un peu décontenancé, il s’inscrit en maîtrise d’art. Un jour, il lit une petite annonce. La société SHS d’Alain Etchegoyen recherche un ethnologue. Il passe un entretien. Contre toute logique, il est retenu. Il devient anthropologue de l’entreprise.
      « Pourquoi les gens font-ils grève, pour ne rien revendiquer ? » se demande un fabricant de biscuits. Une nouvelle usine, ultramoderne, est paralysée par des grèves, qui ne semblent avoir aucune raison. Voilà le problème que va devoir résoudre Eric Minnaert.
      Pour l’anthropologue, il n’y a pas de différence entre une tribu pygmée et une entreprise. Même démarche méthodologique. On s’aménage un habitat, et on vit avec les autochtones. « Une immersion de plusieurs mois. » « C’est un travail à long terme avec la culture. » « J’absorbe leur pensée collective. » Mais, contrairement à ce qui se fera par la suite, Eric Minnaert n’est pas présenté comme un anthropologue. Il entre dans la société comme intérimaire. Il remplace un robot dans une ligne filoguidée ; puis, il fait équipe avec un sourd. Comment lier connaissance dans ses conditions ? D’ailleurs, l’atmosphère est étrange. L’usine est ultra mécanisée. Les hommes font des travaux de robots. Il n’y a plus de vie humaine. On ne communique pas. « Les gens circulaient en évitant de se croiser. » Par exemple, le parking est divisé en trois zones. L’une est occupée par l’équipe de nuit, une autre par l’équipe de jour. Au milieu, un grand vide, dans lequel Eric gare sa voiture.
      Grève ! Eric arrête sa machine et rejoint les grévistes. Les dirigeants de l’usine, affolés, appellent Alain Etchegoyen : « l’anthropologue fait grève ». Lorsqu’Eric arrive dans la salle où sont réunis les grévistes, tout est calme. Aucune revendication.
      Il comprend. La précédente usine était une sorte d’affaire de famille, tout le monde se connaissait, on se recrutait entre soi, tout n’était que petites « combines » entre proches. Or, maintenant, l’usine est une affaire de robots. « N’importe qui pouvait vous remplacer. » « On avait dépossédé les gens de leur métier. » « On voulait qu’ils s’engagent, mais sur quoi ? » « Il y avait eu une inversion : de la solidarité on était passé à la concurrence. » Quand l’isolement individuel devenait insupportable, « les moments de grève servaient à se retrouver ». Les syndicats cherchaient à rationaliser ce phénomène incompréhensible en disant que les gens voulaient plus d’argent. Ce n’était pas le cas.
      La solution ? Pour travailler, les employés de l’usine avaient besoin d’un sens à leur travail, qu’il ait une utilité sociale. Et cette utilité a un nom : le métier. « On a travaillé sur la notion de métier. »
      « L’usine existe encore. C’est une usine pilote. »

      Un anthropologue chez les Pygmées

      Il a vingt ans et une licence d’ethnologie. Eric Minnaertarrive chez les Pygmées Aka. Il doit y mener une étude. Son sujet : comprendre comment les groupes interagissent dans leur déplacement en forêt. « Un thème à la mode, à l’époque. »

      Il est aux portes d’un campement. Il plante sa tente. Les habitants sont partis à la chasse. En gage d’intentions pacifiques, il dépose au pied de chaque hutte un peu de sel iodé. Il est accueilli sans animosité. Mais comment se nourrir ? Il ne sait pas chasser. La communauté lui apporte de temps à autres de la nourriture. Mais, il le comprendra plus tard, elle pense que nourrir quelqu’un est l’insulter. Une solution émerge. Participer à la chasse. Ainsi au moins, l’illusion de son utilité peut être entretenue. « J’étais le poids mort du groupe. Mais une source d’amusement. »
      Eric découvre alors « la jubilation de la vie ». « Ils sont toujours en train de se marrer ». Les Pygmées cultivent « une forme de détachement », « un humour à l’anglaise ». « Ils ne sont jamais tristes ou inquiets ». Ils ont construit un monde dans lequel « tout s’explique ». Ils ont évacué ce qui terrorise l’Occidental. Par exemple, « la mort appartient au quotidien ». « On meurt, mais on est bien ». L’ontologie du Pygmée est différente de la nôtre. Il est animiste. Il appartient « au grand tout ». Un monde « apaisé ». Car la forêt lui apporte ce dont il a besoin. « Tu veux quelque-chose ? Va en forêt. » « Chaque matin, tout le monde se lève. Le leadership se révèle. Celui qui sent le mieux l’esprit de la forêt mène la chasse. » Quand elle ne donnait rien, « on crachait dans le filet ». Et ça marchait. Mais la forêt est surtout une sorte d’être. « Ils ne voient pas le ciel. » « On est dans quelque-chose d’organique », « on est dans le pourrissement, on a le sentiment d’être pourrissants, mais leurs corps résistent au pourrissement ». Cet être est fait de petits groupes, hommes ou animaux. Ils vivent sans se rencontrer. Mais comment parviennent-ils à se coordonner ?
      « On sait qu’ils ont refusé la métallurgie. Le changement aurait créé le désordre. » Depuis plusieurs milliers d’années, ce monde est immobile car cyclique. Plus pour longtemps. « Leur disparition a eu lieu. Ils étaient incapables de se défendre, incapables de violence. »

      « On faisait des marches de plusieurs jours, on allait aux quatre coins de la forêt, on s’asseyait, on écoutait, les pelleteuses, les camions. » « Il ne se passait rien, on repartait. » « Quelques jours plus tard, on refaisait pareil. » « Pourquoi me détruisez-vous ? » Voilà ce que ces marches signifiaient. Mais Eric ne l’a pas entendu. Plus tard, il comprend. C’est la brouille avec l’anthropologie traditionnelle. « Je vais collecter de l’information, je reviens, je traite, je prends un grade. Toute une vie de concepts. Je fais carrière. » Il veut une anthropologie qui entende les appels à l’aide des groupes humains, et qui agisse. 

      Entretiens avec un anthropologue

      Ce blog va publier, chaque jeudi, les aventures d’Eric Minnaert. Eric Minnaert est un anthropologue.

      Sa carrière commence chez les Pygmées, puis chez les Aborigènes australiens. Mais elle connaît un accident quand il rencontre Alain Etchegoyen. Alain Etchegoyen est un homme curieux. Il est professeur de philosophie. Il a publié un grand nombre d’ouvrages. Il a été commissaire au plan du gouvernement Raffarin. Il a aussi créé un cabinet de conseil. Il employait des spécialistes des sciences humaines pour résoudre les problèmes des entreprises. Grâce à lui, Eric Minnaert va partager, parfois pendant plusieurs années, la vie des biscuitiers, des verriers, des aciéristes, de fonctionnaires de l’Etat, d’employés de compagnies d’assurance… Il va étudier aux USA l’introduction du Krugerand pour la banque Sud Africaine, la résistance à l’implantation des antennes de téléphonie mobile, le traitement de la fin de vie des êtres humains par les EHPAD… Parmi beaucoup d’autres sujets.

      Eric Minnaert se définit comme un anthropologue des marges. Qu’entend-il par là ? C’est ce que nous verrons au fil des billets. De même que ses techniques. Et il nous dira ce qu’il a observé du changement de la France.