Lois du marché

Depuis quelques-temps on entend parler de la « naïveté » de l’Europe. Elle a cru, du moins son élite, aux théories de l’économie de marché, du libre échange. Elle s’est voulue « ouverte ». Elle découvre qu’elle est le dindon de la farce.

Elle ? L’Allemagne semble continuer à y croire.

Une Europe moins naïve et moins ouverte, ce n’est pas forcément bon pour les exportations du made in Deutschland, pense-t-on outre-Rhin

L’oeil de l’écho de la Tribune, 28 avril

Et ce, peut-être bien, parce que c’est son avantage. D’une part elle a construit son économie comme le rouage essentiel des impérialismes russes et chinois (c’est peu poli de le dire, mais n’est-ce pas juste ?). D’autre part parce qu’elle a un formidable avantage. Elle a construit une marque nationale. Et elle a imposé Allemagne = qualité. Et elle l’a imposé, en particulier, à sa zone d’influence, l’Europe de l’Est. A l’envers, l’hostilité qui est le propre de notre culture dit France = méfiance. (Un témoignage.)

Un autre exemple de « complexité » au sens d’Edgar Morin ? Notre bon sens nous fait croire que le marché et le libre échange sont une question d’individus, alors que c’est une affaire de société, de « chasse en meute ».

Gloire et argent

Lorsque j’entends tout le mal que l’on dit maintenant d’eux, je ne peux que le rappeler que nous fûmes fiers de notre Etat et de nos services publics.

Etrangement, ils ont commencé à être critiqués alors qu’ils étaient au faîte de leur gloire. L’Etat n’est pas la solution mais le problème. Et petit à petit, effectivement, ils se sont détraqués. Mais, et c’est là le principal paradoxe, ils n’ont fait que grossir, alors qu’ils étaient aux mains de ceux qui les critiquaient.

Que s’est-il passé ? En grande partie un lavage de cerveau. Par des sophismes à la Boris Johnson, on nous a expliqué que l’économie de marché, qui n’a réussi nulle part, était la panacée. Que l’argent était la mesure de toute chose. Et l’Etat est devenu l’organisateur du marché ! Il devait avoir de grandes ressources pour pouvoir l’imposer.

Qu’est-ce qui rendait le service public d’après guerre efficace ? La gloire. On croyait avoir trouvé le nirvana : le progrès. Et l’administration était là pour le réaliser. C’était un honneur de lui appartenir. Mais l’élan s’est perdu. Et le marché a peut-être été une maladie opportuniste.

Construire un avion

Boeing in talks to acquire fuselage supplier Spirit AeroSystems
Plane maker says reintegrating its former unit would strengthen safety and improve quality

Financial Times de samedi

Boeing est un des marronniers de ce blog.

Il y a quelques décennies, une idée s’est abattue sur l’élite occidentale : le marché. Laisser faire le marché voilà la seule bonne façon d’assurer la fortune du monde. Cette idée n’est pas neuve, elle est même française. (Ce qui est honteux à dire quand on est anglo-saxon.) Elle vient de ceux des philosophes des Lumières que l’on a appelé « économistes ».

Dans ces conditions, la grande entreprise ne pouvait survivre que si elle était elle même un acteur du changement. Voilà ce qu’écrivaient les consultants, et les universitaires du management.

Par conséquent, nos grandes entreprises se sont débarrassées de tous leurs savoir-faire. Elles n’étaient plus que vente et création. Pour le reste, que les sous-traitants se coupent la gorge. Cela ne peut que les rendre innovants ! Et que les bénéfices récoltés ainsi repartent dans le marché, qui saurait les répartir au mieux. La dite « élite », salariée, s’était entre-temps accordé la part du lion des actions des dites entreprises. Elle était le marché. Voilà une doctrine utile et agréable.

Boeing a été un des champions de cette idée. Il a fini par comprendre que, à force de trop sous-traiter, on ne savait plus faire. Et, petit à petit, il rachète ses constituants.

Un des premiers billets de ce blog :

Marché interstellaire

On parle désormais à nouveau de la Lune. Quand ce sont les Américains qui lui envoient une sonde, c’est une entreprise privée qui porte le projet. Probablement financée par l’argent public.

Apparemment les USA ont décidé qu’il y avait du business à faire sur la Lune, et qu’ils devaient donc utiliser le secteur privé pour l’exploiter.

La parenthèse Roosevelt se referme ? La culture américaine, c’est le marché. En conséquence, tout doit être soumis au marché. Y compris les étoiles ?

First commercial spacecraft lands on the Moon
Successful touchdown by Intuitive Machines’ lunar lander heralds more commercial era for space exploration

Financial Times, 24 février

Aviation 2.0

Boeing perd ses boulons. Et cela après une série d’accidents. Décidément le 737 a bien des malheurs. Et ses clients sont, finalement, très accommodants.

Esprit numérique ? L’aviation fait tester ses produits par le marché ?

Un des best sellers de ce blog est « Boeing, entreprise de service ». Emmenés par ENRON, ceux qui nous dirigeaient ont été convaincus que les entreprises devaient être organisées selon les lois du marché. En fait, elles devaient être des places de marché. De la concurrence sanglante entre sous-traitants germerait l’innovation. C’est ainsi que les constructeurs automobiles se sont débarrassés de leur métier d’équipementier. Boeing était allé tellement loin dans cette direction que l’on s’est demandé, un moment, s’il parviendrait encore à construire des avions.

Un phénomène mériterait d’être étudié : c’est la latitude du dirigeant à faire des paris fous, et sa propension à prendre des vessies pour des lanternes (« management fad », en anglais). Mal de la démocratie : l’intelligence collective ?

Boeing, entreprise de services

ADN messager

Faire analyser son ADN peut révéler des surprises.

C’est devenu très à la mode, en particulier dans les pays anglo-saxons. Et, comme toujours, cette mode a des conséquences imprévues. The gift, une émission de BBC4, en étudiait quelques-unes.

Certains ont ainsi découvert que leurs parents n’étaient pas ceux qu’ils croyaient. Adoption qui n’avait pas été avouée, infidélités, mais aussi erreur ou malversations. Cela a montré que les pratiques de l’insémination artificielle pouvaient se prêter à l’erreur, et les donneurs de sperme n’étaient pas toujours volontaires, et que, en ce qui concerne cette activité, certains médecins avaient beaucoup donné de leur personne, et qu’eux et d’autres se trouvaient avec des centaines d’enfants. (Avec ce que cela signifie de risque de consanguinité ?)

Plus curieux : une personne a découvert que son (excellent) père était un parricide en cavale.

Et il y a plus classique : découvrir que l’on a une maladie génétique, ou que l’on n’a pas les origines que l’on se croyait.

Surtout, c’est la fin de l’anonymat : il suffit que vos proches aient craché dans un plastique pour que votre ADN soit connu…

Ce qu’il y a de curieux est que l’on est tout à fait capables de prévoir les difficultés à venir, mais que l’on ne fait rien pour les prévenir, ou, du moins, en débattre démocratiquement :

Les bénéfices de l’obésité

L’industrie pharmaceutique contre l’obésité. Gros enjeux économiques. L’obésité est un fléau mondial.

Et curieuse évolution du monde : au lieu d’attaquer la cause du mal, l’alimentation industrielle, on en attaque les conséquences. C’est bon pour le « business » ?

La lettre de l’Université de Cambridge, la semaine dernière :

Researchers have made an important discovery in the race to find treatments for obesity and diseases such as diabetes. Their study revealed the structure of a protein that allows ‘good fat’ tissue to burn off calories as heat – in contrast to conventional fat that stores calories. Future treatments could activate such proteins artificially, to burn off excess calories from fat and sugar.

Tous des produits

Entreprendre c’est créer sans argent. Calvaire. Le coup de pied de l’âne est que des gens dont les compétences ne montent pas à la cheville des vôtres vous proposent leurs services à des prix délirants, sans comprendre que leurs arguments de vente sont ridicules.

Dans ma jeunesse de grands esprits, généralement universitaires salariés, tombaient en pâmoison dès qu’ils disaient « marché ». C’était l’idéal absolu. Pauvres types !

Le marché fait de nous des produits. Le salarié est un produit. Il se comporte comme tel.

Il fait aussi le capitalisme. Car si l’entrepreneur parvient à faire sortir de terre une entreprise, il se met à prélever une marge sur les produits qu’il vend et qu’il utilise. Ce que l’on appelle, avec Marx, la « plus value ».

Mais alors, comme Martin Eden, il se retrouve seul.

(Dans cette affaire, l’Etat joue un rôle louche. Il a besoin de l’entreprise pour fournir de l’emploi et prélever des ressources fiscales. Donc, il encourage son émergence en la faisant profiter généreusement de fonds publics. Mais sans le dire : avec le milieu, la transaction ne peut qu’être occulte. Personne ne lui en est reconnaissant. Ce qui fait de l’entrepreneur un chasseur de primes, qui se prend pour un capitaliste. Et crée une ambiance délétère : arrogance d’un côté, lutte des classes de l’autre.)

Marché et confiance

L’autre jour, j’entendais Steve Wozniak déclarer que le danger de l’Intelligence artificielle n’est pas le chômage, mais la confusion (informations de BBC 4). ChatGPT peut faire passer des vessies pour des lanternes. Avec tout ce que cela signifie en termes d’escroquerie.

Le nom du changement que vit notre humanité est peut-être là.

Nous découvrons que nous sommes dans un monde extraordinairement hostile. Pour être trivial, les Russes et les Chinois veulent notre peau, les Américains, les Turcs, les Indiens et quelques autres, notre chemise. Et pourtant nous ne pouvons que travailler avec eux. Nous en sommes dépendants. Et cette situation se retrouve à toutes les échelles de la société. Les achats de la grande entreprise, par exemple, ne rêvent que d’essorer leurs fournisseurs.

Après le temps du marché mondial, de concurrence parfaite et de vente de corde pour se faire pendre, nous en arrivons à celui de la confiance ? Nous devons construire des réseaux de coopération, qui permettent de combiner à la fois efficacité et sécurité ?

Noter des étudiants

Comment noter un projet fait par des étudiants, pour une association ? Pouvons-nous leur demander beaucoup, quand nous ne les payons pas ?

Curieusement, la question ne se pose pas lorsqu’il s’agit d’un match de foot entre amis. Les joueurs se donnent à fond, alors qu’ils n’ont rien à y gagner.

Pour l’association, la question n’est donc pas tant : qu’est-ce qu’ils m’ont apporté ? que : se sont-ils donnés à fond ? Autrement dit : m’ont-ils pris au sérieux ?

Quant aux élèves, ils doivent se demander : qu’est-ce que j’ai appris ?

C’est, du moins, mon opinion du moment.

(Au passage, on voit l’effet contre-productif de l’argent – et la stupidité des théories ventant les bénéfices du « marché » : il peut nuire gravement à l’engagement.)