Les phases du changement

Le sociologue Robert Merton est l’auteur d’un curieux modèle. Son idée est remarquablement simple. La société nous fixe des objectifs et des moyens pour les atteindre.

Si l’on accepte ce modèle, on débouche sur plusieurs possibilités :

  • Moyens et objectifs hors d’atteinte : repli.
  • Moyens, mais pas objectifs : ritualisme.
  • Objectifs, mais pas moyens : innovation (tricher).
  • Objectifs et moyens : conformité.

En observant les réactions humaines, je me suis demandé s’il n’y avait pas un autre moyen d’interpréter ce modèle.

Et si ces états correspondaient à une sorte de « pyramide de Maslow » du changement ? Tout en bas, l’individu pense « qu’il n’y arrivera pas ». A l’étape d’après, il est convaincu que tout ce qu’il fait est bien, qu’il n’a à se préoccuper de rien d’autre. Ensuite c’est l’ambition pure, la fin qui justifie les moyens. Finalement, l’ambition et l’éthique qui amènent l’individu à donner son meilleur.

Je soupçonne que c’est la société, qui, par sa stimulation, décide de l’état de l’individu. Tout en bas, c’est l’anomie. Tout en haut, l’équipe.

Farfelu ? En tous cas, difficile probablement à vérifier.

Confusion des genres

Pourquoi écouter la musique écrite pour un enterrement ? Parce qu’elle est baroque ! 

Il y a quelque-chose de bizarre dans la programmations de France Musique : la musique y est diffusée parce que c’est de la musique approuvée par France Musique, non en fonction des envies de l’auditeur, ou même en conformité avec son intention. 

C’est ainsi que la musique « contemporaine » est partout. Il faut former l’oreille du public à ce qu’il n’a pas envie d’entendre, et fournir un revenu à des musiciens qui refusent de se plier au goût des masses incultes ? 

Est-ce ce que le sociologue Robert Merton nommait « displacement of goals » : quand une communauté d’individus s’isole du reste de l’humanité, à l’image de ce qui se passe dans une bureaucratie, elle invente des règles qui n’ont plus rien à voir avec l’intérêt général ? 

Combattre la perversion

Comment notre société peut-elle arrêter de générer la perversion ? me suis-je demandé après la lecture précédente. 
Ce qu’écrit Marie-France Hirigoyen ressemble au phénomène décrit par le sociologue Robert Merton. Quand une société est trop exigeante en termes d’objectifs et de normes sociales, elle produit « l’innovation », un synonyme de perversion. 
Autrement dit, il faut sortir de l’idéologie, pour aller vers le pragmatisme. Il n’y a pas de bien et de mal, il y a des êtres humains complexes, qu’il s’agit de comprendre et d’aider à devenir eux-mêmes dans une société dont ils savent respecter les règles.

Le détournement de buts du parti socialiste

Budget rectificatif de la sécurité sociale. Le gouvernement repousse son vote par l’Assemblée. Ce qui pourrait signifier qu’il y a désaccord entre gouvernement et PS. Voilà qui n’était pas prévu. De Gaulle a réformé la constitution pour que ce type de situation ne se présente pas. Qu’est-il arrivé ? 
Peut-être ce que le sociologue Robert Merton a appelé « détournement de buts« . Nos députés sont les choses de leur parti. Car c’est leur parti qui les fait élire. C’est pourquoi aucun ne se détache de la masse. Nos élus n’ont pas de personnalité. Etant déconnectés de notre réalité, ils s’en inventent une. Le PS ne représente plus la nation, mais une idéologie abstraite. C’est la théorie de Merton, qu’il a initialement appliqué à la bureaucratie. 
Or, aujourd’hui, le gouvernement essaie de reprendre pieds sur terre. Il se trouve donc en opposition avec un parti qui s’en est évadé. (A noter que c’est probablement aussi vrai à droite qu’à gauche, ce qui est bon pour le FN.)
(Précision. Je ne pense pas que ce type de technique puisse être appliqué au football…)

Attaquer l’hypocrisie française

Mon billet sur la Poste dit quelque chose d’étonnant. La Poste assure une forme de service public, alors que ce n’est pas dans sa mission. Sommes-nous arrivés à cette situation par une forme d’injonction paradoxale ? (L’Etat a des moyens de pression forts sur les grandes sociétés françaises, leurs dirigeants appartenant à la communauté de ses cadres supérieurs.)

Mais le problème n’est pas là. Il me semble celui de notre paresse intellectuelle. En procédant ainsi, l’Etat est innovant au sens de Robert Merton. Il triche. Dans ce cas, si mon diagnostic est juste, il affaiblit la Poste. Et d’ailleurs, il donne un fâcheux exemple : chaque maillon de la chaîne de l’Etat n’est-il pas encouragé à jouer de l’injonction paradoxale sur le chaînon inférieur ? Une explication du spectacle surprenant dont me parlent mes étudiants : d’un côté des pauses d’une durée invraisemblable, de l’autre certains personnels surmenés ?

Le gouvernement aurait-il pu faire autrement ? Je suis à peu près sûr que s’il s’était donné la peine de poser le problème qu’il avait à résoudre, il lui aurait trouvé des solutions rigoureuses. (À commencer par le fait que les collectivités locales n’ont pas besoin de bureau de poste, mais de certains services qu’il apporte.)

Je suis aussi à peu près sûr que notre « perte de compétitivité » vient de là : l’accumulation de choix non assumés. 

Hannah Arendt et le mal

Décidément Hannah Arendt est dans l’air du temps. Je la lis, Margarethe von Trotta lui consacre un film, France Culture en parle. La question est celle du mal. Qui fait le mal, l’homme par nature, la société… ?

Pour ma part, je crois que l’homme n’est ni bien, ni mal. Il est complexe. Il est lui. C’est la société qui décide du bien et du mal. C’est ce qu’elle croit bien ou mal pour son équilibre à elle. Le sociologue Robert Merton explique très bien la chose. La société nous fixe des objectifs et les moyens de les atteindre. Nous sommes « conformes » si nous respectons les uns et les autres.

Un mauvais dosage peut produire une délinquance massive. C’est le cas lorsque l’entreprise nous conditionne à la consommation par sa pub et Hollywood, tout en nous privant de boulot pour augmenter ses revenus. Durkheim aurait parlé d’une délinquance pathologique et nous aurait enjoints d’agir. L’Allemagne d’Hannah Arendt, pour sa part, avait peut-être conditionné sa population à haïr l’humanité. Ce qui était conforme pour elle ne l’était pas pour nous. 

Rabbin au rabais ?

Hier, une conversation de voisins a attiré mon attention sur le Grand Rabbin de France. On pensait qu’il était agrégé, alors que son nom n’apparaît pas sur les listes de l’agrégation.

Cela m’a rappelé une de mes théories favorites. Celle du sociologue Robert Merton. Elle dit que la société nous donne des objectifs et des moyens autorisés pour les atteindre. Ne pas utiliser ces derniers pour atteindre les premiers est une « innovation ».  Les dernières décennies ont vu une grande quantité de ces innovations, et pas uniquement chez M.Cahuzac, Enron, Goldman Sachs ou dans la finance internationale.
L’explication me semble être l’individualisme, mot d’ordre de cette époque. Non seulement il fixe des objectifs exceptionnels à l’individu, mais, parce qu’il le prive du soutien de la société (qui n’existe plus), il lui complique grandement la tâche. Je soupçonne que ce phénomène explique pourquoi on n’a encore rien trouvé à reprocher au pape : son poste est peu prestigieux, et l’Eglise demeure un réseau social contraignant l’innovation. 

Risque et innovation

Un prix Nobel, Robert C. Merton, parle du risque de l’innovation dans Harvard Business Review. « Plus l’innovation entre dans un système complexe, plus ses conséquences (imprévues) seront sérieuses ». Car ce qu’il y a de redoutable dans l’innovation, ce sont ses conséquences imprévues. Et il en donne des exemples inquiétants.

Il traite, en fait, de l’innovation financière. Celle qui nous a dévastés. Et il en parle en connaisseur, car il est un des prix Nobel du fonds LTCM, auteur de la première grande crise de la finance moderne.

Mais, il y a plus curieux. Comment se fait-il qu’un prix Nobel ne se soit pas rendu compte que l’innovation n’a rien de nouveau ? Et qu’elle n’a pas toujours des conséquences terribles ? L’exemple de l’industrie pharmaceutique. On commence par tester un nouveau médicament, puis une fois que l’on sait comment l’utiliser, un processus social se met en route, qui va guider sa prescription.

Pourquoi n’en est-il pas de même pour la finance ? Pourquoi la laisse-t-on mettre le monde en péril ? Parce qu’elle refuse le contrôle de la société ? 

Risque et changement : l’organisation

Troisième facteur de risque : l’organisation. On entre dans le domaine, terrifiant, de la résistance au changement. Mais je ne parlerai pas de cette question ici, qui fait l’objet du billet le plus lu de ce blog.

Ce qu’il faut retenir, surtout, c’est que la résistance ne prend pas toujours un air de résistance. Elle approuve pour mieux vous trahir.
  • Elle peut être ritualiste, lorsqu’elle juge que votre changement est une justification de ce qu’elle a toujours fait. Exemple : votre direction technique se lance dans de grands projets technologiques.
  • Elle peut aussi être innovante. C’est Potemkine et la Grande Catherine. Vous pensez qu’on vous a construit des villages, alors que vous voyez des décors de théâtre. C’est la « créativité comptable » anglo-saxonne, ou le système D français, et peut-être la politesse chinoise.
D’où vient ce risque ? D’abord de ce que vous demandez à votre organisation ce qu’elle ne sait pas faire (même si cela vous semble facile). Ensuite de sa culture. Il vous suffira d’une brève analyse historique pour savoir à quoi vous attendre.