Économie et irrationalité

Évolution des théories économiques.

La théorie économique orthodoxe part du principe que l’homme est rationnel, c’est-à-dire qu’il prend des décisions parfaites. Depuis des années cette idée est attaquée. Mais l’édifice ne vacille pas réellement. Jusqu’à cette crise.

D’un seul coup, l’économiste considère que l’homme est totalement irrationnel.

Rationalité et crise estimait que les investisseurs avaient des seuils ; que la crise leur a fait dépasser ces seuils, si bien qu’ils sont perdus. Il faut leur créer de nouveaux seuils.

Le billet précédent exhume la différence entre risque et incertitude de Frank Knight. L’idée est élégante. Le risque est modélisable par une loi de probabilité. L’incertitude est totalement incertaine. Pour Knight le rôle de l’entrepreneur est d’absorber l’incertitude et c’est pour cela qu’il reçoit un « profit », ce qui reste après que la rémunération du prévisible soit payée. (En gros le profit reçu par Bill Gates, c’est sa fortune moins le salaire dû à un dirigeant).

Pour Ricardo Caballero les investisseurs sont paralysés par l’incertitude. Ordinairement ils l’ignorent. Mais quand elle survient, ils la croient la règle absolue (i.e. la crise ne pourra pas avoir de fin). Comme dans le cas précédent, il faut les débloquer par un gros choc, pour les ramener dans un environnement prévisible.

C’est pourquoi il y a un consensus entre gouvernants et économistes pour annoncer d’énormes plans de relance.

Compléments :

  • Ces théories semblent aller dans le sens d’une de mes constatations : les dirigeants actuels (et les investisseurs) sont des « managers » et pas des « leaders » (ou des entrepreneurs). Voir Qui sont nos dirigeants ?
  • Pour Benoit Mandelbrot, il n’est pas question d’incertitude, mais de risques mal modélisés : Le financier face au risque.
  • Le point commun entre les économistes est qu’ils ont de totales certitudes. Et qu’ils n’hésitent jamais à risquer nos vies pour leurs idées. Aussi, ils ne jurent que par la psychologie : ils n’ont pas encore découvert que l’homme appartenait à une « société » (et donc qu’ils devraient étudier la sociologie – voir une application dans : Crise financière et lait frelaté). 

Le financier face au risque

Du type d’erreur que continue à commettre le financier.

Un article dont j’ai parlé (L’illusion de l’économiste) disait que les financiers utilisaient de plus en plus les calculs de risque qui ont suscité la perte de l’économie mondiale. L’erreur commise est amusante :

Quand des modèles compliqués sont utilisés pour créer des produits financiers, le concepteur étudie l’historique des prix. Si historiquement les prix tendent à augmenter, et le risque est apparemment bas, cela va devenir la prédiction pour l’avenir. Ainsi une bulle est créée. Des prix croissants entrent dans le modèle augmentant les valorisations et augmentant encore plus les prix.

Benoît Mandelbrot explique depuis longtemps que ces modèles de risque (basés sur la loi de Gauss) sous-estiment l’exception. Ils modélisent le régime normal, alors que le risque, c’est justement ce qui ne l’est pas. Or, les exceptions sont, presque, la règle de la finance. Bill Gates est plus riche qu’un million de fois la moyenne américaine. Les crises, dans lesquelles nous passons la moitié de notre vie, font plonger les marchés de manière colossale par rapport à leurs fluctuations « normales », seules préoccupations des modèles financiers. Les lois dites « de puissance » semblent plus conformes à la réalité, dit-il.

On peut s’amuser de la stupidité de nos « élites ». Mais notre sort est entre leurs mains.

Pas possible de les contrôler. Ils ont une vie à plein temps pour produire des formules incompréhensibles et erronées. Où chercher une solution ?

  • Mon idée ordinaire est de favoriser les arrangements qui forcent le financier à décider en groupe. L’individu seul est susceptible à l’idée fixe et à l’entourloupe, lorsqu’il rencontre une difficulté. Le groupe a plus de chances d’être parcouru par plusieurs idées et sa capacité de traitement de la complexité est supérieure à celle de l’isolé.
  • Pour Montesquieu, la liberté de l’homme doit être assurée par des forces sociales qui s’annihilent (contre-pouvoirs). Ce système n’est pas immobile : la nécessité partagée le met en mouvement. Il faut que tout le monde soit d’accord. C’est ainsi qu’est construit le système démocratique : législatif, exécutif et judiciaire. Et si l’on essayait de trouver une organisation qui paralyse la décision du financier ?

Complément :

  • Mandelbrot, Benoît, Taleb, Nassim, A focus on the exceptions that prove the rule, FT.com, 23 mars 2006. L’usage des lois de puissance en économie semble devenir petit-à-petit à la mode. The Economist de la semaine dernière cite un jeune économiste prometteur, Xavier Gabaix, qui s’en sert (International bright young things). Par ailleurs l’organisation d’Internet semble obéir à ce type de lois (WATTS, Duncan J., Six Degrees: The Science of a Connected Age, W. W. Norton & Company, 2004).
  • Ce qui a décuplé l’efficacité de ces erreurs : une fois que les financiers ont cru qu’ils possédaient des mesures de risque, ils ont assemblé des produits complexes, dont les risques étaient la combinaison de ceux des produits sous-jacents. Toute l’économie a été contaminée. Et, quand on a commencé à douter des composants du mélange, l’économie a pris le contre-pied de ce qu’elle avait fait jusque-là : comme elle était méfiante, elle s’est mise à se protéger excessivement, asséchant les flux financiers. (PERSAUD Avinash, How risk sensitivity led to the greatest financial crisis of modern times, www.voxeu.org, 7 octobre 2008.)
  • Les groupes ne sont pas sans reproche : risque de consanguinité. Galbraith (Crash de 29 : contrôle impossible) montre que la classe dirigeante américaine (qui est équivalente à la classe financière) est très homogène en termes de valeurs. Du régulateur à Madoff, il n’y a en a pas un pour racheter l’autre. Le phénomène est ancien (présent en 29, et certainement avant). Comment apporter à ce monde replié sur lui-même un peu de diversité ?
  • Sur Montesquieu, et, plus généralement, la question des systèmes qui assurent la liberté de l’homme : MANENT, Pierre, Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette Littérature, 1997.