Choisit-on de faire le mal ?

Ma théorie : Les actions de Mao sont en grande partie prédéterminées. Sa vie (la longue marche, et le changement de l’intérieur) illustre le type de changement que subit la Chine depuis des millénaires. Ensuite, il mène une lutte contre l’influence extérieure qui vide le pays de sa substance, le réduit à la misère, et l’empêche de se redresser. L’intellectuel chinois en est arrivé à penser que la solution au problème est de mettre la culture occidentale au service de la chinoise. Pour cela Mao, le pays ayant récupéré sa souveraineté, utilise des techniques de conduite du changement classiques : la révolution culturelle. Il s’agit de faire rentrer dans la culture (au sens anthropologique du terme) chinoise le savoir-faire occidental, par une expérience collective réussie. (C’est comme cela qu’un match de foot gagné soude une bande de gamins.) Millions de morts. Ses successeurs poursuivent dans la voie du changement social, eux aussi. Mais, ayant constaté l’échec de Mao, ils ont essayé autre chose. Ils ne sont donc pas forcément plus sympathiques que Mao. Ils sont seulement plus jeunes que lui. Moins de morts, mais tout de même des conséquences : une pollution effroyable. J’ajoute à cela que Mao n’a pas eu beaucoup de temps pour s’entraîner à diriger le pays le plus peuplé du monde : il vient d’un milieu paysan, et il a passé sa vie à se battre. Pourquoi le Chinois aime encore Mao, en dépit de ce raté sanglant ?  Que se serait-il passé, si la Chine n’avait pas réussi à sortir de l’état dans lequel elle était encore avant guerre ? Comment serait son peuple ? Peut-être compare-t-il la Chine à l’Afrique ?…
Mon interlocuteur me disait que tout dirigeant, de nation ou d’entreprise, peut choisir de faire le bien ou le mal. Mao avait choisi la voie du mal. Quant au Chinois, il ne pense pas. J’ai demandé à mon interlocuteur ce qu’il aurait fait à la place de Mao. Il m’a répondu que ce n’était pas la question.

Faut-il rééduquer les consultants ?

Il faut appliquer la méthode Mao au consultant. Il faut le rééduquer. Il reprendre un vrai travail. Alors, il verra que ses conseils ne marchent pas. D’ailleurs, il n’est plus dans le coup. Voici ce que dit un consultant, qui est revenu aux champs. Je me suis interrogé sur mon cas.
Cet homme a raison. A chaque fois que j’ai appliqué ce qu’il y avait dans un livre de management, j’ai fait flop. Mais l’enseignement a été utile. C’est en cherchant à me tirer de ce mauvais pas que j’ai compris la réelle signification du livre.

Mais, suis-je un consultant ? Je ne donne pas de leçons. Je ne suis pas un positiviste qui pense qu’il n’y a qu’une seule bonne façon de faire. Je suis une sorte de catalyseur. Les situations que je rencontre ressemblent à des embouteillages. Je dois aider les automobilistes à trouver un « truc » qu’ils sauront appliquer. Il doit permettre de rétablir un trafic fluide. Pour en revenir à Mao, je ne suis pas un intellectuel. Je suis un paysan dont la spécialité n’est utile qu’à certains moments. Si je ne perds pas la main, c’est que je pratique sans cesse. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de risque d’obsolescence. Attention aux problèmes répétitifs. 

Bo Xilai et le changement en Chine

Depuis quelque temps, on parle de Bo Xilai, puissant baron chinois qui aurait connu un revers de fortune. Difficile d’en savoir plus. Ayant horreur du vide, je formule l’hypothèse suivante.

  • La Chine est une sorte d’aristocratie. Son groupe dirigeant se renouvelle périodiquement, par ce qui semble être des accords entre amis. Il est d’ailleurs composé par des descendants des compagnons de Mao.
  • Le pays est fort inflammable, comme le montrent les révolutions culturelles de Mao. (Peut-être est-il une foule au sens de Le Bon ?) Or, ses dirigeants le mènent sur une voie qui ne correspond peut-être pas à ses aspirations naturelles. Dans ces conditions, ils doivent être soudés autour d’un projet commun. Bo Xilai, apparemment un populiste, était une menace pour eux.   

Instabilité de la démocratie ?

Jusqu’à très peu j’estimais la démocratie comme un bien absolu. Petit à petit je me suis mis à douter.
  • La démocratie grecque d’Aristote est éminemment inégalitaire. Elle a besoin pour se nourrir d’une masse d’esclaves. Il en a été de même de l’Angleterre, fondement de la démocratie moderne.
  • Il me semble maintenant que notre amour de la démocratie est le résultat d’un lavage de cerveau, fait des élites anglo-saxonnes. (Il n’y a que les Français pour penser qu’ils ont inventé la démocratie !). La démocratie bénéficie massivement à celles-ci, intellectuels ou barons de l’économie. Si les leaders d’opinion anglo-saxons ont fait de tels bogeymen de Mao, Staline ou de Gaulle, n’est-ce pas parce qu’ils défendaient une vision non démocratique du monde, favorable au peuple (cf. les purges d’intellectuels des deux premiers) ?
  • Dès que les oppositions aux démocraties se sont effondrées, celles-ci ont été emportées, comme la démocratie romaine, dans une lutte fratricide pour se partager leurs richesses. D’où dislocation et dictature. La chute de l’URSS a eu un effet curieusement similaire sur l’Amérique (Le développement durable contre les pauvres). La démocratie future pourrait ne pas être aussi aimable que celle que nous avons connue…
Tocqueville disait que chaque régime avait un vice, par construction, et que le rôle du législateur était d’en prendre le contre-pied…

Changement en Chine

La Chine se donne un nouveau dirigeant, Xi Jinping. Comme son prédécesseur il descend d’un proche de Mao, et est un ingénieur. (The next emperor.)
Faut-il voir dans cette succession deux orientations de l’histoire chinoise ? L’ingénierie est la particularité de l’Occident, ce qui manquait à la culture chinoise ? Cependant la Chine est dirigée, comme elle l’a toujours été, par une sorte de dynastie, garante d’une continuité de vision ?
Changer pour ne pas changer ?
Compléments :
  • Par ailleurs, contrairement aux Anglais, les dirigeants chinois semblent extrêmement prudents quant aux changements qu’ils doivent appliquer à leur pays. Peut-être qu’ils savent qu’ils vivent sur une poudrière ? Ou peut-être qu’ils sont conscients  de leur responsabilité ?  

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Les découvertes de la dernière centaine :

  • Avec le traité de Lisbonne, l’Europe est peut-être à un point de bascule, et la recherche de son président semble l’amener à une réflexion sur ce qu’elle est, qui montre l’isolement anglais. Comment va-t-elle finir ?
  • Jusqu’ici je ne m’étais guère demandé ce que signifiaient les droits de l’homme. Je n’avais pas perçu qu’une approche fondamentaliste du sujet était incompatible avec ce qu’est une « société ».
  • Je ne connaissais pas grand-chose à l’histoire Turco-arménienne ; maintenant, je pense qu’elle a été victime de nos idéologies occidentales.
  • Quant à nos idéologies actuelles, elles étaient à deux doigts de tourner en totalitarisme. Il était grand temps que la crise nous ouvre les yeux.
  • Une réflexion sur le sort d’EdF m’a rappelé qu’un de nos maux nationaux était d’avoir de grandes ambitions mais de ne pas nous en donner les moyens, d’où les malheurs de notre société. (J’ai immédiatement éliminé une partie de mes trop nombreuses activités bénévoles pour mieux m’occuper de celles qui me restaient.)
  • Prise de conscience aussi du dynamisme entrepreneurial des pays émergents (Téléphonie mobile et pays émergents) et, par contraste, qu’une idéologie financière a tué le nôtre.
  • Je me suis longtemps demandé si Mao avait eu raison de se fâcher avec le Confucianisme et si la Chine ne nous singeait pas de manière ridicule. Je crois avoir compris qu’il y avait là le seul moyen de se transformer et de faire absorber par la culture locale les apports de la nôtre.
  • Curieusement ce qui a fait le plus progresser ma très ancienne réflexion sur la comparaison des cultures chinoise et occidentale est le livre de Bill Belt sur le Lean Manufacturing. Le lean est l’émanation d’une culture flexible et durable, mais qui, probablement, tend à se satisfaire d’elle-même. La culture occidentale est une culture de la machine et de la rupture, qui a aussi sa faiblesse : elle devient vite une culture d’héritiers qui ne savent plus que tricher avec les règles de la société.

60 ans de République populaire de Chine

Cet anniversaire me ramène à l’héritage de Mao. Ses intentions me paraissent différentes de celles qu’on lui prête :

Le projet de Mao : réinventer la culture chinoise

D’une certaine façon il aurait voulu transformer la culture chinoise. Culture étant à prendre au sens ethnologique, c’est-à-dire de règles guidant le comportement collectif. Qu’il ait échoué ou réussi est presque secondaire par rapport à ce qu’il a été capable de faire. Tout seul, il a mis en mouvement des centaines de millions de personnes dans un extraordinaire exercice d’apprentissage collectif, la création de nouvelles règles culturelles.

  • Le grand bond en avant, c’était montrer qu’il ne tenait qu’à la volonté du peuple uni d’atteindre les performances du meilleur des capitalismes.
  • La révolution culturelle porte bien son nom. Mao parvient à faire que le peuple dise ce qu’il a sur la conscience, à partir de là, il procède à une « rectification ». Il fait « rééduquer » ceux qui pensent mal, selon lui.

Mao, souverain confucianiste

L’efficacité du procédé est bluffante. Un exemple. Il décide d’éliminer les hirondelles, le fléau des récoltes paysannes. Il faut empêcher que les hirondelles se reposent. Pendant plusieurs semaines les Chinois se lèvent la nuit pour effrayer les hirondelles. Réussite totale. (Des conséquences imprévues ont montré alors que l’hirondelle était utile, mais c’est une autre histoire.)

C’est une illustration extraordinaire des principes confucianistes, du rôle et du pouvoir du « bon » souverain dans une société bien organisée. Quasiment sans rien faire, de sa chambre, Mao mettait chaque année tout un peuple en furie, puis le renvoyait chez lui.

Pourquoi avoir voulu tuer le Confucianisme, pensée supérieure ?

Et pourtant, Mao a voulu éliminer la pensée confucianisme qu’il pensait coupable de l’arriération chinoise. Je me suis longtemps demandé s’il avait raison, tant la pensée confucianiste semble remarquable. Deux exemples :

  1. Si on veut la comparer à quelque chose d’occidental, c’est probablement à la « raison pratique » de Kant (les Chinois condamnant bien plus vigoureusement que Kant, la « raison pure » occidentale, et ne voulant, même, pas en entendre parler). Or la philosophie de Kant est le système philosophique dont a besoin la mécanique classique. Alors que nos autres philosophes ont généralement cherché à construire un système qui justifiait la société qui leur plaisait (la bureaucratie prussienne pour Hegel, le monde des boutiquiers pour Smith, la communauté villageoise pour Rousseau).
  2. Pour la pensée chinoise l’équivalence masse énergie est évidente depuis quelques millénaires. En effet, dans un monde qui passe du vide à la matière et retour, il y a fatalement un principe de continuité, l’énergie.

Tuer le confucianisme pour mieux le réinventer ?

Mais, avec le temps, j’ai fini par penser qu’une pensée trop parfaite devait finir par se suffire à elle-même et empêcher toute remise en cause. Le Confucianisme était bien un handicap.

Mais, pour autant, la remise en cause devait elle prendre la forme que lui a donnée la Chine ?

Je l’ai critiquée parce qu’elle nous caricaturait. De la recherche du principe des choses et du non agir, elle est passée à la croyance aveugle dans la force, dans le massacre de la nature pour la plier aux désirs de l’homme. Mais, me suis-je dit récemment, l’apprentissage n’est-il pas toujours maladroit, au début ? Ne va-t-il pas devenir bien vite plus malin ? Finalement, la Chine ne parviendra-t-elle pas, en un temps record, à s’approprier, au sens confucianiste du terme, notre culture, à en faire une seconde nature ?

Peut-être que Mao a eu raison : ce qui faisait la faiblesse de son pays était un manque d’ego, de volonté d’imposer son empreinte au monde. Elle devait s’extraire du confucianisme. S’extraire pour mieux le réinventer.

Compléments :

  • Mes idées sur les projets de Mao pour la Chine viennent de : SHORT, Philip, Mao: A Life, Owl Books, 2003.
  • Sur la pensée chinoise en général, et sur la pensée confucianiste en particulier : Pensée chinoise / Cheng
  • Un livre cité dans un précédent billet (La pensée (actuelle) en Chine / Cheng) dit que la pensée chinoise est une « pensée pragmatique » plus exactement que pratique.
  • Si je me suis intéressé (mollement) à la pensée chinoise, c’est qu’en écrivant la conclusion de mon premier livre je me suis rendu compte que je répétais quelque chose que j’avais vu quelque part. Après recherche, il s’agissait d’un fondement de la pensée chinoise (le LI). Cette réflexion sur la correspondance entre mon expérience et ce que je comprends de la pensée chinoise (Changement et pensée chinoise) m’a conduit à l’idée du dernier paragraphe de ce billet.
  • Imposer son empreinte au monde est le principe fondateur de notre pensée occidentale. Par conséquent, il est probable que Mao ait bien trouvé le germe qui manquait à la civilisation chinoise pour répondre au défi que lui lançait la nôtre.

À mort la culture générale

Pierre Assouline fulmine :

Ça a mis le temps mais c’est là et ça éclate même en lettres de néon dans Le Figaro de ce matin par la voix d’André Santini, secrétaire d’État à la Fonction publique : la culture générale va être chassée des concours administratifs.

La culture générale ne sert à rien et elle est un facteur de discrimination à l’égard des classes défavorisées qui n’y ont pas accès. En outre, l’élève Nicolas Sarkozy aurait été victime de la Princesse de Clèves, et voudrait achever le travail de la révolution. On comprend mieux son amour du désert culturel américain. Au moins, là, c’est du simple. Du Rambo.

Le gouvernement poursuit l’œuvre réformatrice des soixanthuitards : je n’aime pas, donc ce n’est pas bien. Intentions pleines de bons sentiments. Curieux tournant de l’histoire humaine. Les sociologues disent qu’un des piliers de l’édifice social est la « validation sociale » : nous tendons à être des moutons de panurge. Apparemment pas nos gouvernants. Comme le Neocon américain, ils ont la certitude de détenir la vérité. Au diable les ringards qui les ont précédés ! Grande innovation sociale : l’individualisme.

Oui, mais Corneille, Madame de Lafayette, Platon et Socrate, c’est quand même sacrément dépassé ! Le moyen pour quelques sadiques frustrés de faire souffrir l’enfance.

Pour comprendre Madame de Lafayette, le duc de Saint Simon, ou Platon, il faut se mettre dans leurs baskets. Décodage, reconstruction de leur époque, de leurs repères intellectuels. Ce travail d’exégèse est le fondement de toute religion : les textes religieux doivent être traduits pour chaque génération. Alors, ils nous parlent de notre vie. Et ils nous disent des choses formidablement intéressantes.

La culture a un rôle : nous préparer à exister. Erin Brokowitch, c’est l’individu solitaire qui fait triompher les valeurs sociales (le bien) de l’égoïsme individualiste (le mal – ici représenté par une multinationale). Le Cid, c’est le conflit entre l’aspiration individuelle et l’obligation sociale, et sa résolution. Tartuffe, les médecins de Molière, c’est l’hypocrisie et ses tactiques perverses (mais brillantes !), ce sont les Bobos, les consultants, les scientifiques du management. La vie est un éternel recommencement. La culture est là non seulement pour nous donner les solutions que nos ancêtres ont trouvées à nos problèmes, mais aussi pour nous entraîner à les appliquer. Regarder un film, c’est vivre la vie de ses personnages, et apprendre de leur expérience. Les feuilletons américains suintent de bons sentiments.

Notre gouvernement n’élimine pas la culture. Il la remplace. Il brûle les livres pour couper les ponts avec une culture qu’il juge dangereuse.

Compléments :

Faut-il aimer Mao ?

Depuis des décennies, les Chinois se demandent si Mao était plus bon que mauvais. Actuellement on en serait à 70 / 30 selon Cyrille Javary (Le discours de la Tortue).

Difficile de trouver sympathique quelqu’un qui a fait disparaître des dizaines de millions de personnes. L’ordre de grandeur de la population française. On imaginerait mal peser le pour ou le contre de Staline ou d’Hitler.

Ce que Mao a d’intéressant pour moi est qu’il s’est livré à de la conduite du changement, avec des techniques qui ressemblent à celles de mes livres. Il voulait transformer la culture chinoise (au sens ethnologique du terme), y inscrire les règles que demandait le monde moderne. Pour cela il procédait par révolutions culturelles. Deux techniques :

  1. apprentissage de groupe, donner un « stretch goal » au peuple (produire le plus possible) ;
  2. « rectification », faire s’exprimer les foules et éliminer ou rééduquer ceux dont les propos s’éloignaient de la ligne désirée.

Il avait un talent exceptionnel : il mettait en ébullition le peuple chinois. Et ce beaucoup plus par art de la dynamique de groupe, que par la force. Peut-être était-ce l’électro choc qu’il fallait à une nation pour s’extraire de siècles d’apathie ? Sans cela, les gouvernants plus mesurés qui l’ont suivi n’auraient pas réussi ?

Pas sûr. Les dirigeants qui entouraient Mao étaient des gens remarquables, fort peu murés dans des idées anciennes ou dans celles de Mao. En outre, Mao a montré qu’il avait les moyen de mettre en mouvement la Chine, aussi arriérée soit-elle. Un processus plus démocratique, qui aurait consisté à fixer des lignes directrices et à faire construire un plan de mise en œuvre par cette équipe rapprochée, était possible, et beaucoup plus efficace. Il aurait évité à la Chine l’aveuglement de Mao. Mais il était probablement beaucoup trop sûr d’avoir raison pour cela. Mao était un esprit totalitaire : il a voulu imposer ses idées au peuple.

Mais peut-être ne faut-il pas trop lui en demander ? Après tout il semble avoir réveillé la Chine. Et, vues les épreuves qu’il a dû traverser pour cela, peut-on être exigeant ? Idem pour nos gouvernants, d’ailleurs : se faire élire est tellement complexe qu’il serait mal élevé de faire la fine bouche quant à leurs talents de dirigeants.

SHORT, Philip, Mao: A Life, Owl Books, 2003.

Le discours de la Tortue

Le discours de la Tortue est l’histoire du Yi Jing (aussi appelé Yi King), le Livre des changements. Cette histoire est intimement mêlée à celle de la Chine et de sa culture. Un moyen unique de les découvrir de l’intérieur.
JAVARY, Cyrille, Le discours de la Tortue, Albin Michel, 2003. Cadeau de Dominique Delmas. Merci beaucoup.
Le changement comme certitude
Pour le Chinois, il n’y a qu’une certitude : le changement : rien n’est stable, chaque situation porte les germes de sa transformation. L’univers est une sorte de grand fleuve d’énergie, avec ses embranchements. Certaines branches sont des culs de sac, d’autres des torrents. C’est ce potentiel d’évolution que l’homme (Taoïsme) et la société (Confucianisme) doivent exploiter au mieux. Contrairement à l’Occidental qui pense que l’avenir est prévisible et qu’une fois cet avenir connu, il existe une « seule bonne solution » pour y parvenir (à coups de machette), le Chinois sait que l’avenir est imprévisible mais que pour chaque situation (chaque embranchement), il existe une issue plus favorable que les autres, le dao (souvent traduit par « la voie »). Le Yi Jing est un guide d’aide à la décision. En fait, c’est un cours de morale.
Rechercher l’efficacité harmonieuse entre l’action individuelle, la situation où elle s’applique et le moment où elle s’insère était considéré par Confucius comme l’acte moral par excellence.
Histoire du Yi Jing
Origine du Yi Jing. Exposées au feu des carapaces de tortues se craquellent. Ces craquelures sont interprétées comme des recommandations. Naissance des caractères chinois. Les tortues sont victimes de leur succès. Elles disparaissent. Comme les ingénieurs à qui on interdit les tests atomiques, les Chinois se tournent vers la simulation. Ils ont conservé d’énormes archives de carapaces commentées. Le temps est cyclique pensent-ils, comme les saisons. Il suffit de retrouver l’archive qui correspond à l’instant présent. Puis ils découvrent un moyen de coder ces indications, en 64 hexagrammes. Plus besoin de bibliothèques. C’est le Yi Jing.
Un hexagramme c’est 6 lignes, chacune pouvant prendre deux valeurs : Yin ou Yang.
Tout caractère chinois a une multitude de sens. Il en est de même pour Yin et Yang. Le plus important est peut-être que le Yin doit devenir Yang, et inversement. Ensuite le Yang est plutôt un signe de force, d’énergie, de dynamisme, alors que le Yin serait du côté de l’intelligence, de la subtilité, de la réflexion, de l’exploitation habile des événements (le Judo est l’art du Yin)… L’homme est plutôt Yang, et la femme Yin. L’hexagramme décrit une situation type :
Chacune étant à la fois description et gestion d’une organisation énergétique particulière, analyse diagnostique et réponse stratégique pour une configuration déterminée.
L’hexagramme s’obtient sans intervention divine. Par une procédure aléatoire, qui, pour les Chinois, est un calcul rigoureux de mise en coïncidence entre Yi Jing et situation de l’individu.
Des commentaires et des techniques permettent de guider l’interprétation de la situation et la prise de décision. De ce que je crois en comprendre, ils sont aussi clairs que les jugements de la Pythie. Je soupçonne que l’efficacité (éventuelle) du processus vient de ce qu’il force l’homme à s’interroger sur la situation dans laquelle il est, et lui indique ce qui est arrivé à d’autres en pareil cas. À partir de là, il trouve ce qui correspond le mieux à sa nature.
Le Yi Jing est arrivé à maturité il y a un peu plus de deux mille ans. Ensuite, l’attention des savants s’est tournée vers le classement des hexagrammes. Ça ne semblait pas avoir grand intérêt, puisque l’ordre n’entre pas dans leur usage. Mais ils semblent s’y être acharnés.
L’idéogramme
Le discours de la Tortue est aussi un cours sur l’idéogramme chinois. À ses origines, c’est une image. Il se stylise. Il se charge de sens par association d’idées. Il se complexifie par combinaison d’idéogrammes, associations d’idées d’associations d’idées. Une vie semble insuffisante pour analyser un seul signe.
Culture chinoise
Le discours sur la Tortue est peut-être surtout une réflexion sur l’évolution de la Chine. Sur l’interprétation de sa culture. Comme chez Jean-François Billeter, on n’y voit rien d’impénétrable. Les Chinois sont un peuple pragmatique, pour qui « le résultat prévaut toujours sur la preuve et l’efficacité pratique surpasse toujours l’argumentation théorique ». Il se débat avec plus ou moins de bonheur face à la nature, et à la complexité de l’existence. Peut-être parce qu’elle convenait mieux à sa situation, il a adopté un type de stratégie que l’on pourrait appeler Yin, par comparaison au Yang occidental.
Le vrai souverain se préoccupe de tous mais ne contraint personne, il aide les situations à se réaliser selon les lignes de force qu’elles recèlent, en créant par sa seule présence importante et immobile le courant porteur qui permet à chacun de se réaliser au niveau où il se trouve et de devenir ainsi (…) « fondamentalement favorisant ».
Dans cette culture, l’individu compte relativement peu, par rapport au groupe, à l’harmonie sociale, garantie par l’empereur. Ses responsabilités sont diluées. Ses souffrances n’émeuvent pas. Peut-être, surtout, parce que le système est favorable aux forts, aux dirigeants. D’où le succès du Bouddhisme individualiste auprès des populations les plus mal loties.
Histoire chinoise
Cyrille Javary parle de civilisation fossile. Depuis un millénaire, invasions et occupations étrangères alternent avec périodes de repli sur soi (Ming). La Chine ne se disloque pas comme l’a fait l’empire romain, mais elle titube, elle est KO debout. Elle n’arrive pas à se ressaisir, à se réinventer. Au contraire, les derniers avatars du Yi Jing montrent plutôt qu’elle cherche à s’enfermer dans un monde qui se nourrit de lui-même. Une culture peut-elle devenir un cercle vicieux ?
Jusque là, je pensais que l’ascension de Mao correspondait à la naissance d’une nouvelle dynastie. Serait-ce plus que cela ? Le retour de Qin Shi Huang Di (qui règne de 221 à 206) ? Cet empereur est peut-être celui qui a le plus marqué l’histoire chinoise. À lui tout seul il semble une dynastie. Il a unifié la Chine. Il a rationnalisé son fonctionnement. Une rationalisation systématique qui ressemble beaucoup à celle qu’a subie la France révolutionnaire. Il a aussi fixé la graphie du Chinois moderne, une manœuvre dont l’objet était de réécrire sa littérature, de n’en garder que les traités pratiques, et de la débarrasser de son idéologie passée. Il voulait faire disparaître livres et intellectuels. On lui en veut encore aujourd’hui. Mao, qui lui aussi a réformé le Chinois, semble avoir voulu faire de même : liquider un héritage culturel, et ses porteurs (les intellectuels). Ils rendaient la Chine désespérément incapable de relever la tête. La dynastie des Han, la plus admirée des dynasties chinoises, a succédé à Qin Shi Huang Di. En sera-t-il de même avec Mao ?
Un thème important pour Cyrille Javary, pour finir. La sorte de Moyen âge dans lequel est plongée la Chine depuis 10 siècles s’est accompagnée de la domination du Yin par le Yang. Période noire pour la femme.
Compléments :
  • Autres réflexions sur Le discours de la Tortue : Nous sommes tous des hypocrites !, Chinois : copieur et fier de l’être.
  • BILLETER, Jean-François, Contre François Jullien, Alia, 2006.
  • BILLETER, Jean-François, Chine trois fois muette : Suivi de Essai sur l’histoire chinoise, d’après Spinoza, Alia, 2006.
  • Pour Jean-François Billeter, le Confucianisme s’explique, plutôt que par une tournure d’esprit particulière au Chinois, par les intérêts au statu-quo de ses empereurs : ne bousculons pas l’harmonie sociale qu’ils garantissent. (D’où le danger de l’innovation. Elle n’est pas totalement éliminée, mais toujours protègée du nom d’un ancêtre révéré.)