Faut-il craindre l’avenir ?

68 était le bienvenu pour Raymond Aron. La société gaullienne avait besoin d’un peu de fantaisie pensait-il. Mais il a bien vite déchanté. Cette anecdote que j’ai trouvée dans une étude de la pensée des intellectuels en 68 m’a frappé. Ne pourrait-il pas en être de même aujourd’hui ?
Ne pourrions-nous pas passer de Charybde en Scylla ? Et si, au lieu d’une société un peu plus humaine et solidaire qu’aujourd’hui, nous entrions dans une sorte de nouvel ordre moral ? Un retour de l’inquisition. En fait, je suis trop prisonnier de notre temps. Je n’arrive pas à envisager un scénario vraisemblable. Ce qui n’est pas surprenant, car la société tend à basculer brutalement d’un extrême à l’autre. Il existe cependant quelques scénarios usuels. Par exemple, les gouvernements faibles et sans convictions tendent à adopter, plutôt que de faire l’effort de penser, des idées qu’ils ne comprennent pas. C’est probablement pour cela que le libéralisme a été appliqué par des gouvernements de gauche. En ce sens, ce n’est pas le Front National qui est dangereux. Mais ce que pourrait faire de ses idées un gouvernement acculé, que cela arrange de penser que nous sommes des animaux. Car peut-il reconnaître qu’il est intellectuellement trop paresseux pour mettre en œuvre les idéaux grâce auxquels il a fait carrière ?

C’est sans doute pour cela que John Stuart Mill voulaitque nous choisissions nos élus sur leur capacité à décider, à juger. Mais ces gens existent-ils ? Ou la sélection naturelle de la politique les liquide-t-elle, car trop dangereux ? En tout cas, les élections n’en ont aucun à nous proposer.  

Liberté et politique

J’ai un différend de fond avec Hannah Arendt, me semble-t-il. Elle adopte le modèle grec. La liberté c’est la politique faite sur l’agora par des égaux. Ces égaux se sont dégagés des contingences matérielles.
  • Pour ma part, la définition de la liberté par les Lumièresme convient mieux. Etre libre, c’est être capable de penser par soi-même. C’est se dégager des lois sociales qui guident notre comportement sans faire appel à notre libre arbitre. (Si l’on suit ces lois, c’est en connaissance de cause.)
  • Quant à la politique, il me semble qu’elle se fait (devrait se faire) par débat entre gens libres. Pas besoin d’agora pour cela. Je soupçonne d’ailleurs que c’est l’idée de J.S. Mill.
  • Finalement, quel est l’objet de la politique, de ce débat vigoureux ? C’est de produire la constitution d’Aristote, c’est-à-dire un projet dans lequel toute une société se reconnaît, et qui va guider son action collective à venir. C’est une sorte d’œuvre d’art. Le fruit de la créativité d’une génération. 

Treizième circonscription de Paris

Élections législatives chez moi. J’ai le choix entre un sportif de haut niveau, ancien ministre, apparemment reconverti avec bonheur dans la politique de terrain, et un haut fonctionnaire de gauche.

L’un semble la Jeanne d’Arc du logement social (le logement social prenant la place de l’Anglais dans l’histoire originale), et l’autre le porteur transparent du message éthéré de François Hollande, et de la nécessaire élection d’une assemblée qui rende la France gouvernable. Choix entre démagogie et idéologie ?

Bien loin du modèle de John Stuart Mill, qui imaginait notre représentant comme une forte personnalité, douée d’une grande rigueur intellectuelle, et s’épanouissant dans un débat viril, et créatif ?

En fait, le député français semble plutôt là pour appliquer la ligne de son parti, et lui faire des entorses, afin de rendre service à ses constituants, et de se faire réélire. Comme on connaît ses saints…

Compléments :
  • Abélès, Marc, Un ethnologue à l’Assemblée, Odile Jacob, 2001.
  • Gouvernement représentatif.
  • Le message de la gauche n’est peut-être pas aussi éthéré que cela : quel sera le sort d’une circonscription de droite face aux forces combinées d’une mairie et d’un gouvernement de gauche ? 

Faut-il aimer nos présidents ?

Il semblerait que le précédent gouvernement ait largement dépassé son quota de suppression de postes d’enseignants dans le public. Le public ayant eu un traitement de faveur, en moyenne il pouvait affirmer tenir ses objectifs. (Luc Chatel a supprimé plus de postes que prévu : la Cour des comptes accable sa gestion – Newsring)

Bref, il nous a manipulés. Ce qui, dans le système de valeurs des Lumières, est le crime le plus grave qui soit.

Mais, tous les politiques ne sont-ils pas des manipulateurs ? N’avons-nous pas élu de doux illuminés, alors qu’il aurait été préférable de conserver une équipe, certes un peu malhonnête, mais plus apte à gérer l’économie de la France ? Entends-je autour de moi.

John Stuart Mill aurait probablement répondu que nous ne pouvons pas maintenir au pouvoir des gens qui ne partagent pas nos valeurs les plus fondamentales. D’ailleurs, la prochaine droite n’aura-t-elle pas entendu le message ?

Ce qui m’amène à me demander : n’en demandons-nous pas trop à nos présidents ? Si nous prenions un peu plus notre sort en main, ils n’auraient pas une mission aussi compliquée, et ils n’auraient pas à faire des entorses à l’honnêteté intellectuelle, quand ils ne voient pas comment se tirer d’affaires.

Newsring

Je découvre un site de débat, Newsring. Sous les auspices de M.Taddeï, star intellectuelle people, il ne peut que réussir. Pourtant la formule ne semble pas encore au point. Pourquoi ?

Au fond, c’est une reprise de la fonction commentaire des sites d’information. Mais ces derniers ont l’avantage de l’image de marque du titre qui les héberge. Surtout, ils suscitent un débat bien plus riche et spontané, car à chaud sur l’actualité.
Pourrait-on améliorer l’idée ? En partant de l’option site de débats, trois scénarios me viennent en tête.
  1. La formule Wikipédia. Elle exploite le principe même du « crowdsourcing », la sagesse des foules. Elle illustre aussi ses faiblesses. Wikipédia n’a aucune profondeur. Il n’a d’intérêt que pour les sujets people. Pour le reste, rien ne remplace l’avis d’un spécialiste, qui a consacré sa vie à creuser son sujet.
  2. La formule débat France Culture. Cette fois des intellectuels savants sont réunis. Mais ils ne semblent pas s’écouter. Il n’en sort rien. Ce qui manque est peut-être une volonté de construire. Un débat a besoin d’hommes d’action autant que de pensée ?
  3. La formule John Stuart Mill, et des Lumières. La logique d’un gouvernement représentatif, ce que devrait être notre Assemblée nationale, c’est l’affrontement vigoureux des idées de personnalités remarquables. C’est le seul moyen de faire surgir le bien collectif. John Stuart Mill disait aussi que ces personnes ne se manifesteraient peut-être pas spontanément (elles ne sont pas poussées par leur intérêt personnel, comme l’homme politique). En outre, on leur prend du temps, ce qui signifie rémunération minimale…

Choisir un président (1) / application : Barack Obama et le système politique américain

Pour John Stuart Mill, Barack Obama n’est-il pas idéal ?
  • Il semble porté par la volonté d’unir l’Amérique, apparemment le rêve des pères fondateurs du pays (Amérique : l’esprit des lois). Pour le reste il est relativement pragmatique.
  • C’est quelqu’un qui a une capacité exceptionnelle à la décision. Contrairement à ce que disent les Républicains, il a les caractéristiques mêmes du chef de guerre : il pense vite et froidement.
Cependant, il a aussi des défauts. On lui reproche d’avoir imposé sa réforme de la santé à contre-courant ; il a souvent un peu trop confiance en son jugement ; surtout, critique majeure, il manque de leadership (le leadership sera l’objet d’un prochain billet).
Mais, par les temps qui courent, qui a une idée claire d’où aller ? Ne sommes-nous pas dans une phase de « dégel » de nos certitudes, et de recherche de nouvelles idées ?
Alors, pas facile d’atteindre l’idéal de Mill ? Mais peut-être que M.Obama a besoin d’encore un peu de « mise au point » ?
Pour finir, une note sur le système américain. Lui aussi n’est pas loin de l’idéal de John Stuart Mill. 
Contrairement à nos politiques, qui sont des hommes d’appareil, la légitimité du candidat américain vient de son succès dans la « société civile ». Il a fait fortune, c’est un guerrier héroïque, un artiste connu, un intellectuel exceptionnel… dans tous les cas, un homme célèbre, qui a pris une dimension nationale.
Cela donne-t-il à l’Amérique un avantage qui crève les yeux ? Pas réellement. Alors, le choix des « leaders » d’une nation est-il déterminant pour son succès ? Ou la société tend elle à compenser ses faiblesses ? 

Choisir un président (1) : JS. Mill

Comment voter ? Début d’une série de billets sur des théories qui traitent du sujet.

Sont-elles décisives ? Je soupçonne que ce qu’elles ont d’utile n’est pas les solutions qu’elles nous apportent, mais les questions qu’elles nous posent. Pour cette raison les exercices d’application au cas de notre prochaine élection sont laissés au lecteur.

Premier sur l’estrade : John Stuart Mill. Il donne des critères de sélection un peu surprenants.
  • Contrairement à ce que l’on tend à penser, il n’est pas essentiel que notre représentant partage nos valeurs. Du moins, en dehors des valeurs essentielles. Ce qu’il faut trouver c’est quelqu’un qui sache affronter un monde imprévisible, raisonner bien et prendre des décisions justes.
  • John Stuart Mill aimerait un système qui mette les personnalités exceptionnelles aux vus et aux sus de la nation, et qui permette de les choisir. Le bon représentant du peuple, selon lui, est celui qui ne veut pas être élu, qui n’est poussé que par l’intérêt de la nation. Bref, il ne semble pas très bien disposé vis-à-vis des partis politiques.
Compléments :
  • Pour plus de détails sur la position de John Stuart Mill : Gouvernement représentatif.
  • Les médias sociaux d’Hervé Kabla sont-ils un moyen de faire connaître par la nation quelques personnalités exceptionnelles, de les faire échapper à l’emprise des partis politiques ?  

Europe non démocratique

Certains Allemands semblent trouver que l’Europe est fort peu démocratique. Et que cela commence à bien faire. (E.U. Elites Keep Power From the People – NYTimes.com)

L’argumentation semble légère.

  • La démocratie est-elle le bien, sans discussion ? La France a été France bien avant d’être officiellement une démocratie… 
  • Comment faire de l’Europe un démocratie ? Démocratie à tout prix, même au risque d’un possible chaos ?
  • Qu’est-ce que signifie être démocratique, d’ailleurs ? Nos gouvernants européens sont élus par des petites minorités. Peut-on parler de démocratie dans ces conditions ?
J’en suis arrivé à penser qu’un État est démocratique lorsqu’une forme de volonté générale arrive à se manifester et à faire plier le gouvernement. Et ce quelle que soit son idéologie. Dans cette définition, le vote, et le parti au pouvoir, s’il n’est pas irresponsable, joue un rôle négligeable.
Pour que l’Europe soit démocratique, il lui faut une opinion publique transfrontalière ?
Compléments :
  • Je semble rejoindre John Stuart Mill : il faut choisir l’homme d’Etat en fonction de sa capacité à prendre des décisions judicieuses, pas selon son idéologie. (Gouvernement représentatif)
  • Eurobonds are the wrong solution. (Où l’on voit que la Finlande est un Etat modèle qui ne mérite pas le reste de l’Europe.)

Des bénéfices de blogger

Quasiment tous les thèmes de ce blog sont des sujets auxquels je ne m’intéressais pas avant de le créer (je ne lisais pas la presse, n’écoutais pas les informations radiophoniques et n’ai pas la télévision).

D’une certaine façon il me force à faire l’exercice que devrait faire tout membre d’une démocratie, selon John Stuart Mill : s’interroger, publiquement, sur le sort de la nation (et du monde, probablement). Mais peut-on y arriver à ma manière : en accumulant des réactions à des articles et en espérant qu’une idée directrice s’en dégagera ?

Aristote (Les politiques) avait-il raison de dire qu’il n’y a pas de démocratie sans oisiveté ? Ma vie est-elle beaucoup trop occupée ? D’un autre côté que peut savoir l’oisif de la réalité de l’existence ? Alors, y a-t-il une solution médiane : est-il possible de développer une réflexion transversale, dans les interstices de l’occupation quotidienne ?

Compléments :
  • Curieusement, les bénéfices du milieu sont aussi une idée d’Aristote (Ethique à Nicomaque). 

Internet : danger de l’anonymat ?

On dit que sur Internet « personne ne peut savoir que vous êtes un chien ».

On dit aussi que, grâce aux technologies de l’information, l’anonymat devient impossible.

En conséquence, je me demande s’il n’est pas dangereux d’utiliser un pseudonyme. Il n’y a aucune garantie que cela permette l’anonymat. Et l’anonyme démasqué paraît hypocrite.

Compléments :
  • Cette discussion ne s’apparente-t-elle pas à celle sur le vote, de John Stuart Mill ? Il le considérait comme un acte social, donc non anonyme. (Voir la dernière partie de mon billet.)