Aung San Suu Kyi

Depuis quelques temps la presse anglo-saxonne est critique vis-à-vis de Aung San Suu Kyi. Longtemps, elle fut considérée comme une sainte. De plus en plus, depuis qu’elle est parvenue au pouvoir, on lui reproche d’être un dictateur. En particulier de laisser massacrer une minorité religieuse.

Le phénomène n’est pas neuf. Il en a été de même avec Alexandre Soljenitsyne. On l’a beaucoup encensé lorsqu’il était un opposant à l’URSS. Jusqu’à ce que l’on découvre qu’il était beaucoup plus éloigné des valeurs de l’Occident que ne l’était l’Union soviétique. Mais, au moins, lui n’a pas eu le pouvoir.

Enseignements ? Peut-être que l’Occident croit un peu trop que ses valeurs sont universelles. Alors que ce qui compte pour l’homme, c’est probablement les valeurs de ses parents. Mais, surtout, les valeurs de l’Occident ne sont pas d’un grand secours dans les périodes de crise. C’est peut-être une leçon des printemps arabes. En Malaisie, si je comprends bien, la minorité s’est radicalisée. Il y a un conflit interne. Dans ces conditions, la solution la moins risquée pour un gouvernement est la force.

(D’ailleurs, c’est celle que nous employons avec notre propre terrorisme, alors que l’on pourrait argumenter qu’il est le fait d’une minorité maltraitée.)

L’eau

GALLAND, Franck, L’eau, Géopolitique, enjeux, stratégies, CNRS éditions, 2008. Dominique Delmas s’inquiète du manque d’eau et des malheurs qu’il pourrait entraîner. Il m’a envoyé ce livre qui analyse la question sous l’angle géostratégique. Souvenirs :
  • D’ores et déjà la situation est déplorable. 1,1 md de personnes n’ont pas accès à l’eau potable, et 2,6md à un assainissement. 4md pourraient être sous stress hydrique en 20025, 90% du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord souffriraient alors de pénurie d’eau. Un milliard de personnes pourraient émigrer faute d’eau. L’agriculture est le gros consommateur d’eau, 70% en moyenne, 82% chez les pays à faibles revenus. Dommage que le livre n’ait pas approfondi la question (une simple meilleure gestion des pertes et de l’évaporation pouvant régler les problèmes du monde).
  • De même, j’aurais aimé que F.Galland creuse deux autres remarques curieuses : un kilo de bœuf demande 15 fois l’eau nécessaire à un kilo de blé. 1 litre de biocarburant demande 1000 litres d’eau ! Étrangement, ce bilan apocalyptique n’a pas de conséquence dans la suite du livre, qui laisse entendre que le retraitement d’eau, et Veolia (pour lequel travaille l’auteur), sauveront la planète.
  • L’eau est devenue une arme. Par exemple, l’industrie israélienne de l’eau est en partie dirigée par d’anciens généraux. La Turquie et la Chine sont des « hydropuissances » qui utilisent leurs fleuves pour servir leurs objectifs géopolitiques.
  • Le cas de la Chine est particulièrement intéressant, comme d’habitude. Le pays donne l’impression d’un très dangereux apprenti sorcier. D’une part il est sous la menace d’une pollution monstre, d’autre part, il manque cruellement d’eau. De surcroit son désir d’exploiter le Xinjiang et le Tibet, et leurs richesses naturelles l’amène à déplacer beaucoup de monde dans des zones arides. Du coup il en est venu à reconcevoir son hydrographie, en alimentant certains fleuves vides avec le cours d’autres, et en utilisant le Tibet, Château d’eau de l’Asie, pour ses besoins. En fait, la Chine est en train d’asservir certains voisins (Birmanie, Laos, Cambodge), et de s’aliéner les autres (Vietnam, Inde), qui s’inquiètent de cet impérialisme. Mais la Chine est un pays fragile. Le mécontentement de ses populations polluées est une redoutable menace à l’ordre public. En termes d’eau, la seule bonne nouvelle vient de Chine. Afin de dominer l’industrie mondiale du secteur, elle veut utiliser les compétences qu’elle doit acquérir pour nettoyer le désastre écologique qu’elle a créé .
  • Plus généralement, le manque d’eau a transformé ceux qui en étaient affectés, notamment Singapour (qui dépend de la Malaisie avec qui il est fâché, et qui exploite donc de plus en plus eaux usées et de pluie) et Israël, sont devenus des champions du traitement d’eau.
Compléments :
  • J’ai préféré à ce livre l’article que cite A boire !

Consensus de Washington

En préparant l’intervention de Dimitri Uzunidis concernant la Russie, j’ai découvert une expression inconnue : Consensus de Washington.

  • Elle viendrait de l’économiste John Williamson. Il a résumé ainsi ce que pensaient alors les cercles dirigeants de la finance américaine (donc mondiale) : on savait désormais comment rendre une économie prospère. Le consensus était une liste de 10 recommandations sensées faire l’unanimité chez les experts. Dans les faits des divergences sérieuses demeuraient. Le seul consensus était probablement que l’économie de marché avait définitivement triomphé et qu’on avait là le moyen de sauver les pays pauvres. Ensuite tout ne serait qu’une question d’ajustements mineurs.
  • Mise en œuvre enthousiaste. Et série de crises majeures : Turquie, Venezuela, Argentine, Mexique, Corée du sud, Malaisie, Philippines, Thaïlande, Russie et Brésil. À chaque crise, on découvre une faille, a posteriori ridicule, dans le modèle. Et il évolue et se complexifie. À chaque fois on croit possèder la martingale gagnante. Nouveau drame humain.
Réflexions personnelles… Ce que prêchait le Consensus de Washington ressemble étrangement aux idées qui couraient au temps de la Nouvelle économie : on disait, aux USA, que le capitalisme ayant gagné le monde, il n’y aurait plus de crises. Qu’il fallait installer partout la « destruction créatrice » du marché, détruire les grandes entreprises, ou, du moins, remplacer leur fonctionnement interne par un marché. Enron, et les start up Internet donnaient raison à ce modèle. Quand il s’est effondré, le gouvernement américain a réduit les taux d’intérêts pour prévenir une crise. D’où nouvelle bulle spéculative, « les subprimes ». D’où nouvelle réduction de taux. Et le gouvernement va au secours des institutions financières ébranlées par les conséquences de leurs malversations. Il envisage même de les nationaliser (ce qu’a fait l’Angleterre avec la banque Northern Rock)… Je tire de cette observation deux idées :

  1. L’Américain est pragmatique. La fin justifie les moyens est probablement son idéologie fondamentale. S’il doit en venir à la nationalisation et au socialisme pour réussir, il le fera. De même il serait faux de parler d’une théorie économique. Rien n’y est figé.
  2. Le Français, par contre, a besoin de certitudes : toute son éducation lui dit qu’il existe une « seule bonne solution ». Le succès apparent des Américains lui fait croire qu’ils l’ont trouvée. (Il est d’autant plus abusé que les bulles spéculatives peuvent durer plus d’une décennie.) Il adopte quelques idées qui semblent y courir. Mais parce qu’il n’est ni habitué à douter de ce en quoi il croit, ni très soucieux de ce qui se passe à l’extérieur, il ne les voit pas évoluer. Comment arriver à faire que la lenteur française ne soit pas victime de « l’innovation américaine » ? Je suggère un Institut Pasteur du risque financier. Il analyserait en permanence les nouvelles idées américaines et les évaluerait. Son travail serait simplifié par le fait que l’Américain a relativement peu de mémoire : certaines idées font des retours réguliers. Cet Institut pourrait ensuite alimenter en quasi certitudes le reste de la nation.

Pour en savoir plus:

  • L’origine principale de mes informations sur le Consensus de Washington : Moises NAIM, Fads and fashion in economic reforms: Washington Consensus or Washington Confusion?, Third World Quaterly, Vol 21, N°3, 2000.
  • Kevin J. STIROH, Is There a New Economy?, Challenge, Vol. 42, No.4, Juillet – Août 1999.
  • Stephen B. SHEPARD, The New Economy : What It Really Means, Business Week, 17 Novembre 1997.
  • Gary HAMEL, Reinvent your company, Fortune, 12 Juin 2000.