L'intellectuel prêche dans le désert

En termes de stratégie de communication politique, il est d’usage de parler de Gramsci. J’entendais encore France Culture débattre du sujet il y a peu. Sa théorie est que le changement politique se fait par manipulation des esprits.

On a donc cru mener le monde par la manipulation de la raison. Or, ce que l’on observe aujourd’hui, c’est que plus personne ne croit à ce que dit l’homme de raison. L’intellectuel, en particulier, n’a plus aucune crédibilité.

Période de vertige pour les « élites » ? Elles sont au pouvoir, et pourtant, elles n’ont aucun pouvoir sur les événements ? Le timonier a cassé son gouvernail ?

Deuxième espèce

En statistique, on parle de risque de première espèce : rejeter une hypothèse alors qu’elle est juste. (Tel médicament guérit bien le cancer.) On parle aussi de risque de deuxième espèce : accepter une hypothèse alors qu’elle est fausse. Il me semble que cette idée s’applique un peu partout, et que ces derniers temps, on s’est surtout intéressé au risque de première espèce. C’est ce qui pourrait être à l’origine de beaucoup de nos problèmes.

Prenons les cas de la justice. Son obsession est de ne pas condamner un innocent. Du coup, elle est extrêmement lente, et elle laisse passer beaucoup de coupables. Ce qui lui fait perdre toute crédibilité.  Paradoxalement, une justice qui ne prend pas le risque de condamner un innocent n’est plus une justice ! (On notera, au passage, que la justice du Far West est de deuxième espèce.)

De même avec le Brexit. La moindre petite vexation bureaucratique était montée en épingle (peut-être même inventée), pour condamner en bloc l’UE. Idem pour la notion de « président des riches ». Et ainsi de suite.

Ramener tout à un risque de première espèce est probablement une méthode de sophistique. Elle fait l’hypothèse implicite que le monde n’est pas complexe. Ce qui est faux.

Machiavélisme et politique

Les revirements récents du gouvernement, qui parle dorénavant de « patrie », de « déchéance de nationalité », « d’état d’urgence » m’ont ébranlés. Ils avaient quelque-chose d’inconcevable. 
Cela pose la question qui est à l’origine du combat des Lumières : suis-je pris dans des croyances inconscientes que d’autres manipulent ? Je ressemble à ces Russes de La fin de l’homme rouge, qui croyaient à l’Union soviétique, et qui ont été victimes de ses changements ? Machiavel pour mon fils nous dit-il comment on forme notre élite : à la manipulation ? 
Je me demande s’il n’y a pas une prise de conscience collective de cet état de fait. Exemple : France Culture a invité des biographes de nos politiques qui en pensent tellement de mal, qu’ils n’ont plus de mots pour les qualifier, il ne leur reste que le dégoût. 
Comme souvent, je ne suis pas d’accord avec ceux qui ont mes idées. Ce que l’on dit de MM.Hollande, Mitterrand, ou Talleyrand montre qu’ils ont des convictions. Simplement, ils ont jugé que la fin justifiait le moyen, et ce moyen, c’est tout un appareil de manipulation, contre lequel l’individu, qui subit un lavage de cerveau permanent depuis son enfance, ne peut pas faire grand chose. Il faudrait parvenir à remédier à ce problème. D’autant qu’il est dangereux, puisque lorsque le pot au rose est découvert, la population est submergée par un besoin de révolution. 

Petit traité de manipulation : l'escroc

On m’a dit de publier mon « Petit traité de manipulation« . Je n’ai pas obtenpéré, mais je le poursuis, grâce à un ami. Il m’a parlé de l’escroc. L’escroc ?  C’est celui qui vous invite à prendre le café, sans vous faire payer !

Très subtile. L’escroc joue sur nos faiblesses, pour nous voler. Cette faiblesse est peut-être notre pingrerie. Peut-être aussi notre solitude, mal de l’époque, et notre besoin d’un peu de chaleur humaine. Ou notre paresse. Ou peut-être encore notre lâcheté : il laisse entendre qu’il va faire pour nous ce qui nous paralyse, par exemple nous trouver des clients. Et il extirpe de nous une valeur que nous ne pensions pas y être : il nous prend notre temps, nos idées, il utilise notre réputation, il nous fait faire ce qu’il ne sait pas faire… 
Il est vraisemblable, comme le dit le psychologue Trivers, que l’escroc n’est pas conscient d’être un escroc. C’est le secret de sa réussite. Poussé par son intérêt, qu’il confond avec le bien, il exploite nos faiblesses ? Quand on lui montre son comportement, il devient fou-furieux, prêt à tuer : on piétine son honneur ? comme Tartuffe ?
La liberté, c’est le vol
L’escroc nous pose un défi existentiel ! Il nous révèle nos turpitudes. Madoff va nous le démontrer. Les gens qu’il a escroqués auraient été conscients de participer à une escroquerie. Ils n’avaient pas compris qu’ils en étaient les victimes. Nous sommes tous des petits escrocs, le maître escroc nous révèle notre nature. Et il fait de nous des criminels. Plus possible de lui échapper. Autre raison pour laquelle Montesquieu a écrit que le principe de la démocratie était la « vertu » ? En liberté, si l’homme n’est pas vertueux, il sombre dans l’abjection ? Impossible d’avoir la plus petite fissure ? 
Alors, si nous ne voulons pas périr de nos fissures, il faut vite les connaître ? Ou reconstituer un rien de lien social sain ? En attendant, payons nos cafés ? 

Petit traité de manipulation : le principe de cohérence

Une école prestigieuse m’appelle. Veux-je faire un cours à un groupe de « hauts potentiels » d’un organisme public ? C’est mal payé (en particulier, le cours n’est pas supposé être préparé), mais flatteur. Et l’enseignement est une sorte de hobby pour moi. 
Mais la situation se complique. On me dit que la directrice de « l’université d’entreprise » n’est pas contente de ma proposition de programme. « Changement » ne doit pas s’appeler « changement ». Car le changement n’existe pas. Il n’y a que des transformations bien propres et continues. D’ailleurs, elle n’est d’accord avec aucun des mots que j’utilise (qui ne sont pas les miens : j’ai pris modèle sur la présentations des formations précédentes), y compris ceux qui disent que je vais fournir le support de cours sur transparents… Puis on me demande de la rencontrer pour défendre mon cours. Le responsable du programme a visiblement jeté l’éponge. J’apprends alors qu’elle a été mécontente du cours de finance qui a précédé le mien (n’était-il pas ce qu’elle entendait par finance ?). Elle a aussi mis un terme aux services d’une précédente grande école, qui assurait le cursus. « On n’est pas là pour se faire engueuler », ai-je fini par penser. Chère Madame, je ne suis pas un chien. J’ai donc renoncé.
J’aurais dû le faire plus tôt. J’ai perdu beaucoup de temps pour rien. Pourquoi ai-je tant tardé ? Cette histoire est une illustration d’une technique de manipulation dont parle très bien Robert Cialdini. C’est le « principe de cohérence ».

L’homme respecte ses engagements, même s’il les a pris à la légère. Initialement, j’étais intéressé de faire un cours stimulant sous les auspices d’une école prestigieuse. Le tarif était secondaire car l’investissement était faible (même en comptant la préparation, cela ne me prenait pas plus de trois jours). Puis j’ai été amené petit à petit à accepter de faire de plus en plus de choses et à prendre de plus en plus de risques…  (Un résumé de l’ouvrage de Robert Cialdini.)

Petit traité de manipulation : antidotes

Ce blog répète que la société évolue par cycles. Après le Yang, le Yin. Bref, la manipulation a mangé son pain blanc. Comme le montre la série du Petit traité de manipulation, la société a commencé à identifier ce mal. Il me semble aussi qu’elle redevient une société, c’est-à-dire un tissu d’entraide. En attendant, que faire pour ne pas être manipulé ?

Il n’y a pas de solution simple. La manipulation se joue dans l’instant, par exploitation de notre inconscient et de faiblesses ensevelies en nous. S’armer contre  n’est donc pas une question de formule magique mais un entraînement quotidien, par affrontement de la manipulation, qui doit s’accompagner d’une recherche de ce qui peut être exploité chez nous.

Or, ces failles sont quasi impossibles à repérer en temps normal. C’est la manipulation qui les révèle. (Encore faut-il se casser la tête pour comprendre ce qui a bien pu dysfonctionner.) La raison en est que nous les avons généralement ensevelies parce qu’elles nous faisaient peur. Affronter la manipulation, c’est donc s’attendre à perdre des batailles, avant de gagner, éventuellement, des guerres. Bref, il faut commencer par apprendre à se relever de revers, et surtout à ne pas les prendre trop au sérieux. 
Il y a tout de même un antidote, théorique malheureusement : la « responsabilité », une autre idée fixe de ce blog. Si vous êtes responsable d’une décision, elle ne peut pas vous avoir été extorquée par manipulation.
Mieux, prendre une décision responsable étant prendre une décision dont on assume les conséquences (définition du droit français), on ne peut pas être un manipulateur.

Finalement, il y a aussi de l’efficace pas trop théorique : ne pas être seul. En effet, non seulement un homme protégé par un groupe est difficile à manipuler, mais parler de son stress permet de l’évacuer. Attention ! Ce groupe doit être constitué de « donneurs d’aide » (l’antithèse du manipulateur).

Happy end. Le petit traité de manipulation se finit bien :

  • La manipulation nous fait nous découvrir, elle nous force à une forme de psychanalyse. Ce qui ne tue pas renforce !
  • Le risque de manipulation pousse au développement de liens sociaux forts. 

Petit traité de manipulation : qui est le manipulateur?

La manipulation est  une destruction de l’identité humaine. Elle inflige plus que la mort. D’ailleurs, les techniques qui précèdent ont été utilisées avec succès par tous les régimes totalitaires. (Exemple classique : le traitement du héros du 1984 d’Orwell.)

Comme le dit le biologiste Robert Trivers, qui a étudié l’avantage évolutif du mensonge, on ne ment bien que si l’on est convaincu par son mensonge. Pour être malfaisant, le manipulateur devrait être conscient de ses actes, ce qui n’est pas le cas, probablement.

La manipulation est une innovation, au sens de Robert Merton, c’est une tricherie à laquelle nous invite notre société. Car elle, et mon instituteur de CM2, nous a dit que l’individu devait s’épanouir, se libérer des contraintes sociales. Mais le meilleur moyen de réussir, seul, n’est-il pas d’exploiter nos positions de force sociales ? Quand on n’est pas un oligarque, sur quoi avons-nous du pouvoir sinon sur nos proches ?

Un ami libanais me disait qu’il avait été éduqué dans la rue, par son village. Aujourd’hui, la société s’étant distendue, barricadée dans ses demeures, elle n’a plus les moyens de nous mettre à temps dans le droit chemin. Or, plus la manipulation nous réussit, plus elle devient un réflexe inné.

Compléments :
  • TRIVERS, Robert, The Folly of Fools, Basic Books, 2011.
  • Voici un paradoxe comme les aime ce blog : en libérant l’homme, 68 l’a asservi ! 

Petit traité de manipulation : l’agression

Les sociétés ont pour principe de ne « pas faire perdre la face » à l’un des leurs, dit la psychologie. Par exemple, nous ne disons pas à une personne qui se croit belle qu’elle ne l’est pas. (Sauf dans son dos, mais ça ne compte pas.) L’agression est l’exact envers. Il s’agit d’attaquer l’autre en l’insultant, et, mieux, en lui jetant à la figure ses propres défauts. (L’accuser d’être un escroc si vous êtes un escroc.) La manœuvre est géniale : elle fait disjoncter le cerveau !

Lors d’une agression, notre cerveau rationnel se déconnecte, et est typiquement hors d’usage une demi-heure. Notre cerveau reptilien prend nos commandes. Sa logique : « fight or flight » fuir ou se battre. Bref, nous perdons tous nos moyens !

L’art de Nicolas Sarkozy est fascinant. Exemples :
  • Il a passé son mandat à se contredire, à annoncer des contre-vérités, et à accuser son opposition d’être une girouette, incapable de gouverner.
  • Dans son débat avec M.Hollande, il rompt avec toutes les règles de la politesse, il accuse son interlocuteur de mensonge, de calomnie… Par ailleurs, il prend à contre la logique « méritocratique » même de la société française : le pas très bon élève Sarkozy a voulu mettre en défaut M.Hollande, en sous-entendant qu’il était ignominieux d’être inspecteur des finances, élite de notre élite et rêve de toutes les mères.
Bien sûr, cette technique n’en est pas une. Il suffit d’être convaincu que la société est injuste avec soi pour l’utiliser naturellement. On est d’ailleurs renforcé dans cette certitude par le spectacle d’hypocrisie qu’elle donne. Et l’agression est efficace, parce que, justement, elle est tellement inconcevable pour la société, qu’elle n’est pas armée pour y répondre.
Compléments :

Petit traité de manipulation : l’injonction paradoxale

L’injonction paradoxale a connu une grande popularité récemment. En effet, elle est liée à la souffrance au travail. Et elle tue, par suicide.

L’injonction paradoxale, qui s’appelle double bind depuis qu’elle a été étudiée par Gregory Bateson, consiste à placer une personne entre deux obligations contradictoires, une consciente, l’autre non. Par exemple, un avocat m’a parlé d’un manager à qui l’on a demandé d’augmenter la rentabilité de son unité par réduction de ses coûts, ce qui était impossible. Mais impossible de refuser, sous peine (implicite) de perdre son emploi ou d’être mal noté. Épuisement à la tâche, et suicide.

La subtilité de l’art de l’injonction paradoxale est de la construire sur ce à quoi la personne tient le plus, par exemple son sens de l’honneur, l’amour qu’elle éprouve pour vous, le respect qu’elle doit à ses parents, sa peur de la mort…

Mais, l’injonction paradoxale peut aussi être involontaire, et c’est pourquoi elle est aussi dangereuse. Dans l’exemple précédent celui qui a donné l’ordre était peut-être ouvert à d’autres solutions qu’une réduction de coûts…

L’injonction paradoxale est d’autant plus effrayante que, comme l’Escherichia coli, elle est présente à l’état latent dans notre société. En effet, c’est une généralisation, par exemple, de la méthode qui consiste à obtenir ce que les parents désirent de leurs enfants « si tu ne fais pas, tu n’auras pas ». 

Petit traité de manipulation : le framing

Le « framing » est un procédé qui consiste à formuler (frame) une question en sous-entendant sa réponse. Par exemple ? 80% de nos produits n’intéressent pas le marché, ce qui sous-entend que l’opinion du marché est importante. Ou, quel taux de croissance peut faire baisser le chômage ? Ce qui sous-entend que chômage et croissance sont liés.

L’interlocuteur est obligé d’entrer dans la logique implicite de la question, sous peine de paraître idiot.
The Economist, ma lecture favorite, est un champion du framing. Dès qu’il y a un problème mondial, il sous entend que sa solution est économique.Ce qui n’a pourtant rien d’évident. Tout d’abord, les périodes de plein emploi et de prospérité n’ont pas été des périodes où l’économie régnait en maître, mais au contraire des temps de réglementation. À l’envers, dans les périodes de grande déréglementation l’humanité à eu recours à la charité (RSA, ONG…) pour nourrir son prochain. Ensuite, cette hypothèse conduit à asservir l’homme à l’économie, une chose. Il n’y a pas besoin de s’appeler Karl Marx pour penser que c’est inacceptable.
La technique du framing s’est déployée récemment à échelle industrielle. Nos partis politiques ont ainsi rebaptisé ce qui servait leurs intérêts de noms qui sous-entendaient l’approbation de la morale collective. La gauche est « de progrès », par exemple. Pour la droite, les riches sont les « créateurs de richesse », ou « travaillent dur », le loisir (du pauvre) est de « la paresse ». Aux USA elle est « pro life », favorable à la vie (i.e. anti IVG et contraceptif).
Compléments :