Médecine de marché

France Culture n’arrête pas de s’interroger sur la déroute de la recherche médicale française. Mais, est-elle surprenante ? C’est le privé qui produit le médicament et il recherche ce qui rapporte le plus, apparemment des traitements de certains cancers, dans le cadre d’une médecine individualisée. Le vaccin intéresse peu, en conséquence.

Les vaccins viennent en grande partie de start up, mais c’est une gigantesque injection de fonds publics qui leur a permis d’accélérer mise au point et production. D’ailleurs, ces start up aussi semblaient avoir pour cible initiale le cancer !

On a dit un temps que le marché était la rationalité ultime. Mais, la recherche en « économie comportementale » observe le contraire : il y a même quelque-chose d’aléatoire dans les choix du marché. 

Certes, il est manipulable, par la spéculation, comme on le voit actuellement avec GameStop, mais la spéculation n’est pas un art exact, et elle donne rarement ce que l’on en attend (GameStop est une spéculation contre des spéculateurs, qui eux-mêmes trouvent qu’il y a quelque-chose de malsain dans un cours boursier !). 

Cette envie permanente de le manipuler, et le profit que l’on peut en tirer, serait-il ce qui le rend imprévisible et extraordinairement dangereux, en particulier pour des nations de second ordre comme la nôtre, dirigées par des apprentis sorciers ?

Le marché défaille

Conséquence du virus : temps des bilans. Les grands discours sur le « marché » ont été ses victimes. Car qui souffre du virus, sinon ceux qui étaient totalement dépendants du marché, à commencer par les restaurateurs, le tourisme, les spectacles, les « indépendants »… ? Qui s’en tire bien ? Le salarié et le fonctionnaire. 

Galbraith dit que les théories économiques n’ont rien de scientifique. Elles justifient des intérêts. 

Dans l’intérêt de la société, ne serait-il pas utile qu’elles prennent en compte la nécessaire solidarité que nous nous devons les uns aux autres ? 

GameStop

Un temps, j’ai été bombardé de nouvelles de l’affaire « GameStop ». 

De quoi s’agit-il ? D’un jeu américain. Faire de l’argent avec de l’argent. La spéculation. Il existe une profession dont le métier est de parier contre un cour de bourse (par exemple celui de Tesla). Cela se fait en vendant à terme des actions que l’on n’a pas. Si le prix baisse, on a gagné. Mais s’il augmente, c’est raté. Et cela, comme souvent, produit un cercle vicieux. Car dès que les prix montent, tous les vendeurs à terme doivent acheter des actions pour pouvoir respecter leur contrat, ce qui fait monter l’action… Si vous voulez gagner beaucoup, il faut donc faire comme les vendeurs à découvert, mais contre eux : acheter des actions contre lesquelles ils ont joué. Si vous êtes assez nombreux à le faire, le cercle vicieux démarre. Ils sont pris à la gorge. 

Comme dans toutes les spéculations, celui qui gagne est celui qui lance le mouvement. Cela attire une foule de gogos, dont les dernières générations se font prendre à revers. Car, il y a toujours un moment où celui qui était au début juge qu’il a assez gagné. Le cercle vicieux part à l’envers. 

Dans ma jeunesse, on m’a dit que les marchés financiers étaient parfaits, et que cela avait été démontré par des prix Nobel… 

Juste globalisation

Il y a globalisation et globalisation. Bébé et eau du bain. 

Les épidémies viennent de la globalisation, dit-on. Plutôt, elles sont causées par « une » globalisation. Celle que l’on dénonce depuis bien longtemps, et qui veut que l’on élève des poulets à un endroit, qu’on les congèle à un autre, qu’on les découpe dans un troisième, et qu’on les consomme dans un quatrième, avec des voyages en avion entre étapes. Et cela parce que le monde est guidé par la « valeur » que le « marché » attribue à ce qui fait notre vie. Ce qu’il appelle « arbitrage ». Dans cette logique, tout ce qui nous est essentiel, l’eau, l’air, l’équilibre des écosystèmes, l’amitié, le droit du poulet… n’a aucune valeur. 

Cela produit des « externalités négatives », reconnaît l’économie. La bonne gestion financière a pour conséquence des dettes colossales ! Et en termes de vie humaine ? 

Mais la globalisation, la vraie, c’est aussi l’entraide, la paix. Que la Chine permette à ses scientifiques de coopérer avec leurs collègues, et qu’elle ne cherche pas à envahir Taiwan. Et cela, on n’en a jamais eu plus besoin.

Toneg

En lisant l’histoire d’Aldebaran Robotics (devenu japonais), j’ai pensé que tout s’est compliqué en 30 ans. 

J’aide des start up. Elles ont un mal fou à trouver des fonds, insuffisants, et à convaincre des clients. Jadis, quand je travaillais pour une multinationale, j’ai réglé des questions beaucoup plus complexes en quelques semaines. Parfois, il a fallu dix ans, voire vingt ans, pour que le projet soit rentable. (Bien après mon départ.) Mais on savait que c’était la règle du jeu. Mieux, le PDG actuel de l’entreprise a commencé sa fulgurante ascension par un projet qui a dû être arrêté !

Lorsque j’étudiais en MBA, on m’a expliqué que les entreprises ne savaient pas gérer leur argent. Il fallait le donner à leurs actionnaires, qui en feraient un usage optimal. Ce faisant on a vidé les entreprises de leur recherche, et celle-ci doit maintenant se faire au moyen de start up. Mais aucune start up ne peut financer une recherche de vingt ans, et s’offrir toutes les équipes que l’on trouve dans une grande entreprise. Bien sûr, l’Etat est devenu généreux, il cherche à corriger les défaillances du marché. Mais en vain ?

Et si la « doctrine du marché » avait « cassé » les conditions nécessaires à l’innovation – celle du « hub » de compétences ? Et si elle avait donné beaucoup d’argent à l’actionnaire, en lui retirant le moyen de le placer ? Explication des taux négatifs ?

Pourquoi la somme sociale est-elle inférieure à ses individus ?

L’action et les déclarations brouillonnes du gouvernement français auraient coûté cher à son économie. Constellium, par exemple, a arrêté ses usines, alors que ses concurrents allemands continuaient à produire. Si bien qu’ils lui ont pris des marchés, à un mauvais moment. Il ne serait pas le seul dans son cas.

Dans un autre registre, certaines grandes entreprises étrangères annonceraient des plans d’économie, parce que c’est « ce que demande le marché ».

La société paraît parfois inférieure à la somme de ses composants. Comment l’expliquer ? Cela tient peut-être à sa structure, à son principe d’organisation. L’Etat français est une hiérarchie technocratique dont le chef, pur produit de l’Education nationale, prétend décider pour la nation. Dans le second cas, on a mis au dessus des hommes le « marché », opinion commune façon populisme.

L'économie politique : l'économie sur des bases neuves

Faire un changement systémique, qu’est-ce que ça signifie ?

Attaquer les principes de notre pensée. Le principe de notre pensée économique est que le marché calcule exactement la valeur de n’importe quoi. Nous devons agir en fonction du prix. Cela explique le grand changement des dernières décennies : la supply chain. Les entreprises sont allées au moins cher. 
Principe alternatif ? Le facteur de production de l’économie politique. Le « facteur de production » est capital créatif et résilience. En agriculture, c’est la terre. Pour l’homme c’est son potentiel de création. C’est la capacité à inventer du pertinent. A la fois du nouveau qui donne du prix à la vie (une nouvelle forme d’art) et de l’essentiel quand nous sommes en danger (des vaccins). Cela demande l’accumulation de savoir-faire et de diversité. C’est le fruit d’une histoire bien employée, d’un terroir bien cultivé. 
Cela amène à la logique du « hub« , dont un exemple fameux est la Silicon Valley. Le hub est formidablement créatif, parce que l’on y trouve une « masse critique » de compétences de proximité qui se développent en apprenant les unes des autres et qui créent du sans précédent en se combinant. 
Cela change tout. L’avantage concurrentiel de la grande entreprise, par exemple, devient son tissu de fournisseurs-champions, et ce partout où elle est implantée. Grâce à eux, elle peut inventer de l’unique. La concurrence n’existe plus ! 
L’entrepreneur devient alors un jardinier. Il observe son écosystème, il repère son potentiel, il le stimule pour qu’il lui donne du toujours plus enthousiasmant dont il a besoin pour sa propre création. 
On en revient aux fondations de l’économie, telles que conçues par Jean-Baptiste Say. L’économie ce n’est pas la concurrence, comme on nous l’a répété, mais l’échange du différent. Les petites voitures françaises contre les grosses voitures allemandes, par exemple. C’est la stimulation et l’échange du génie humain.

Bonheur des uns, malheur des autres

Des secteurs de l’économie entiers appellent au secours, Amazon recrute cent mille personnes… Ce qui fait le malheur des uns…

Faillite de la doxa des prix Nobel d’économie, et de l’élite mondiale, que l’on m’a enseignée en MBA : il est ridicule que les entreprises se diversifient pour limiter leurs risques, c’est au marché de le faire, et il le fait bien mieux qu’elles. Démantelez les multinationales, et rendez son argent au « marché » (marché financier = actionnaire).

C’était une justification des grands mouvements de rectructuration des multinationales qui sont en marche depuis plus de trente ans.

Seulement, mes professeurs n’avaient pas envisagé le fait que si un secteur disparaît, le marché n’aura plus rien pour se diversifier… Et que, tout le monde étant interdépendant, la disparition de l’un, c’est la disparition de tous.

Le Financial Times, ce matin :

Businesses demand billions in help to avoid failures
Leisure, transport and retail sectors warn hundreds of thousands of jobs are at risk
Amazon says it will hire 100,000 extra staff 
Ecommerce giant will also raise hourly wages as it tries to keep pace with coronavirus demand 

Comment sélectionner un fournisseur ?

Le client a tous les droits. Alors, il fait des caprices. Ce qui coûte cher au fournisseur. Et, comme ce dernier doit vivre, il fait payer ses caprices au client. Jamais cela n’a été aussi vrai que depuis que nous vivons à l’ère des acheteurs.

Comment choisir un fournisseur, alors ? Le bon fournisseur refuse vos caprices. Cela vous dit qu’il ne vous fera pas payer ceux des autres.

Jack Kerouac

« A mon âge, on ne lit pas, on relit. » Pourquoi pas « Sur la route », de Jack Kerouac ? me suis-je dit. Je devais avoir seize ans quand je l’ai lu pour la première fois. J’en garde un bon souvenir, sans me souvenir de quoi il parlait. Sinon que ça n’avait rien de révolutionnaire.

Cette fois, j’ai été arrêté dès les premières pages. J’ai eu l’impression d’une rédaction de collège.

J’air regardé ce qui était écrit de la vie de Jack Kerouac. Effectivement, le livre n’a pas été édité pour ses vertus littéraires, mais parce qu’il était la voix d’une nouvelle génération. C’était un coup marketing propre à la culture américaine, la véritable « start up nation ».

Il en a fallu peu pour que personne n’entende parler de Jack Kerouac ? Et que personne n’explique son succès commercial par le génie de l’auteur ?