Le marché et la France

C’est fou comme il est difficile de faire des affaires en France ! J’anime un petit groupe d’entrepreneurs. Il se heurte à des quantités d’obstacles. Tout d’abord, chacun est très compétent dans son domaine, mais n’est absolument pas un vendeur. D’ailleurs, le vendeur efficace est une denrée inconnue en France. Ce qui, au fond, n’est pas grave : les entreprises n’achètent pas aux gens qu’elles ne connaissent pas. Quant à utiliser les médias, comme dans les livres de marketing, pour se faire connaître, c’est impossible : la presse hait ceux qui ont quelque-chose à vendre. Eh puis. Il y a des jours fériés, des vacances interminables, qui semblent s’échelonner toute l’année…

Cela nous pousserait à vouloir tout démolir. Ce qui serait dommage, car, au fond, nous y tenons. Mes amis entrepreneurs ne sont-ils pas les premiers à prendre d’interminables vacances ?, par exemple.

Je me demande s’il ne faut voir ici un coup de génie des Anglo-Saxons. Ils nous ont convaincus que le monde était un marché, et que nous devions être des commerçants. N’y parvenant pas, nous nous sommes mis à détruire notre pays et sa culture, pour qu’elle devienne le no man’s land que doit être une place de marché ?

Devons-nous en revenir aux penseurs de l’économie sociale ? Ils désiraient que l’homme profite des bénéfices de l’économie, sans s’avilir.

Menace sur l'entreprise?

Apple envisage de donner cent milliards de dollars à ses actionnaires. Curieusement, on a peu parlé de cette nouvelle déjà ancienne. Pourtant, elle signifie à la fois qu’Apple est incapable de faire du neuf, et, surtout, un extraordinaire transfert d’argent, du consommateur à l’actionnaire. (Cela n’aurait-il pas fait beaucoup de bien à la France, si sa part des dividendes avait été injectée dans son économie ?)

Et si le marché était en fait une essoreuse du consommateur ? Et si son moteur était l’entreprise ? L’entreprise est incapable de créer. Elle n’est plus qu’un mécanisme de subvention du riche (ou actionnaire) par le pauvre (aussi appelé consommateur). Autre manifestation de ce phénomène : la croissance passée a été spéculative, elle n’existait pas.

De ce fait la grande entreprise court deux risques.

  1. Ne sachant utiliser l’argent qu’elle n’arrête pas d’accumuler, elle ne peut qu’être la cible des fonds d’investissement, qui menacent de la disloquer (Sony), ou font pression sur sa gestion (ils sont à l’origine de la décision d’Apple). 
  2. Bloquant la croissance mondiale, et n’assurant pas sa fonction de distribution de moyens de subsistance par le biais de l’emploi, elle pourrait être réformée par les Etats. 

Ce qui la protège peut-être d’une nationalisation est que, contrairement à ce qui s’est passé après la seconde guerre mondiale, il n’y a pas de reconstruction à mener, ni de boom scientifique à exploiter. L’Etat, qui ne sait qu’utiliser la planification, n’a pas de plan évident à mettre en œuvre. 

Changement à l’américaine

Une phrase du film La conquête de l’Ouest m’a frappé. Un constructeur de chemin de fer dit, en substance, des Indiens : ils ont perdu, ils devront s’adapter. Cela me semble une attitude très anglo-saxonne. C’est aussi celle qui prévaut en Europe. Les peuples ont cru à une croissance. Ce n’était qu’une bulle spéculative. Maintenant, vous avez perdu, vous devez subir la rigueur, la loi du marché, entendent-ils.

Le Français est comme l’Indien. Il s’accroche au passé. Du coup, il s’enfonce. Ne serait-il pas mieux qu’il reconnaisse sa défaite, et que, contrairement aux Indiens, il se mette en marche pour gagner la prochaine manche ? Façon 89 ?

Comment maîtriser le marché ?

Il y a longtemps, une phrase de Fernand Braudel m’a surpris. Il disait que le marché avait été une heureuse invention. Mais pas l’économie de marché.

Un livre que cite ce blog semble expliquer pourquoi. La place de marché a été une innovation qui a permis de nourrir le peuple du Moyen-âge, bien et à bas coût, en réunissant au même endroit consommateurs et producteurs, en évitant les intermédiaires. Mais le Moyen-âge contrôlait le marché de façon à ce qu’il assume la fonction qu’on lui avait donné : nourrir le peuple (pour qu’il puisse produire ?). Pour cela, la loi de l’offre et de la demande devait être bloquée, et la spéculation combattue.

Les mécanismes de régulation mériteraient d’être examinés. Il semblerait qu’ils aient été surtout indirects. La morale y jouait probablement un rôle important. Pour elle c’était Dieu (la nature) qui créait ce que l’on appelle aujourd’hui la « valeur », bien plus que l’homme. Ce qui n’est que bon sens ! Dans ces conditions, pourquoi ce dernier aurait-il le droit de s’approprier une part disproportionnée de la production collective ? Ensuite, il y avait des mécanismes systémiques comme la dîme. Plutôt qu’un prélèvement inique, elle semble avoir permis d’éviter les effets pervers du marché. C’était un système de redistribution. Elle contrebalançait en partie les fluctuations du marché, et, les prélèvements étant stockés, elle permettait de nourrir les victimes d’une mauvaise récolte et les pauvres. Peut-être aussi, l’efficacité du marché faisait que l’on ne cherchait pas à s’enrichir plus qu’il ne le permettait. C’est ainsi que les nobles auraient utilisé les marchés, plutôt que le pillage.
Une idée à creuser ? Et si nous définissions ce que doit être la fonction du marché pour l’humanité ? Et si nous mettions en place les mécanismes de contrôle adéquats ? Ou, peut-être, se mettraient-ils en place d’eux-mêmes ?