Mérite et devoir

On s’interroge aujourd’hui beaucoup sur le « mérite ». La critique de « l’élite », qui bat son plein, révèle qu’elle estime qu’elle a du « mérite », pour avoir réussi des études difficiles. En échange de ses mérites, elle a des « droits ». Ce que l’on dit moins, mais ce qui est totalement logique, est qu’elle considérait le reste de la population comme « paresseuse ». Elle avait donc, tout de même, un devoir, qui était de forcer ces paresseux à se mettre au travail, en leur coupant les aides qui leur permettaient de rester oisifs. (Enquête.) 

La panne de l’économie s’expliquait peut-être ainsi : ces gens ne voulaient pas « traverser la rue » pour aller chercher un travail, dégradant car correspondant à leur mérite réel, jusque-là surestimé par des gouvernements paternalistes. Retour à la réalité, fin de la récréation. Pour l’économiste Thorsten Veblen, les riches étaient la « classe oisive ». Pour ces nouveaux riches, la classe oisive était celle des pauvres. 

Il y a eu un temps, que l’on raille aujourd’hui, où « l’homme blanc » avait des « devoirs ». Parvenir au sommet de la société (et de l’humanité en ce qui concerne « l’homme blanc ») s’accompagnait d’obligations sociales. On parlait aussi de « pauvres méritants ». Les électeurs de M.Trump ont préféré cette élite ancienne à la nouvelle. 

Comme quoi le conditionnement social joue un rôle énorme dans notre façon de voir le monde. Ce qui est d’autant plus paradoxal que l’on a vécu un demi siècle d’individualisme effréné, durant lequel on a nié l’existence même de la société !

Mérite et promotion

Lorsque j’étudiais à l’INSEAD, on me demandait de lire des études qui expliquaient ce qu’était un « bon dirigeant ». Curieusement, je ne crois jamais avoir rencontré de dirigeant qui réponde à ces critères. 

L’explication pourrait être que le pouvoir ne va pas au mérite, ce que ces études décrivaient, mais à celui qui sait le prendre. Comme en politique, il faut savoir naviguer dans « l’appareil du parti ». Cette navigation peut d’ailleurs prendre des aspects surprenants. Dans le roman I Claudius, on voit Claude parvenir à devenir empereur en faisant croire qu’il est un imbécile, qu’il n’a aucun mérite. C’est probablement ce qui est arrivé à MM.Hollande et Biden : ils ont obtenu le pouvoir, parce que les autres combattants s’étaient éliminés les uns les autres, et qu’ils ne semblaient présenter aucun risque, qu’ils n’avaient apparemment aucun mérite. 

Dans cette histoire, il y a un imbécile : moi. Car, je me rends compte que, moi, j’ai cru au mérite et à sa reconnaissance par la société. Et que je ne fais que prendre conscience, aujourd’hui, que je suis hors jeu. Je pense que cela m’avait été inculqué par la société de mon temps. Mine de rien, elle devait tout de même fonctionner au mérite… 

Mérite et dignité

On entend beaucoup parler du professeur Michael Sandel, de Harvard. Il réfléchit à un sujet du moment : le mérite (interview). 

Ce spécialiste de la justice a mis un nom sur un changement hautement injuste : la méritocratie. Comme souvent le terme « mérite » cache un sens très particulier. Le mérite c’est le diplôme. Ce n’est pas le mérite de « l’ordre du mérite », ou même du « mérite agricole ». D’ailleurs, ce n’est pas n’importe quel diplôme : c’est le diplôme des « meilleures écoles ». Quelqu’un comme M.Biden, le président américain, qui n’a pas reçu leur formation, n’a pas de mérite…

Ce qui produit « mécaniquement » une énorme inégalité. Puisque, par définition, l’immense masse de la société n’aura jamais de mérite. Voilà qui va bien au delà de la façon actuelle de traiter le problème en France, puisqu’il est vu seulement sous l’angle de la reproduction des élites. (Seuls les enfants issus de certains milieux privilégiés pouvant faire les « meilleures études » donc avoir du mérite, installons des quotas et le problème est réglé.)

Comment résoudre la question ? En remplaçant mérite du diplôme par dignité du travail. Il n’y a pas de sot métier disait-on dans ma jeunesse. Paradoxalement, dignité était peut-être ce que l’on entendait par « mérite », en ces temps éloignés.