Étiquette : marché
L’arrogance, réel mal de l’entreprise française ?
- On nous a lavé le cerveau. Le salut est à chercher dans ce que l’on croit ne pas marcher. Il faut tout mettre en cause. Non le Français n’est pas un nul, non ses syndicats, l’Etat, les impôts… ne sont pas des boulets, non ses dirigeants ne sont pas des retardés intellectuels lâches, non il n’y a pas de salut que dans les high tech, l’énergie propre ou les biotech, non votre entreprise n’est pas condamnée par la fatalité, oui, elle sait faire quelque chose d’unique, et qui a du prix…
- Il faut attaquer nos démons, répété-je à l’envi. Les changements auxquels je participe depuis mes débuts commencent toujours par un changement inattendu. L’attaque du démon de l’entreprise. Où faut-il chercher son démon ? Pour Christian Kozar, notre démon national, c’est l’arrogance. Une arrogance qui nous fait croire que le monde se pliera à la justesse de notre raisonnement. Ce qui échoue. Si bien que nous incriminons la « résistance au changement » du dit monde. Et que, pour faire réussir nos plans, nous prenons quelques arrangements avec nos valeurs. Affronter ses démons, c’est accepter le monde tel qu’il est. Et se demander comment lui faire entendre notre raison. Si l’on y parvient, on saura réussir dans le monde. C’est alors qu’on aura l’idée du vrai changement. Celui qui rendra durable l’entreprise. Et qu’on le mènera à bien.
- Enfin, pour conduire le changement, il faut choisir une technique qui est adaptée à la complexité de l’entreprise moderne : le changement planifié. Et renoncer au « changement dirigé », autrement dit au passage en force. (Autre conséquence naturelle de notre arrogance ?)
Marché ou résilience ?
- Le modèle du marché est avant tout un mal pour lui-même. Il a besoin d’être contrôlé. Toutes les entreprises ne peuvent pas être construites sur ce modèle.
- Mais le modèle du marché est peut-être aussi un moteur qui crée le changement qui permet à l’entreprise résiliente de croître et embellir.
Marché = destruction ?
- Dans le travail de valorisation que fait le marché, deux phénomènes majeurs entrent en jeu. L’information et notre incapacité à prévoir l’avenir.
- Ces deux phénomènes donnent un moyen à celui qui est bien placé de faire fortune. Soit agir sur l’information, en la déconnectant de la réalité, c’est la spéculation ; soit masquer le coût des conséquences de nos actes.
(Suite du billet précédent. On notera au passage le coup de génie que fut le discours sur la bureaucratie. On a justifié le versement de dividendes colossaux, par une meilleure efficacité de l’entreprise obtenue contre sa « bureaucratie ». En fait, sa rentabilité augmentée venait d’un arrêt de l’investissement à long terme permettant d’assurer la pérennité de l’entreprise – destruction de sa capacité de recherche, de sa relation client entraînant celle son capital de marque, etc.)
Qu'est-ce que le "modèle du marché"?
Il y a déjà longtemps que les gourous du management anglo-saxons nous disent que l’entreprise doit se « recréer sur le modèle du marché ». Cette expression me parlait sans que j’en aie autre chose qu’une définition floue. En fait, sa signification est simple : l’entreprise doit devenir un négociant. Acheter et vendre. Regardons autour de nous, les transformations récentes de l’entreprise s’expliquent.
- Enron a été un des pionniers du modèle du marché. 6 fois de suite il reçoit la palme de l’innovation du journal Fortune. Et tous les MBA le citent en exemple. Fin 2001, faillite. Il avait masqué ses actifs à risque dans des filiales non consolidées[1]. Toutes les entreprises font maintenant de l’Enron :
- Goldman Sachs[2] et l’industrie financière ont augmenté massivement chiffre d’affaires et bénéfice en vendant à des marchés insolvables, tout en faisant porter les risques par d’autres, ce qui leur permettait de limiter les réserves qui servent de garanties.
- Les laboratoires pharmaceutiques ne veulent plus faire de recherche, ils parient sur le marketing pour vendre des produits de grande consommation (OTC).
- Les assureurs ont fait appel à des réassureurs.
- Les constructeurs automobiles et aéronautiques ont confié de plus en plus de conceptions à leurs sous-traitants.
- Jusqu’au traité de Kyoto qui a délocalisé nos émissions de CO2 (qui croissent trois fois plus vite depuis[3]) !
- Il est redevenu possible de créer des marques automobiles[4]. Il suffit de s’entourer des bons équipementiers. De même, les compagnies pétrolières n’auront bientôt plus que leurs yeux pour pleurer. En effet, elles « ont jugé sage de sous-traiter le forage et d’autres aspects de la production. » Leurs sous-traitants ont apporté ce savoir-faire aux pays possesseurs de ressources pétrolières.[5] Partout les entreprises se sont dépossédées de leur métier, leur compétence à prendre des risques, en particulier celui de l’innovation. L’entreprise devient une coquille vide. Elle amasse de l’argent qu’elle est incapable d’investir. Les fonds d’investissement l’ont compris. Ils veulent lui faire cracher ses économies. Sous leur pression, Apple, par exemple, va verser 100md$ à ses actionnaires[6].
- Et si un composant fautif (mais assuré) faisait dérailler votre train ou votre voiture, ou exploser votre autocuiseur ? Le risque est saupoudré partout. On ne sait plus où il est. Et surtout, il n’est plus entre les mains de ceux qui savent le gérer. Voilà pourquoi la croissance est bloquée. Les banques sont assises sur des actifs qui peuvent leur éclater à la figure. Mais lesquels ? Alors, elles accumulent des réserves. Elles espèrent aller assez vite pour être prêtes au cas où. Ce faisant, elles augmentent les chances d’Armageddon.
- Qu’ils soient issus du milieu scientifique ou économique, les travaux américains actuels de prospective constatent que nous gérons la planète comme l’économie. La planète court à la faillite[7] ! (Curieux retour au rapport du Club de Rome, Les limites à la croissance[8].) Le modèle du marché ne crée pas. Il exploite. Ce faisant, il détruit.
Donnons de la valeur à nos valeurs ?
La responsabilité de l'Europe dans la crise financière
Les Européens racontent qu’ils sont les innocentes victimes de la crise, alors qu’ils y ont massivement contribué. Voici ce que dit The Economist dans une publication qu’il destine aux étudiants.
Il me semble qu’il y a une façon de réconcilier les deux points de vue. Le « libre échange » qui est, justement, le combat de The Economist. Dans les années 90 on nous a parlé de nouvelle économie et de consensus de Washington. Le marché avait gagné, il fallait tout déréglementer pour lui laisser les mains libres. C’est ce que le monde a fait, l’Europe continentale en tête. La crise est la constatation que ce modèle ne marche pas. Dans ces conditions il y a, comme avec le nazisme, deux types de responsabilités. Celle de ceux qui ont été à l’origine du concept, et celle de ceux qui ont collaboré à sa mise en oeuvre.
Les patrons de l'an II
Et si nos dirigeants devaient devenir nos généraux de l’an II ? Voici la curieuse question que je me suis posée.
L’an II a été la levée en masse de troupes par la République. Il s’agissait d’éviter à la France le retour du modèle monarchique. Aujourd’hui, la France est devant une autre forme de menace. Elle a été colonisée par le « modèle du marché ». Ses entreprises, ses universités, ses Champs Elysées… tout lui obéit. Or, non seulement cela ne nous satisfait pas, mais, comme le disent les Anglo-Saxons eux-mêmes, il a mis la planète en faillite. Dans ces conditions, la menace étant économique, il serait logique que les dirigeants d’entreprise prennent la place des généraux de la Révolution. Qu’ils construisent une économie à la fois prospère et compatible avec nos valeurs. Et pour cela l’armée doit être composée de citoyens. Pas de professionnels.
Comme les Révolutionnaires, leur mission ne s’arrête peut-être pas aux frontières de la nation. Il faut rebâtir un modèle mondial durable. Et il serait bien de sortir des conflits entre groupes humains qui fleurissent partout. Pourquoi ne pas remettre au goût du jour les idées des Lumières ? Par exemple celle qui voulait créer une fédération de cultures, dont la richesse est la différence. Et pourquoi ne pas commencer avec une maison témoin ? L’Europe. En la sortant de son cercle vicieux actuel, qui cherche à nous punir de nos différences, et à nous enfoncer dans la pauvreté ?
L'homme n'est pas une marchandise
Les géants d’Internet veulent utiliser nos données. Comment éviter qu’ils ne nous volent notre vie ? se demandait une émission de France Culture ce matin. Réponse inattendue : les données personnelles ne doivent pas pouvoir être considérées comme des marchandises.
Si rien de ce qui est humain ne peut être considéré comme une marchandise (ce qui est l’idée de Kant, pour qui l’homme ne peut qu’être une fin), construire la société sur « le modèle du marché », comme nous y encourage la pensée anglo-saxonne depuis des décennies, devient impossible. Parade absolue.
Rôle de l’Etat : la recherche ?
Un précédent billet m’amène à une idée que je n’attendais pas. Et si le rôle du marché était « l’exploitation » ? C’est-à-dire la transformation de ressources, naturelles ou non. Mais pas l’innovation, leur création. Et si, ayant épuisé les dites ressources, faute d’approvisionnement, il s’en était pris aux moyens mêmes de les produire : l’homme ?