Quand le marché conduit le changement

Il y a longtemps, j’ai travaillé pour un groupe d’usines qui fabriquaient des bouteilles en verre. Il était alors déficitaire. La cause en était une surproduction locale (une usine de trop). En outre, il était menacé par le départ d’un client, 10% de son chiffre d’affaires. Le problème venait de la rigidité des chaînes de production. Elles sont optimisées pour produire, pas cher, à pleine cadence. Finalement, nous avons trouvé une solution. On appellerait cela « lean production » aujourd’hui. (Comme quoi, les livres ne sont pas toujours utiles !) Mais j’en ai surtout retenu l’idée que l’équilibre d’une entreprise tient à peu de choses. Beaucoup de secteurs sont optimisés pour réaliser une petite marge en fonctionnant à cadence maximale.  
Et c’est peut-être par là que se fait la destruction créatrice de Schumpeter. Une innovation comme Internet par exemple n’attaque pas tout un marché, mais seulement une petite proportion. Mais, la perte est suffisante pour torpiller l’industrie existante. Il semble que ce soit ce qui arrive aux libraires. Les vendeurs en ligne ne leur prennent qu’une part marginale de chiffre d’affaires, mais c’est assez pour compromettre leur avenir. Bien entendu, l’entreprise attaquée pourrait s’adapter. Cependant, mon expérience montre que c’est difficile. Ne serait-ce que parce qu’elle est optimisée pour son fonctionnement actuel, et que, en quelque sorte, elle a licencié sa capacité à changer pour faire des économies.

A cette étape de ma réflexion, il me semble qu’il est dangereux de laisser le « marché » conduire le changement. En particulier lorsqu’il est entre les mains d’un tout petit nombre d’individus, qui n’en font qu’à leur tête (cf. les multimilliardaires des technologies de l’information). Car, il prend des décisions qui affectent nos vies. Elles devraient être de l’ordre de la démocratie. 

L’arrogance, réel mal de l’entreprise française ?

L’entreprise n’est pas durable. Parce qu’elle est construite sur le « modèle du marché ». Il faut la rendre « résiliente ». Voici ce que dit ce blog. Mais comment faire ?
  • On nous a lavé le cerveau. Le salut est à chercher dans ce que l’on croit ne pas marcher. Il faut tout mettre en cause. Non le Français n’est pas un nul, non ses syndicats, l’Etat, les impôts… ne sont pas des boulets, non ses dirigeants ne sont pas des retardés intellectuels lâches, non il n’y a pas de salut que dans les high tech, l’énergie propre ou les biotech, non votre entreprise n’est pas condamnée par la fatalité, oui, elle sait faire quelque chose d’unique, et qui a du prix…
  • Il faut attaquer nos démons, répété-je à l’envi. Les changements auxquels je participe depuis mes débuts commencent toujours par un changement inattendu. L’attaque du démon de l’entreprise. Où faut-il chercher son démon ? Pour Christian Kozar, notre démon national, c’est l’arrogance. Une arrogance qui nous fait croire que le monde se pliera à la justesse de notre raisonnement. Ce qui échoue. Si bien que nous incriminons la « résistance au changement » du dit monde. Et que, pour faire réussir nos plans, nous prenons quelques arrangements avec nos valeurs. Affronter ses démons, c’est accepter le monde tel qu’il est. Et se demander comment lui faire entendre notre raison. Si l’on y parvient, on saura réussir dans le monde. C’est alors qu’on aura l’idée du vrai changement. Celui qui rendra durable l’entreprise. Et qu’on le mènera à bien.
  • Enfin, pour conduire le changement, il faut choisir une technique qui est adaptée à la complexité de l’entreprise moderne : le changement planifié. Et renoncer au « changement dirigé », autrement dit au passage en force. (Autre conséquence naturelle de notre arrogance ?)

Marché ou résilience ?

Marché = mal ; résilience = bien. Voilà ce que l’on pourrait tirer des deux billets précédents. En fait, je me demande si les deux modèles ne sont pas complémentaires.
  • Le modèle du marché est avant tout un mal pour lui-même. Il a besoin d’être contrôlé. Toutes les entreprises ne peuvent pas être construites sur ce modèle.
  • Mais le modèle du marché est peut-être aussi un moteur qui crée le changement qui permet à l’entreprise résiliente de croître et embellir.
Peut-être joue-t-il le rôle du virus par rapport au corps ? 

Marché = destruction ?

Je connais deux thèses concernant le marché. La première, généralement admise, est qu’il est optimal. La seconde, bien étayée, est qu’il est irrationnel. Mais que cette irrationalité ayant un caractère imprévisible, elle ne se prête pas à la manipulation. (cf. SHEFRIN, Hersh, Beyond Greed and Fear: Understanding Behavioral Finance and the Psychology of Investing, Harvard Business School Press, 2002.) Cela me semble contredit pas une modélisation simpliste.
  • Dans le travail de valorisation que fait le marché, deux phénomènes majeurs entrent en jeu. L’information et notre incapacité à prévoir l’avenir. 
  • Ces deux phénomènes donnent un moyen à celui qui est bien placé de faire fortune. Soit agir sur l’information, en la déconnectant de la réalité, c’est la spéculation ; soit masquer le coût des conséquences de nos actes.
On nous avait dit que libérer le marché des règlementations conduirait à une vague d’innovations. Nous avons eu, au contraire, une série de bulles spéculatives, et la destruction du capital de l’entreprise.

(Suite du billet précédent. On notera au passage le coup de génie que fut le discours sur la bureaucratie. On a justifié le versement de dividendes colossaux, par une meilleure efficacité de l’entreprise obtenue contre sa « bureaucratie ». En fait, sa rentabilité augmentée venait d’un arrêt de l’investissement à long terme permettant d’assurer la pérennité de l’entreprise – destruction de sa capacité de recherche, de sa relation client entraînant celle son capital de marque, etc.)

Qu'est-ce que le "modèle du marché"?

Il y a déjà longtemps que les gourous du management anglo-saxons nous disent que l’entreprise doit se « recréer sur le modèle du marché ». Cette expression me parlait sans que j’en aie autre chose qu’une définition floue. En fait, sa signification est simple : l’entreprise doit devenir un négociant. Acheter et vendre. Regardons autour de nous, les transformations récentes de l’entreprise s’expliquent.

Le modèle du marché signifie l’abandon de son métier. Pour devenir un négociant, l’entreprise doit abandonner son métier. C’est ce phénomène qui a été à l’œuvre, partout, ces dernières décennies (du moins à l’Ouest). Pour en comprendre la conséquence, l’équation métier = risque est nécessaire : faire un métier c’est avoir développé une maîtrise exceptionnelle d’un certain type de risques. Voici ce que cela donne :
  • Enron a été un des pionniers du modèle du marché. 6 fois de suite il reçoit la palme de l’innovation du journal Fortune. Et tous les MBA le citent en exemple. Fin 2001, faillite. Il avait masqué ses actifs à risque dans des filiales non consolidées[1]. Toutes les entreprises font maintenant de l’Enron :
  • Goldman Sachs[2] et l’industrie financière ont augmenté massivement chiffre d’affaires et bénéfice en vendant à des marchés insolvables, tout en faisant porter les risques par d’autres, ce qui leur permettait de limiter les réserves qui servent de garanties. 
  • Les laboratoires pharmaceutiques ne veulent plus faire de recherche, ils parient sur le marketing pour vendre des produits de grande consommation (OTC). 
  • Les assureurs ont fait appel à des réassureurs.
  • Les constructeurs automobiles et aéronautiques ont confié de plus en plus de conceptions à leurs sous-traitants. 
  • Jusqu’au traité de Kyoto qui a délocalisé nos émissions de CO2 (qui croissent trois fois plus vite depuis[3]) !
Les conséquences du modèle du marché. Le modèle du marché a eu trois conséquences, que l’on découvre aujourd’hui :
  1. Il est redevenu possible de créer des marques automobiles[4]. Il suffit de s’entourer des bons équipementiers. De même, les compagnies pétrolières n’auront bientôt plus que leurs yeux pour pleurer. En effet, elles « ont jugé sage de sous-traiter le forage et d’autres aspects de la production. » Leurs sous-traitants ont apporté ce savoir-faire aux pays possesseurs de ressources pétrolières.[5] Partout les entreprises se sont dépossédées de leur métier, leur compétence à prendre des risques, en particulier celui de l’innovation. L’entreprise devient une coquille vide. Elle amasse de l’argent qu’elle est incapable d’investir. Les fonds d’investissement l’ont compris. Ils veulent  lui faire cracher ses économies. Sous leur pression, Apple, par exemple, va verser 100md$ à ses actionnaires[6].
  2. Et si un composant fautif (mais assuré) faisait dérailler votre train ou votre voiture, ou exploser votre autocuiseur ? Le risque est saupoudré partout. On ne sait plus où il est. Et surtout, il n’est plus entre les mains de ceux qui savent le gérer. Voilà pourquoi la croissance est bloquée. Les banques sont assises sur des actifs qui peuvent leur éclater à la figure. Mais lesquels ? Alors, elles accumulent des réserves. Elles espèrent aller assez vite pour être prêtes au cas où. Ce faisant, elles augmentent les chances d’Armageddon.
  3. Qu’ils soient issus du milieu scientifique ou économique, les travaux américains actuels de prospective constatent que nous gérons la planète comme l’économie. La planète court à la faillite[7] ! (Curieux retour au rapport du Club de Rome, Les limites à la croissance[8].) Le modèle du marché ne crée pas. Il exploite. Ce faisant, il détruit.
Pourquoi le modèle du marché est-il destructeur ? Le marché n’est-il pas un mécanisme de répartition, neutre ? Le prochain billet se penche sur la question. 


[1] EICHENWALD, Kurt, Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.
[2] Sur l’histoire récente de Goldman Sachs : TAIBBI, Matt, The Great American Bubble Machine, 9 juillet 2009, que l’on peut lire ici : http://www.rollingstone.com/politics/news/the-great-american-bubble-machine-20100405.
[3] FRIEDMAN, Thomas L, Hot, Flat, and Crowded: Why The World Needs A Green Revolution – and How We Can Renew Our Global Future, Penguin, 2009.
[4] Dans le dossier spécial de son numéro du 20 avril 2013.
[5] Supermajordämmerung, The Economist, 3 août 2013.
[6] Tim Cook’s cash card, The Economist, 27 avril 2013.
[7] Voir une revue de livres sur la question : Pearce,Fred, What do we fix first – environment or economy?, NewScientist, 8 juillet 2013. Et, en particulier : Friedman, Thomas L, Hot, Flat, and Crowded: Why The World Needs A Green Revolution – and How We Can Renew Our Global Future, Penguin, 2009.
[8] MEADOWS, Donella, RANDERS, Jorgen, MEADOWS, Dennis, Limits to Growth, Chelsea Green, 2004.

Donnons de la valeur à nos valeurs ?

Discussion avec un éditeur. Comment redonner à notre pays un fonctionnement qui lui convienne ? Il a trouvé une solution intrigante :
Tout simplement se demander ce qui est important pour nous (nos valeurs), et lui donner de la valeur. Par exemple, l’éducation finlandaise est reconnue comme étant la meilleure au monde. Comment y est-on parvenu ? En payant (relativement) bien les enseignants, et surtout en les plaçant au sommet de l’estime générale. Pourquoi ne pas faire de même avec, par exemple, la recherche ?

Nous avons laissé le marché déterminer ce qui avait de la valeur. Et nous nous en portons mal. Ne pourrions-nous pas réfléchir à ce qui mérite notre estime ? Et lui affecter un peu de prestige et de valeur ? Sans oublier, bien sûr, que le marché est un danger pour celui qui cherche à l’ignorer. 

La responsabilité de l'Europe dans la crise financière

Les Européens racontent qu’ils sont les innocentes victimes de la crise, alors qu’ils y ont massivement contribué. Voici ce que dit The Economist dans une publication qu’il destine aux étudiants.

Il me semble qu’il y a une façon de réconcilier les deux points de vue. Le « libre échange » qui est, justement, le combat de The Economist. Dans les années 90 on nous a parlé de nouvelle économie et de consensus de Washington. Le marché avait gagné, il fallait tout déréglementer pour lui laisser les mains libres. C’est ce que le monde a fait, l’Europe continentale en tête. La crise est la constatation que ce modèle ne marche pas. Dans ces conditions il y a, comme avec le nazisme, deux types de responsabilités. Celle de ceux qui ont été à l’origine du concept, et celle de ceux qui ont collaboré à sa mise en oeuvre.

Les patrons de l'an II

Et si nos dirigeants devaient devenir nos généraux de l’an II ? Voici la curieuse question que je me suis posée.

L’an II a été la levée en masse de troupes par la République. Il s’agissait d’éviter à la France le retour du modèle monarchique. Aujourd’hui, la France est devant une autre forme de menace. Elle a été colonisée par le « modèle du marché ». Ses entreprises, ses universités, ses Champs Elysées… tout lui obéit. Or, non seulement cela ne nous satisfait pas, mais, comme le disent les Anglo-Saxons eux-mêmes, il a mis la planète en faillite. Dans ces conditions, la menace étant économique, il serait logique que les dirigeants d’entreprise prennent la place des généraux de la Révolution. Qu’ils construisent une économie à la fois prospère et compatible avec nos valeurs. Et pour cela l’armée doit être composée de citoyens. Pas de professionnels.

Comme les Révolutionnaires, leur mission ne s’arrête peut-être pas aux frontières de la nation. Il faut rebâtir un modèle mondial durable. Et il serait bien de sortir des conflits entre groupes humains qui fleurissent partout. Pourquoi ne pas remettre au goût du jour les idées des Lumières ? Par exemple celle qui voulait créer une fédération de cultures, dont la richesse est la différence. Et pourquoi ne pas commencer avec une maison témoin ? L’Europe. En la sortant de son cercle vicieux actuel, qui cherche à nous punir de nos différences, et à nous enfoncer dans la pauvreté ?

L'homme n'est pas une marchandise

Les géants d’Internet veulent utiliser nos données. Comment éviter qu’ils ne nous volent notre vie ? se demandait une émission de France Culture ce matin. Réponse inattendue : les données personnelles ne doivent pas pouvoir être considérées comme des marchandises.

Si rien de ce qui est humain ne peut être considéré comme une marchandise (ce qui est l’idée de Kant, pour qui l’homme ne peut qu’être une fin), construire la société sur « le modèle du marché », comme nous y encourage la pensée anglo-saxonne depuis des décennies, devient impossible. Parade absolue.

Rôle de l’Etat : la recherche ?

Un précédent billet m’amène à une idée que je n’attendais pas. Et si le rôle du marché était « l’exploitation » ? C’est-à-dire la transformation de ressources, naturelles ou non. Mais pas l’innovation, leur création. Et si, ayant épuisé les dites ressources, faute d’approvisionnement, il s’en était pris aux moyens mêmes de les produire : l’homme ?

J’en viens à me demander si le « marché », quel que soit ce que l’on entend par là, n’a pas vécu sur les découvertes scientifiques militaires, qu’il transforme en biens de consommation depuis 70 ans. Internet en est un exemple. Il doit ses origines, dans les armées soixante, à une armée américaine qui voulait que ses réseaux de communication puissent survivre à des contretemps. Et l’ordinateur vient de la seconde guerre mondiale.
Et si relancer l’économie signifiait relancer la recherche fondamentale, une recherche sans but lucratif immédiat, que seule la collectivité peut mener ? Cela pourrait redonner à l’Etat une légitimité et, à nous, l’envie de payer des impôts. Mais, pour que la recherche soit efficace, il faut qu’elle mobilise les talents (perdus aujourd’hui dans le néant bancaire), et qu’ils aient une grande anxiété de survie, comme durant les guerres. Où trouver cette motivation ?

(Au fond, je redécouvre les idées de Galbraith.)