Verre à moitié vide

C’est étrange. Ce que j’entends depuis hier soir présente l’élection de M. Macron comme un échec. Il n’a eu que 24% au premier tour. 50% de ces voix étaient « par défaut ». Donc il ne représente que 12% des votants du premier tour. Autant dire, rien. Ou, pire, un groupe d’affreux privilégiés. D’ailleurs il y a eu une abstention énorme, et beaucoup de bulletins blancs. Et Marine Le Pen a récolté 11m de voix, du jamais vu. 
Certes, mais beaucoup de beaux esprits prévoyaient la victoire de Marine Le Pen. On disait que si M.Macron n’obtenait que 55% des voix, il se ferait balayer lors des législatives. En 2002, M.Chirac, a gagné le premier tour de la présidentielle avec moins de 20% des voix. Pourtant personne n’a mis en cause sa légitimité. En termes d’abstention et de blancs, cette élection se compare à celle de Pompidou. Or, il n’y avait pas eu, alors, une telle pub pour le vote blanc et l’abstention, et  cela n’avait ému personne en son temps. Et Pompidou n’a jamais été vu comme un président faible. Finalement, en Angleterre, il n’y a généralement guère plus d’un tiers de la population qui vote pour le parti du premier ministre en place. (Qui, lui, n’a aucune légitimité directe.)
Ce que je vois de la presse étrangère tend à dire que M.Macron a fait systématiquement mieux que ce que l’on attendait de lui. Et que l’on souffle de voir que la France n’a pas été submergée par une marrée nationaliste. D’ailleurs, qui aurait mis un kopeck sur ses chances quand il a annoncé son projet ? Aujourd’hui, il se présente avec une équipe de vieux briscards et de jeunes loups, qui vont renouveler la politique française, dit le Financial Times. Certes il a encore du boulot. Mais, à quoi cela sert-il de partir perdant ? De toute manière, à vaincre sans péril…

Effet Clinton

J’entendais un dirigeant des « Insoumis » dire qu’il avait fait le marché et qu’il avait rencontré un grand nombre de gens très remontés contre M.Macron. Je ne fais pas les marchés, mais je rencontre aussi beaucoup de gens qui l’exècrent, simplement pour ce qu’il représente, pour sa simple apparence. Et pourtant, ce ne sont pas des perdants de la globalisation, et ils sont même à la pointe de la transformation numérique. 
Effet Clinton ? Sans s’en rendre compte, les classes dirigeantes ont accumulé une énorme haine contre elles. C’est devenu épidermique. 
Que le phénomène ne soit pas plus violent montre peut-être la sagesse de la population. Mais  M.Macron vit sur une poudrière. 

Mysticisme

Je pense que Bergson aurait appelé M.Macron un « mystique« . L’homme politique tel que nous le côtoyons veut être président : la fin justifie les moyens. M.Macron me semble porter un projet qui le dépasse. Et ce projet n’est pas le libéralisme financier, même s’il peut être confondu avec lui. Car, si M.Macron n’est pas l’émanation de « l’élan vital », comme l’aurait aimé Bergson, au moins il semble animé par un courant de pensée majeur dans notre tradition. Un courant auquel on peut rattacher Proudhon. C’est comme cela que je lis les lois El Khomri : ce sont des lois d’association, d’économie sociale. 
Pour Bergson, le mystique est un homme d’action. Il agit bien, par intuition, parce qu’il est animé par le bien (l’élan vital). Quant à M.Macron, je crois surtout qu’il a la bonne formation. Cela a certainement servi de Gaulle d’être un militaire en temps de guerre. Aujourd’hui, dans une France dominée par l’inspection des finances, et les hauts fonctionnaires de l’ENA, il n’est pas, probablement, possible de faire quoi que ce soit quant on ne connaît pas ses rites. 

Stéréotype

M.Hollande serait très similaire à M.Macron. Voilà ce que disait, dimanche, chez France Culture, un des auteurs de « Un président ne devrait pas dire ça« . Contrairement à ce que l’on croit, il serait peu ou pas socialiste, pragmatique et pas idéologue. Il voyait M.Macron comme son héritier. Mais en 2022, plutôt qu’en 2017. S’il lui reproche quelque chose, ce n’est pas ses idées, mais de renier son père. 
Surprenant comme l’on peut se tromper sur les gens. MM.Hollande et Macron sont peut être identiques alors que l’un semble un apparatchik d’une gauche dangereusement éloignée des réalités, alors que l’autre paraît au delà de toutes les droites.
Morale ? Nous obéissons à des stéréotypes. Et c’est très, très, dangereux.  

M.Macron fait peur

M.Macron fait peur. Y compris au patronat ! Pourquoi ? Parce qu’il représente la finance. Mme Le Pen rassure. Paradoxe, disait France Culture. Ma théorie :
Le management des entreprises ressemble à M.Macron. Il est jeune, beau, dynamique, bien pensant. Depuis des décennies, il produit des transparents et des raisonnements imparables. Au début, on les a crus. Puis on a vu qu’ils produisent des licenciements et des conditions de travail de plus en plus dures. Et cela sans que l’on puisse en voir la fin. Et cela pour beaucoup de monde. Y compris des gens qui ressemblent à M.Macron. Quant à la classe Macron, sa fortune ne fait que croitre. Démesurément. Cela, l’électeur l’a vécu dans sa chair. Et, quand il voit M.Macron, il a un réflexe pavlovien. 
Le principe de ce que l’on appelle aujourd’hui le « progrès » est de faire des perdants, de plus en plus de perdants. Et c’est revendiqué. Et cela fait peur. De plus en plus peur. Actuellement, M.Macron attaque Mme Le Pen sur le terrain du nationalisme. Erreur. C’est son message initial qui était juste. Il doit démontrer que le progrès peut être bon pour tous. Or, il a un formidable atout pour réussir. Comme l’ont prouvé les Vikings et beaucoup d’autres, il n’y a pas mieux qu’un voleur pour faire respecter la loi. 

Jeunesse

MM.Tsipras et Renzi ont attaqué le rempart Merkel, et ils ont dégringolé. Il est possible que M.Macron tente l’aventure à son tour. Mais il le fait avec une base qui sera peut-être extrêmement instable. Il n’a que des ennemis. Peut-être dira-t-il, comme un ancien client, dirigeant de mutuelle, et croisé de l’économie sociale : « comment se fait-il que je doive me battre contre ceux pour qui je me bats ? ».
Si j’en juge par mon expérience, c’est l’inconscience qui permet de réussir l’impossible. Et, lorsque l’on est jeune, on est inconscient. La jeunesse de M.Macron est un atout immense. 

Make Europe great again ?

Quel est le projet de M.Macron pour l’Europe ? Il parle de plan de relance et d’uniformisation des lois sociales (billet précédent). Paroles vides ? 
En exploitant les bas salaires des pays de l’Est, notamment, l’Allemagne a obtenu un avantage sur les pays de la zone euro, leur imposant une forme de dévaluation. Remonter les niveaux de vie européens réglerait en grande partie les problèmes français. En outre, les délocalisations de plus en plus se faisant à l’intérieur des continents, cela les réduirait aussi (cf. affaire Whirlpool). 
La « création de valeur » en Europe passerait d’une logique de mise en concurrence, de licenciement et de réduction de salaires, à une logique d’innovation, et peut-être aussi de collaboration intra européenne pour l’exportation. Forteresse Europe. Mais Forteresse conquérante. Il y aurait un danger inflationniste, probablement. 
Nos difficultés viennent de l’Europe : M.Macron et Mme Le Pen sont peut-être d’accord. Seulement l’un veut la changer, alors que l’autre veut en sortir. 

Domino

M.Macron pense à l’Europe. Son projet demanderait de montrer à l’Allemagne que la France est vertueuse. Ce qui fait dire à La Tribune : bis repetita. Depuis près de dix ans, l’Europe n’arrête pas de faire plaisir à l’Allemagne, qui en demande toujours plus. Le problème de l’Europe : c’est l’Allemagne. C’est à elle de changer, pas à la France. 
Et si M.Macron jouait aux dominos ?
Il me semble que M.Macron croit en ses réformes, il ne les fait pas pour l’Allemagne. Par ailleurs, pourquoi ne change-t-elle pas ? Parce que la France a fait corps avec elle, ce qui a bloqué les velléités de rébellion grecques, italiennes ou autres. M.Macron semble beaucoup plus déterminé, courageux ?, que ses prédécesseurs. Le secret du changement réussi, c’est « d’y croire ». Et je soupçonne de plus en en plus que M.Macron « y croit ». Et, surtout, il a un atout maître : Mme Le Pen. Il peut dire : « c’est moi ou la fin du monde ». 
Mais, pour qu’il réussisse, il faut qu’il fasse accepter à l’Allemagne une mesure qui va avoir des effets immédiats sur l’emploi. Quelque-chose qui donne de la visibilité à très long terme à l’entreprise, et ne puisse pas être remis en cause par un changement politique. 
Difficile à trouver, en temps de paix ? La recette du changement, encore une fois, c’est d’y croire. Pour retrouver confiance en soi. Il suffit d’un premier succès, symbolique, d’un domino… 

MM. Macron et Hollande

M.Macron est-il l’héritier de M.Hollande ? Et si c’était le contraire ?  The Economist voyait l’un comme l’ultralibéral idéal, et l’autre comme un apparatchik gauchiste teinté dans la masse. Dans ces conditions, si ce dernier organisait une cohabitation avec MM.Valls et Macron, c’était l’effet d’une ruse machiavélique (mitterandienne, plutôt), aurait-on pu penser. Et si ça n’avait pas été le cas ? Et s’il s’était converti ? (La thèse de The Economist.) Ce qui lui a manqué, peut-être, est d’avoir dit, comme tente de le faire M.Macron, qu’il comprenait les problèmes de ses concitoyens, et qu’il n’avait pas d’idées préconçues pour les résoudre. Mais que le mal du pays, c’était ses divisions. Et qu’il voulait, avant tout, y remédier. 

Les influences de M.Macron

Qui a été invité à La Rotonde, par M.Macron ? « Les invités étaient symboliques : le héros de la gauche verte, Daniel Cohn-Bendit, le mentor politique de M.Macron et l’ancien conseiller du président Mitterand, Jacques Attali, des acteurs et des personnalités du spectacle dont François Berléand et Stéphane Bern, l’écrivain Erik Orsenna, l’architecte Roland Castro and l’actrice Line Renaud.« 
Ces gens sont-ils admirés par les Français ? On dit que ce qui fait l’attrait de M.Macron est sa nouveauté. L’ancien est compromis. M.Macron l’a-t-il compris ? Refait-il le coup de M.Sarkozy, son yacht et le Fouquet’s ? Le coup de l’homme qui croit qu’il a été élu parce qu’il porte les aspirations du pays ?