Disraëli

Biographie écrite par André Maurois. Biographie comme on les écrivait alors ? C’est une sorte de roman plutôt qu’une enquête scientifique. Le doute n’y a pas de place. L’auteur sait ce que pense Disraëli. Et c’est un rien à l’eau de rose.

Qui est Disraëli et quelle fut son éventuelle ligne directrice ne sont pas clairs. 

En ces temps un député était élu par une centaine de notables. Faire une carrière en politique était essentiellement une question de relations. Il fallait fréquenter la plus haute société, et lui plaire par son talent de discoureur. 

Disraëli était brillant, ambitieux, d’une famille riche, et juif, immigré de troisième génération. Il était à la marge de la haute société. De ce fait, sa carrière fut lente. Il a dû apprivoiser un à un tous les puissants. Jusqu’à devenir le meilleur ami de la Reine Victoria.

Il a commencé sa vie, c’était à la mode, comme un dandy à la Byron. Il a écrit des livres, jusqu’à la fin de sa vie. Apparemment des biographies plus ou moins rêvées. Mais il a aussi spéculé, ce qui lui a valu de trainer longtemps des dettes. Il demeure un des piliers historiques du conservatisme anglais. Il croyait aux traditions et à l’empire, il a fait Victoria impératrice d’Inde, à l’alliance du peuple et de la noblesse, et pas à la bourgeoisie, l’agent du changement. Et il a subi les aléas des élections. (L’électeur manquant de reconnaissance, ou, au contraire, pensant que la politique requiert l’alternance ?)

Dickens, par André Maurois

Un essai d’André Maurois sur Dickens. Dickens a quelque chose du succès à l’américaine. Le « self made man » tout en énergie, et en débrouillardise. 

Il est d’une bonne famille qui a très vite des difficultés, du fait d’un père qui dépense sans compter. Il connaît la prison pour dettes. L’enfant Dickens doit travailler. Son éducation est lacunaire. Mais il est entreprenant. Très tôt, il devient journaliste. Il invente un style de roman qui va faire, immédiatement, sa fortune. Il publie par épisode. Il conçoit chaque épisode pour la prochaine livraison, sans savoir où il va. Mais en tenant compte des réactions du public. Car il veut vendre beaucoup. (Lui aussi ne sait pas compter.) Ce qui amène parfois ses personnages à des revirements inattendus. Son inspiration est nourrie par son expérience d’enfant, et de journaliste. Il finit son existence sur une scène, en donnant ses oeuvres en spectacle. C’est un acteur né, qui vit ce qu’il dit. Il a un succès énorme. Mais il s’épuise à la tâche. 

La machine à lire les pensées d'André Maurois

Nouvelles amusantes. Ou contes philosophiques ?

La machine à lire les pensées dit que nos pensées ou nos paroles ne comptent pas, ce qui est important est ce que l’on est. Voilà qui paraîtra hautement suspect à nos censeurs modernes.

Le peseur d’âmes est d’abord une théorie surprenante. Et si l’élan vital de Bergson pouvait être transformé en matière, selon une formule à la Einstein ? Et si cet élan vital n’était rien d’autre que l’âme ? Et si l’âme, une fois sa mission remplie, se dissolvait dans l’univers ? A moins qu’elle ne se conserve quelques-temps et puisse se mélanger à une autre âme amicale : ne serait-ce pas le vrai bonheur ? Histoire vraie ! Une émission de France Culture racontait la vie d’André Maurois, lundi 17. Heureux hasard. J’ai compris que l’histoire du peseur d’âmes était celle de son auteur. Curieusement, ce qui paraît un élégant exercice de style, quelque peu gratuit, parle d’un drame dont André Maurois ne s’est peut-être jamais relevé. L’humour est l’élégance du désespoir ? 
Voyage au pays des Articoles. Dans une île, des « Béotiens » nourrissent une aristocratie d’artistes (Articoles), qui vivent dans un monde artificiel, et n’ont plus aucune idée créative ! Si bien qu’ils doivent importer des étrangers pour stimuler leurs pensées, et qu’ils sont enfermés lorsqu’ils découvrent que la réalité a plus de prix que leur paradis. André Maurois aurait-il anticipé la domination de nos intellectuels, aristocratie de la culture (et de la contre-culture) ? L’art, opium du peuple, et « l’artiste », son parasite ? 

Histoire d'Angleterre

« L’histoire de l’Angleterre est celle d’une des réussites les plus remarquables de l’espèce humaine. Quelques tribus saxonnes et danoises, égarées sur une ile en marge de l’Europe, mêlées à quelques survivants celto-romains, et organisées par des aventuriers normands, sont devenues en quelques siècles maîtresses d’un tiers de cette planète. »

Histoire d’Angleterre, livre d’André Maurois, imprimé en 1946. Il se lit comme un roman : la concision grâce à l’expression juste. Maximes à la façon Tocqueville, mais en moins éprouvant. L’Angleterre telle qu’on ne la voit pas du continent : faible et humble.

L’Anglais nous reproche de parler d’Angleterre, et d’Anglo-saxons, mais nous avons raison de le faire. Car tout commence avec quelques Saxons qui repoussent les Celtes aux marges de l’ile. Quels qu’ils soient, les Anglais mettront longtemps à trouver le courage de les affronter. Ce minuscule pays acquiert très vite des caractéristiques « modernes ». Il semble un îlot de bon sens au milieu de la folie totalitaire des conquérants et des fanatiques de tout poil.

Contrairement aux nations continentales, il est homogène, puisque petit. Par sa mer et sa flotte, il est à l’abri. Mais ses rois sont privés d’argent, donc d’armée, ils ne peuvent rien faire sans l’adhésion d’une large minorité. Ils vont devoir laisser les commandes de l’entreprise familiale à des PDG de talent, le nom de la haute noblesse, dans ce pays. Ces gens sont avant tout des gestionnaires, des financiers. Dès la guerre de 100 ans, les intérêts commerciaux dirigent leur politique. En particulier, la Hollande joue un rôle central dans leurs affaires : ils s’opposeront systématiquement à tous ceux qui peuvent lui nuire. Ils administrent leur bien avec prudence. Leur peur, c’est l’asservissement. Ils veulent être libres. Ils craignent le pape, d’abord. Mais aussi qu’une force unique occupe le continent. Car ils sont faibles. Leur stratégie, dans ce cas : « l’équilibre des forces« . Ils cherchent un « soldat« , sur le continent, favorable à leur cause, et qu’ils financent. Quitte à appuyer son adversaire, dès qu’il devient trop fort.

Illustration de la théorie de la complexité ? Cette histoire est faite de hasards, que ce soit le parlementarisme, ou l’empire. Quant à l’invention du capitalisme, elle semble dans les gènes du pays. Elle a, d’ailleurs, failli lui être fatale. En réduisant à la misère le peuple, elle a failli casser ce qui faisait la particularité anglaise : la communauté des goûts et aspirations. L’Angleterre a été sauvée de la révolution sociale par la prospérité qui s’en est suivie, et par l’Empire.

Le livre s’achève sur la victoire de 45. Le cauchemar anglais s’est réalisé. Le pays s’est trouvé seul face à une puissance continentale. Or, il n’a jamais eu d’armée. Et sa flotte n’est plus une arme invincible. « Ce fut alors (…) que l’Angleterre connut sa plus belle heure, et la plus dangereuse. »

Commentaire du lecteur
Et aujourd’hui ? peut-on se demander. Ce qui frappe, c’est que, dès le départ, apparaît « le germe d’une forte vie locale« . « Les Anglo-saxons ont conservé le goût des comités, groupe d’hommes qui essaient de résoudre les difficultés de la vie quotidienne par un débat public. » L’Anglais tend à constituer des groupes humains, locaux. D’où le nom « house of commons« , où sont représentés ces « communs ». Or, surprise, c’est justement ce qu’ont démantelé Mme Thatcher et ses successeurs, de même que les gouvernements français ont démantelé l’administration d’élite qui, depuis l’Ancien régime, était une caractéristique de la France. (Ce qui est bien plus surprenant, d’ailleurs, pour l’Angleterre que pour la France, car l’Angleterre s’est toujours méfiée, comme de la peste, des absolus et de la théorie.)

En tout cas, si le pays veut revenir à ses fondamentaux, ce n’est pas vers Victoria qu’il doit se tourner, mais vers l’époque où il savait sa survie précaire…

Terre promise

Un livre qui tombe en miettes, ou presque. André Maurois ? Vague souvenir du colonel Bramble, lu dans ma jeunesse. Un auteur humoristique, à la façon britannique ? Mais ce livre ci est l’histoire d’une femme, au début du siècle dernier. André Maurois aurait-il sombré dans l’eau de rose ?

Je découvre André Maurois, qui ne s’appelait pas Maurois mais Herzog. Il fut un élève particulièrement brillant. Mais il a choisi de rejoindre l’entreprise familiale. Avant que la guerre de 14 ne l’amène à la littérature : comme dans le colonel Bramble, il est interprète pour l’armée anglaise ; il tire de son expérience un roman ; et poursuit une carrière d’écrivain.

Ce livre, qui date de 1945, est un roman sur la psychologie d’une femme de la plus haute société française, et l’histoire de cette haute société durant la période qui va d’une guerre à l’autre. Où l’on voit l’influence de la culture sur la femme, en particulier, et sur notre vie en général. Où l’on voit aussi que l’histoire aurait pu avoir un autre cours.  Peut-être y a-t-il même un fond de révolte contre l’incompétence du pouvoir, et de l’armée, ici. « Pour succéder à une génération de géants montaient, des provinces françaises, des nains diserts et salaces, cependant qu’en d’autres pays s’élevaient des machiavéliens sans scrupules. »

Pour autant rien n’est lourdement appuyé. Ce qui me semble très fort dans ce livre, c’est l’élégance de sa modestie.

Protection sociale

La France change beaucoup plus qu’on ne le dit. Sa conception de la protection sociale s’est transformée du tout au tout en quelques décennies :

Changement de principes

Sa finalité initiale était « l’intégration » de la nation, et notamment des pauvres. Cela signifiait une logique de plein emploi et un système d’assurance sociale payée par le salarié sur son salaire (logique de l’assurance). La préoccupation du système était la lutte contre le chômage, dont l’outil était l’augmentation des prestations sociales (d’où augmentation de la demande, qui tire l’économie – Keynésianisme). Les rôles étaient bien définis : l’État s’occupait du politique, le patronat de l’entreprise et le syndicat des institutions de protection sociale.

Aujourd’hui, une partie importante de la population dépend du RMI qui est alimenté par l’impôt, donc contrôlé par l’État et la France qui travaille est régie par un système mixte assurance sociale, assurance privée. L’anxiété nationale n’est plus le chômage, mais l’inflation, l’outil d’intervention est la relance par l’offre et la rigueur budgétaire (Monétarisme).

Les étapes du changement

Transformation progressive :

  • Le système initial est rongé par l’augmentation de ses coûts : crise, chômage, mais aussi rapide augmentation des services offerts par l’assurance sociale. Il réagit selon sa logique : en augmentant les recettes (primes d’assurance, donc prélèvements sociaux sur les salaires) – la réduction des coûts aurait été inacceptable aux syndicats ; puis en retirant du service les personnes les plus âgées (retraite ramenée de 65 à 60 ans). Deux relances keynésiennes (Chirac et Maurois) sont des échecs.
  • C’est alors que l’Europe entre en lice. Ses principes fondateurs semblent être « Monétaristes », à l’opposé de ceux qui prévalaient jusque-là dans les États européens. Leur adoption signifie l’impossibilité des déficits sociaux. C’est l’excuse (?) que trouvent alors les gouvernements pour attaquer les dépenses des systèmes sociaux.
  • Progressivement de victimes de la crise, ces systèmes sont perçus comme sa cause. On dit alors que l’augmentation des cotisations pèse sur la compétitivité des entreprises et crée le chômage ; que ces systèmes ne prévoient pas le cas du chômeur ; que la gestion paritaire encourage l’irresponsabilité.
  • Les prestations sociales sont réduites, l’appel au marché augmenté (complémentaires…), les exclus du système sont pris en charge par les allocations de revenu minimal alimentées par l’impôt (CSG), la protection sociale échappe de plus en plus aux syndicats et ses coûts sont contrôlés par l’Assemblée.

Le mécanisme du changement

Ces changements auraient été introduits « à la marge » puis étendus. Si bien que les tenants de l’État providence ne se sont pas méfiés. Il est aussi possible qu’il y ait eu marché de dupes, les intérêts que chacun y trouve étant contradictoires. Surtout ce changement est l’histoire de la construction d’un consensus, ses acteurs (notamment les syndicats, la CFDT ayant joué les premiers rôles) s’étant convaincus qu’il était le seul possible. Cette communauté d’idées serait-elle favorisée par le fait qu’ils passent leur existence ensemble, commission après commission, et finissent par penser la même chose ?

Commentaires

Voilà un constat qui me laisse avec plus de questions que de réponses :

  • Il semblerait que les théories économiques ne ressortissent pas à la science, mais à l’idéologie. Le Keynésianisme serait favorable au « peuple », le Monétarisme au « capital ».
  • Il n’y en aurait pas une qui serait meilleure que l’autre, mais toutes les deux aboutiraient à un monde particulier. Par exemple, l’application du modèle favorable au « capital » (à la production) semble de tous temps générer une population d’exclus, qui sont pris en charge par la collectivité (les paroisses pour le capitalisme anglais original, l’État et le RMI aujourd’hui).
  • Leur succès ne serait donc pas une question de lois de la nature, mais de volonté. Si nous avons renoncé à l’État providence, c’est que nous n’en voulions plus ? Peut-être aussi, comme le dit cette étude, nous n’avons pas compris où nous nous engagions, et n’avons pas fait les efforts nécessaires à la survie d’un modèle qui était incompatible avec un chômage élevé. (La solution à ce problème serait-elle la « flexisécurité » ?)
  • Ce texte pose la question du rôle de l’Europe. Elle semble avoir été conçue sur un modèle « monétariste », selon le consensus qui prévalait parmi les élites mondiales. De ce fait, il leur était facile d’arguer des contraintes européennes (à l’origine desquelles elles étaient) pour mettre un terme aux États providences nationaux, incompatibles avec elles.

Compléments :

  • L’origine de mes réflexions : PALIER, Bruno, Un long adieu à Bismarck ? Les évolutions de la protection sociale in La France en mutation, 1980 – 2005, Presses de la fondation nationale des Sciences politiques, 2006.
  • Une autre vision de l’impact de l’Europe sur l’organisation des nations : Chaos européen.
  • Le renouvellement de la logique des principes d’une société par une idée, apparemment inoffensive, rappelle ce que dit Les Lumières.