Réforme de l'Etat : du marché au système ?

Le gouvernement Macron promettait de réduire le coût de l’Etat. Or, les services publics sont en ébullition. Et le gouvernement doit payer pour calmer les esprits. (Pour autant, les choses s’améliorent-elles ?)

Et si, comme je le disais dans deux précédents billets, nous étions en face d’une question de conduite du changement ? Ou plutôt d’esprit dans lequel le changement est conduit ?

Depuis, probablement, le décès du général de Gaulle, le mot d’ordre est libéral. On estime que nous vivons dans une économie de marché : réformer les services publics, c’est leur couper les vivres ; ils s’adapteront.

A ce présupposé individualiste, on peut opposer une vision systémique. Les services publics ne sont pas des marchés d’individus rationnels en concurrence parfaite, mais des systèmes, à l’image des systèmes de transport. Et l’évolution d’un système, ça se réfléchit, et ça se planifie.

La marina de Cormeilles-en-Parisis

J’ai appris que ma ville avait laissé sa marque dans l’histoire. Construite en 29, sa cimenterie a fourni la ligne Maginot et le mur de l’Atlantique. Aujourd’hui, cette dernière est remplacée par une « marina ». Car ce site donne sur la Seine. Le 21 dernier, une séance d’information était organisée, sur les lieux.

Cela m’a fait penser qu’un maire avait les prérogatives d’un roi, de Louis XIV, en particulier. Il décide de grands projets, avec ce que cela signifie de choix esthétiques et de risques financiers. Cette Marina, c’est notre Versailles.

Je ne connais pas le volet financier de l’affaire, sinon que Bouygues est sur le coup, qui n’a pas la réputation d’être un philanthrope (dois-je trembler pour mes impôts ?). Quant à la question de l’esthétique, l’architecte choisi est un spécialiste de la marina. Ce qu’il expliquait de ses idées me semble correspondre à ce que l’on pourrait appeler « majorité silencieuse ». Ce n’est pas Jean Nouvel. Même rapport à Venise que celui de Challenger, le siège de Bouygues, à Versailles ?

Son ambition est de faire une ville où l’on sera en vacances. Avec des bateaux de plaisance et des péniches-restaurants.

Curieusement, on n’a pas parlé des transports. La marina est à côté d’une route étroite, prise entre une colline et la Seine. Elle se coince facilement, d’autant, qu’un peu plus loin, elle est régulièrement inondée. La marina est loin des gares. Comment ses habitants vont-ils faire pour aller travailler ? On a parlé de vélo. La marina est sur la voie cycliste qui reliera Paris à Deauville. Alors, vingt kilomètres à vélo, chaque matin et chaque soir, pour aller à Paris ? Mais la piste est-elle assez large pour cela ? A moins que l’on ne fasse comme Lafarge, que l’on emprunte la Seine ?

Des difficultés de l’initiative privée en termes d’aménagement du territoire ? Sauf si l’on est l’Etat, comme Louis XIV ?

(PS. Article sur le sujet. Le projet ne coûterait rien à la ville – mais ce doit être un manque à gagner, puisqu’on supprime une entreprise, et ses impôts. On envisagerait un téléphérique au dessus de la Seine, et des collines.)

L'ère de l'argent facile

Dès qu’il y a une crise, les banques centrales impriment de l’argent. Qu’est-ce que cela signifie ?

On peut vivre d’emprunts. Vous empruntez pour faire marcher vos affaires, et quand vous devez rembourser, vous empruntez de nouveau. Sachant qu’il y aura toujours plus d’argent, on vous prêtera. C’est ainsi que l’on devient milliardaire.

Toujours plus d’argent pour le même volume de biens, cela veut dire inflation. Pourquoi n’est-ce pas le cas ? Par ce que les biens de consommation courante sont encadrés. L’inflation ne touche que les biens de luxe, en particulier l’immobilier.

Il est donc possible que l’on s’achemine vers une humanité à deux étages. D’un côté les oligarques qui contrôlent les ressorts de l’économie, et qui vivent dans une société à part, où la pomme (cultivée comme au Moyen-âge) vaut dix euros, et les enfants sont élevés par des précepteurs. De l’autre, le reste de la société, encadré par un Etat providence, dispose de services plus ou moins réduits, calculés pour éviter son mécontentement.

Juste ?

Incorrection du marché

C’est étonnant à quel point nous dépendons du plastique. Une illustration d’une vieille édition du petit Larousse m’a fait penser cela. Il n’y a pas que l’emballage, il y a beaucoup d’autres applications, telles que la colle ou les cosmétiques.

Le plastique est le produit d’un autre temps. On pensait alors que l’homme apportait la civilisation à la nature. Il la cultivait, à tous les sens du terme. Ce qu’il faisait était bon. On a fini par se demander si l’on n’avait pas tort.

Pour changer une société, il faut entrer dans sa logique. Or la logique de l’entreprise, c’est le coût. Les gouvernements légifèrent et taxent, les entreprises envisagent d’autres contenants. Et alors, nouvel effet vertueux : cela ouvre des marchés à l’innovation… Jusqu’à ce qu’on découvre qu’elle a des « externalités négatives »…

(Financial Times sur les remplaçants de l’emballage plastique. On produit 350m de tonnes de plastique par an.)

Les paradoxes du marché

On lit, et on m’a enseigné, que le marché devait produire le meilleur des mondes : si les boulangeries de votre quartier ne fabriquent pas un bon pain, alors, il y a de la place pour un meilleur boulanger.

Or, il semble que ce soit le contraire qui se soit passé. La concurrence semble produire l’identité, plutôt que l’innovation, et l’inutile. Les voitures, l’électroménager, l’informatique… sont pleins de fonctionnalités qui ne servent à rien, qui nuisent à la fiabilité du matériel et qui, en plus, consomment une quantité invraisemblable d’énergie. Etrangement, nous serions prêts à payer autant, voire plus, pour plus simple et plus durable.

En fait, il semblerait que le marché ne soit pas réglé par la concurrence, comme on le croit, mais par des mécanismes de coordination inconscients, qui visent à s’opposer à la concurrence. Paradoxalement, ces mécanismes conduisent à un minimum absolu, à l’opposé de ce que prétend la théorie économique.

Femmes et argent

Pourquoi les footballeuses sont-elles sympathiques ?

Je soupçonne que c’est parce qu’elles représentent l’esprit du sport. La joie de l’amateur, qui joue pour le plaisir, et pas pour l’argent.

Là où l’argent domine, le sportif se transforme en gladiateur décérébré, en animal de concours. Logique du marché.

De la nature du commerçant

Prise de conscience effrayante. L’artisan que je consultais utilisait les techniques de manipulation du Professeur Cialdini. Un cours complet. Que l’on se sent petit, et faillible, en face d’une concentration de techniques aussi redoutables entre les mains d’un homme de l’art qui a une connaissance qui n’est pas la vôtre. Depuis, l’expérience s’est répétée. Et j’ai compris que je m’étais trompé : le professeur Cialdini a étudié les commerçants pour écrire ses livres.

Moi aussi. Et j’ai découvert qu’ils réussissaient en « fidélisant » leur client, par des petits intentions. Il se trouve que je viens de me rappeler de ces études, en constatant que mon boulanger met de côté le pain que j’ai l’habitude d’acheter, sans que je ne lui ai rien demandé. Je lui en suis reconnaissant. Du coup, je tends à revenir régulièrement. J’aurais mauvaise conscience de faire autrement. De l’intention amicale à la manipulation, il n’y a qu’un pas.

Regis Boyer explique que les Vikings étaient des commerçants qui volaient ce qu’ils ne pouvaient pas acquérir par d’autres moyens (à moins que ce ne soit le contraire). Le commerce et le vol seraient-ils deux faces d’une même pièce ?

Le changement peut-il tuer ?

L’ancien dirigeant de France Télécom est en accusation. Le changement peut-il tuer ?

J’ai découvert que ce que j’écrivais sur le changement était hors sujet. C’était conforme aux idées des scientifiques, ce qui m’avait égaré. Mais, un nouveau type de changement était apparu : le changement « organique ».

Le changement organique, un mythe de notre temps
Renouveau de l’individualisme dans les années 60. Question : démontrer qu’une société « atomisée » est idéale. Solution : le « marché ». La concurrence de l’homme avec l’homme produit « l’innovation ». La littérature du management affirme ainsi que l’innovation naît du « chaos ». (Et ça m’a été enseigné en MBA, dans les années 90.) Conclusion : transformez l’humanité en chaos, et vous ferez le bonheur universel. On arrive alors à un premier résultat intéressant. Qui dit « chaos » dit « anomie » (absence de règle sociale). L’anomie est un des trois facteurs sociaux qui favorisent le suicide, selon Emile Durkheim.

La technique pour ce faire revient, sommairement, à couper les vivres d’une organisation, par exemple à réduire les effectifs d’une unité, et à la laisser se débrouiller. C’est ce que fait le gouvernement avec la fonction publique. Mais attention. De même que la France est une start up nation, elle suit l’exemple de nations qu’elle admire.

Banalité du mal ?
L’analyse du procès Eichmann, par Hannah Arendt, montre que les nations ont réagi en bloc au nazisme. C’est la « banalité du mal ». L’héroïsme ou l’horreur ont été collectifs. Ce que le procès FT met en cause, ce n’est pas une personne, mais une collectivité. Ne serait-il pas temps de réfléchir aux conséquences de nos aspirations ? D’en changer, peut-être ?

Economie de marché et changement

Depuis, au moins, Adam Smith, on dit que le mal est ce qui motive le capitaliste. Mais, du mal surgit le bien, espère-t-on. Un autre principe est « l’arbitrage ». C’est un terme financier. Les organismes financiers cherchent les incohérences du marché, pour les éliminer. Officiellement, cela rend le marché efficace.

Mais le marché a une autre façon de procéder. Il modélise la réalité en termes d’argent. l’homme de marché fait ce qui lui rapporte le plus. Or, bien souvent, c’est la destruction de la société, ou de la nature, qui est le plus rentable. En effet, la modélisation réalité / argent étant particulièrement imparfaite, il y a des tas d’occasions « d’arbitrage ». Par exemple, si je détruis entièrement la nature, j’ai un bénéfice monétaire immédiat. Les externalités négatives de mon acte, par exemple le fait que j’ai éliminé la vie sur terre, ne sont même pas calculables. Plus simplement, les lois sont de grandes occasions d’arbitrage. Il s’agit de jouer la lettre contre l’esprit. Parvenir, par exemple, à transformer le statut de vos employés de salariés en entrepreneurs, fait de vous un homme riche.

Les « imperfections du marché » ne sont donc pas l’exception, mais la règle du jeu.

Le low cost ou l'esprit de la culture anglo-saxonne ?

Avec un humour peut-être involontaire, un invité de France culture disait que les compagnies aériennes « low cost » ne faisaient qu’une promesse : la sécurité. Et elle était respectée : aucun avion n’était tombé.

Je me demande si le low cost ne reflète pas le modèle culturel anglo-saxon. En effet, d’un côté on a des gens qui voyagent entassés comme des animaux, et qui paient relativement cher pour cela (les compagnies low cost sont exceptionnellement rentables). De l’autre, une petite élite dépense beaucoup pour ce qui était jadis un service ordinaire. Et en plus, diraient les écologistes, l’augmentation de la fréquence des vols menace la planète. « Externalités négatives » des économistes.

Cela explique aussi, qui sait ?, la supériorité que ressent l’entrepreneur anglo-saxon, et son mépris du reste de l’humanité. Et aussi l’expression de « guerre » si fréquente dans le vocabulaire anglo-saxon. En effet, si l’on attaque les structures de la société avec des moyens démesurés, en prenant des risques fous, on peut parvenir à la faire aller contre ses intérêts, et à s’en réjouir, et à en tirer une immense fortune.