L’Etat, c’est nous

Pour Hegel, et de Gaulle, l’Etat était le bien. Marx constate qu’il fait ce que veulent ceux qui le dirigent, ce qui n’est pas l’intérêt général. C’est probablement ce qui est arrivé à la France : depuis des décennies, le citoyen français « vote contre ». Dernièrement, il a décidé de paralyser le gouvernement. Prochaine étape : le détruire, à la Trump ? Et le phénomène n’est pas propre à la France.

Alors comment contrôler l’Etat ? Marx voulait le liquider. Proudhon pensait que s’il n’y avait plus qu’une classe moyenne, il n’y aurait plus de conflit. Elinor Ostrom propose des techniques de contrôle des « communs » (cf. le code de la route, qui permet de contrôler le comportement des automobilistes).

En attendant, il y a peut-être plus simple, c’est la « croissance ». Quand un pays se développe, ses habitants ont autre chose à faire qu’à se chercher des noises. Et même, comme on l’a vu après guerre, il doit organiser leur travail de façon à atteindre ses objectifs. C’est ce que Kurt Lewin appelle le changement planifié. Autre nom du changement démocratique.

Marx contre Proudhon

Marx et Proudhon, c’est l’éternel conflit entre l’intellectuel bourgeois et l’homme sorti du peuple ? C’est Sartre contre Camus ?

L’un veut tout casser, l’autre pense que la Révolution est pire que le mal et inutile.

L’intellectuel, fort de l’éducation qu’il a reçue (de Hegel, pour Marx), croit qu’il détient la vérité absolue, et juge le maladroit autodidacte comme un cancre, alors que celui-ci a une pensée qui passe très au dessus de la tête du premier (elle me semble avoir été systémique).

Mais, à la fin, c’est l’intellectuel bourgeois qui gagne. Après tout n’appartient-il pas à la classe dominante ?

Faut-il une classe moyenne ?

La notion de « classe moyenne » a quelque-chose d’étrange. Pourquoi serions nous « classés » ? N’y a-t-il pas, uniquement, des êtres humains ?

Marx n’a-t-il pas commis une erreur grave en bâtissant ses théories sur le principe du conflit ? Du conflit « entre classes » ? Donc du primat de la « classe » ? Car classe = différence = guerre. Pourquoi pas de la « race » ? N’aurait-il pas dû partir du primat de l’homme ?

(Ce que l’on reproche peut-être à la classe moyenne, c’est de ne pas vouloir être une classe ? Elle a pour aspiration d’englober tous les hommes. A cela s’oppose le principe, libéral ?, qu’il existe des supériorités définitives, des sous-hommes ? Au fond, il existe deux types d’hommes : ceux qui croient qu’il n’y en a qu’un, et ceux qui prennent les autres pour des imbéciles.)

Les paradoxes du marxisme

Ce qui est bizarre avec le marxisme est qu’il n’a pas réussi là où il aurait dû. On cite souvent la Russie, qui avait très peu d’ouvriers. Mais, pour moi, le plus curieux est la fonction publique française. Comment la lutte des classes a-t-elle pu s’y implanter au point que beaucoup de présidents de notre secteur public ou para public ont été nommés pour leurs vertus de pacificateur ? Or, dans le secteur public où est le « capital » ? (Et pourquoi ne se pose-t-on pas cette question plus souvent ?)
Deux idées. 
  1. La France a conservé un modèle social d’Ancien Régime. Il n’y a plus de nobles, mais il y a deux classes : une « élite » et des exécutants. La légitimité vient du diplôme, plus de la naissance. Mais, les mêmes causes produisent les mêmes effets ?
  2. Pour coordonner un groupe d’hommes, il faut une doctrine qu’ils partagent. C’est l’enseignement que je tire du rôle de l’Islam dans la création de l’Arabie Saoudite. Dans ces conditions, l’importance de la crédibilité de la doctrine doit être secondaire. Les voies du seigneur, surtout s’il est vengeur, sont impénétrables… 

Karl Marx

Qu’est-ce que « Karl Marx » évoque pour vous ? Certainement pas « changement ». Pourtant, il a voulu changer la société, une fois pour toutes. Et ce par la science. Marx était un technicien du changement.
Dialectique
Hegel : la France d’Ancien Régime est une société de coutumes (l’être est social) ; la Révolution lui substitue son antithèse : une société d’individus (électrons libres) ; utopie !, d’où chaos. Mais de là sort une France nouvelle. Hegel appelle ce conflit d’opposés « dialectique ». Marx en tire une technique. Pour provoquer le changement, on applique au principe de fonctionnement de la société son antithèse. Son analyse : le « capital » domine le « travail » (le possesseur de capital exploite l’ouvrier) ; pour créer, par réaction, la société idéale, il faut renverser cette hiérarchie : « dictature du prolétariat » (du travail). 
Proudhon diverge
C’est souvent par confrontation avec d’autres idées que l’on comprend les caractéristiques d’une technique. En quoi Marx et Proudhon différent-ils ? Marx a cru que Proudhon faisait du Hegel. Car, pour Proudhon aussi, chaque situation obéit à un principe. Seulement, dit Proudhon, en comprenant et en utilisant correctement ce principe, on peut transformer la société pour le mieux, sans révolution. Exemple. Le groupe est capable de ce qui est impossible pour des hommes isolés (fabriquer des voitures…). A qui appartient la création collective ? Dans l’entreprise, c’est à l’entrepreneur. Proudhon aimerait que le bien collectif aille aux membres de la collectivité. Pour cela il faut, à la création du bien, une « pichenette » qui le fait tomber plutôt du côté collectif que du côté individuel. C’est le principe de l’économie sociale. (Mais aussi celui de la République : la « chose publique » (Res Publica) est propriété collective.)

Politique ou social ?

Proudhon et Marx illustrent 2 types de changements : social et politique. Marx : changer l’homme et la société. Proudhon : faire que la société marche bien, avec ses hommes tels qu’ils sont.  Proudhon : révéler des ressources insoupçonnées de la société.  Marx : nous métamorphoser. Camus était du côté Proudhon, Sartre du côté Marx. La disruption de la Silicon Valley, c’est Marx.
(Critique du praticien ? Ce sont des changements en « boucle ouverte », sans contrôle. Danger.)

La Bourgeoisie est-elle la cause du progrès ?

Marx dit que la bourgeoisie est le moteur de la transformation du monde, le capitalisme. Dewey n’est pas d’accord. Pour lui, c’est la science qui est le nom réel du changement qui a transformé l’Occident puis le monde. C’est elle qui nous a amenés où nous sommes. La bourgeoisie n’a fait que chercher à exploiter ce mouvement à son profit. La bourgeoisie en parasite ?

Intrigant. J’ai une hypothèse sur le sujet. L’individualisme, propre à l’Occident, depuis les Grecs. Il tend à la fois à favoriser la raison, expression de l’individu, et l’accaparement, le parasitisme, expression de son désir myope (le mauvais côté de la raison). Il serait alors dans l’ordre des choses qu’il y ait développement et accumulation. 
D’ailleurs, si la vitesse d’accumulation dépasse celle du développement, le système se disloque. (C’est peut-être aussi une thèse de Marx.) La vitesse de développement peut aussi être trop rapide pour la société. (C’est peut-être ce qui est arrivé à Athènes.)

Pourquoi pas de révolution industrielle ?

Mes trois billets précédents sur la destruction destructrice semblent dire que la logique de notre développement a été d’appauvrir les pauvres pour enrichir les riches. Cela ressemble au scénario décrit par Marx. Mais c’est aussi celui de la révolution industrielle. La concentration de capital entre quelques mains a permis un développement sans précédent. Pourquoi cela n’a-t-il pas été le cas cette fois-ci ? Deux hypothèses :

  • Le capital n’a pas été concentré dans les bonnes mains. Ceux qui, cette fois, se sont enrichis sont des salariés, pas des entrepreneurs. Ils ne réinvestissent pas leur capital de manière productive. 
  • Créer peut demander infiniment plus d’hommes et de ressources qu’alors. Les scientifiques de l’époque n’avaient pas besoin de beaucoup de matériel. Et leurs travaux conduisaient facilement à des applications industrielles. Or, la dernière grosse vague d’innovation (y compris Internet) provient de l’effort de guerre, seconde et froide, et de la colossale conjonction de moyens qu’il a suscité. 

Histoire et changement

Marx, Hegel et les néoconservateurs pensaient qu’il y aurait une fin de l’histoire (la Nouvelle économie des années 90, pour ces derniers). C’est une curieuse idée. Cela signifie en fait que l’homme est maître de son sort. Une fois qu’il aura adopté le « bon modèle », il vivra en paix, au paradis.
Or, ce n’est pas l’homme qui fait le monde. Il est façonné par des forces indépendantes de lui. D’ailleurs même lorsqu’il est en grande partie responsable de son sort, il transforme ce qui est nécessaire à la bonne marche de la société, de ce fait la société elle-même. Le paradis n’est pas une solution stable.
La destruction créatrice est probablement un meilleur modèle du sort de l’homme. Notre société est confrontée à des mécanismes qui menacent de la disloquer, mais qui, en même temps, lui permettent d’évoluer. Elle doit se réinventer en permanence. 

L'histoire peut elle avoir une fin ?

Les Anglo-saxons ont proclamé « la fin de l’histoire ». Leur modèle culturel avait gagné pensaient-ils. Au fond, il n’y a rien de nouveau. Beaucoup de religions annoncent leur victoire définitive, et l’arrivée de Dieu sur terre. Hegel et Marx avaient probablement une idée de ce type là en tête. Ainsi que les Nazis. L’utopie doit être une pathologie sociale.

Pour sa part Kant prévoit une fédération mondiale de cultures qui se stimuleraient les unes les autres. C’est plus malin. La terre deviendrait une sorte d’écosystème de cultures, qui se complètent et évitent aux unes et aux autres de croire à la fin de l’histoire ? Mais n’est-ce pas aussi une fin de l’histoire ? Pas forcément. Il me semble que Schumpeter a vu juste quant il a parlé de destruction créatrice. Mais à condition de ne pas la limiter au capitalisme. Nous sommes soumis à des bouleversements permanents. Ils nous demandent de nous adapter. De nous transformer. De ce fait, l’histoire ne peut pas finir. En attendant, il serait bien que l’on se méfie des utopies…

Fin des BRICS

Que reste-t-il des BRICS ? Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du sud. En dehors de la Chine, qui décélère, le reste ne va pas très bien. Curieux. Pourtant on nous disait que c’était l’avenir du monde. (Un économiste de Goldman Sachs, Jim O’Neill, serait à l’origine du terme.) Quel est leur problème, d’ailleurs ? BRS sont tirés par des ressources naturelles. IC s’évertuent à faire mieux que l’Occident. Mais rien de très neuf ne sort de ce monde. Il manque d’un moteur. L’Occident demeure le berceau des principales industries mondiales.

Pourquoi, alors, nous a-t-on annoncé notre fin ? Peut-être parce que Marx n’avait pas tout à fait tort. L’Occident se livre une guerre de classes, entre dirigeants (plutôt que possédants) et dirigés ? Les premiers avaient intérêt à trouver des personnels plus dociles que les seconds ? Quitte, pour cela, à transférer aux BRICS leurs savoir-faire nationaux ?