Changement politique ou social

Proudhon et Marx ne se sont pas compris. Ils ne parlaient pas du même changement. Proudhon aimait la société de son temps. Il déplorait que tout le monde n’y ait pas une place, ou n’y soit pas heureux. Alors, en jouant sur les mécanismes sociaux, il a voulu la changer. C’est ce que j’appelle le « changement social ». Marx, quant à lui, n’était pas content de la structure de la société, elle-même. Changer la structure d’une société est un « changement politique », selon une définition qui m’est propre. C’est un acte de foi.
Pour moi l’as, involontaire ?, du changement politique a été le président Giscard d’Estaing. La massification de l’enseignement supérieur pourrait bien avoir fait disparaître le dernier des privilèges, celui de l’éducation. Avant, l’inégalité était structurelle, maintenant, elle est artificielle.

Cependant, ce changement a eu des conséquences imprévues. En particulier, l’effondrement du niveau de l’enseignement, à l’envers des espérances de notre président. Mais aussi un afflux de pseudo intellos, et un déficit de personnes pratiques, bref une société dysfonctionnelle. Quant à Marx, on lui doit de multiples révolutions et quelques régimes totalitaires. Bref un bain de sang et la souffrance des masses. En fait, les deux changements sont complémentaires. L’un correspond à une aspiration collective, l’autre permet sa réalisation, dans l’intérêt de l’individu. 

Intransigeance

Ce qui caractérise M.Macron, c’est l’intransigeance. Contrairement à ce qui se passait jusque là il semble insensible à la concession. Y compris au langage : il ne prend aucun soin de trouver une façon commerciale de présenter ce qu’il va faire. D’ailleurs, il ne semble pas tellement désireux d’en parler. Sa communication est non verbale ?
Pendant longtemps ce blog a eu l’impression que le jeu politique consistait à dire : il n’y a que deux partis, et l’autre est pire que moi. Ce qui produisait un cercle vicieux de médiocrité. La seule opposition réelle était le mouvement de foule. M.Macron semble avoir pris à contre ce système : je peux faire ce que je veux, il n’y a personne en face de moi ? Et, si je peux écraser la main de M.Trump, je n’ai pas peur d’une manifestation de la CGT ?

Stratégie électorale

Législatives. Je me renseigne sur les candidats qui se disputent mon suffrage. Surprise. Le candidat du mouvement présidentiel, Hugues Renson, est un ex proche de M.Chirac. Or, le député en place, M.Lamour, est un gaulliste. Pire : M.Debré, sans doute le meilleur ami de M.Chirac, appuie M.Renson, qu’il traite, lui aussi, « d’ami ». 
Mon quartier a une autre particularité. C’est une sorte de village gaulois. Il résiste depuis longtemps au maire actuel de Paris, qui tente de s’y faire élire… La tactique de M.Macron semble partout la même. Il oppose au sortant quelqu’un de sa couleur, mais qui n’est pas contaminé par les pratiques politiciennes. Les aspirations de l’électorat, sans les désagréments de la politique ?
Si c’est le cas, c’est une manoeuvre brillante. 

Président normal

Ce qui me frappe en lisant la presse internationale, c’est que M.Macron y paraît un président « normal ». Depuis de Gaulle, au moins, la France était une sorte d’exception culturelle. Son président se comportait différemment de ses collègues. C’était une sorte d’extra terrestre. Très arrogant, quelque peu ridicule, accroché à des principes théoriques difficiles à comprendre, il les mettait mal à l’aise. Pour une fois, il semble que nous ayons un dirigeant qui partage les rites communs. 
(M.Sarkozy est peut-être le premier à avoir voulu entrer dans ce moule international. Mais, comme M.Berlusconi, du fait de ses excès, il paraît avoir été vu comme une caricature inquiétante.) 

Gouvernement

Que penser du nouveau gouvernement ? Je m’attendais à plus de gens de droite, histoire de désorienter la droite. Mais, en y regardant bien, il semble qu’il y ait une répartition de postes très mathématique : les hommes, les femmes, les politiques professionnels ou non, et les partis politiques. Pour arriver à un tel résultat, le président et le premier ministre ont dû utiliser un algorithme d’optimisation… 
L’Etat entreprise
Mon premier sentiment a été qu’il s’agissait d’un gouvernement de gens sérieux, de « gens qui font ». 
J’ai aussi entendu dire que le gouvernement était organisé comme une entreprise. Il y a même une DRH au ministère du travail. (Ex DRH de mon premier employeur.)
Pour ma part, j’aurais tendance à regarder le gouvernement sous l’angle du changement. Classiquement, on divise un changement en sous-projets. Ensuite, on répartit les ressources suivant les caractéristiques du projet : 
  • il doit réussir (coeur du changement), 
  • il ne doit pas rater (provoquerait, par contamination, la faillite de tout le changement), 
  • pas prioritaire. 

On assigne à ceux-ci les gens qui ont les compétences pour les mener à bien. Il est recommandé de ne pas attaquer tous les sujets de front. Procéder par « domino », qui va entraîner le reste.

Pour passer à l’application de ces principes, il faudrait regarder en détails les plans du gouvernement : droit social, Europe, formation professionnelle, rendre le moral aux forces de l’ordre, etc. Vais-je le faire ?
(Avec une difficulté : le gouvernement n’a pas précisé le changement qu’il cherche à réaliser. Il dit beaucoup de choses, mais il n’y a pas d’indicateur simple et clair de succès. A moins que ce ne soit « rendre la confiance »…)

Changement planifié

Que peut-on reprocher à M.Macron ? Ce que l’on a reproché à M.Hollande, qui disait à sa compagne que la vie était belle, qu’il fallait en profiter. Sans apparemment comprendre qu’il y avait beaucoup de gens qui passent un mauvais moment, et qui n’ont pas droit à la parole. Eh bien M.Macron a été béni des dieux. Mais, lorsque l’on entend son discours d’investiture, il n’est pas interdit de croire qu’il ait compris ce qui ne va pas. En fait, c’est curieux que je ne m’en sois pas aperçu plus tôt, mais il reprend les obsessions de ce blog, au moment où j’avais renoncé à livrer bataille. 
Changement planifié
Tout d’abord en termes de stratégie, « d’intention stratégique ». L’Europe doit être une machine de guerre au service des intérêts collectifs, et pas un repère de théoriciens qui appliquent aveuglément une utopie. M.Macron me semble une sorte de nationaliste européen. Par ailleurs, la formation professionnelle est, évidemment, fondamentale : il faut s’adapter toute sa vie. (Mais, ce sera compliqué : « formation professionnelle » et France ne riment pas.) Cela traduit un des grands enseignements que j’ai tirés de mes travaux : la société doit être un « donneur d’aide ». C’est ainsi qu’elle sera « résiliente ». 
Ensuite, il semble un adepte du « changement planifié », la méthode qui écoute le bas, pour en formuler les aspirations, et organiser le changement qui y correspond.
Surtout, il parle de « confiance ». Comme le disait Albert Hirschman, la condition nécessaire de réussite d’un changement est « d’y croire ». Or, la France doute. Elle doit redevenir optimiste. Et cela passe par de premiers succès, pas forcément grands, mais symboliques. Je le répète depuis quinze ans : le critère de réussite du changement, c’est l’optimisme.
Et le leader du changement ? Il doit être « honnête et compétent », dis-je aussi. Et surtout « in quiet » (pour voir émerger à temps les humeurs négatives) et plein d’énergie. Car, au moins au départ, il faut lancer le changement « à la manivelle » : il faut repérer les quelques leaders d’opinion qui « tirent la tronche », et aller à leurs côtés, façon Whirlpool. S’ils retrouvent le sourire, alors, nous saurons tous qu’il est temps de se retrousser les manches. 

Elite

On a dénoncé l’élite. Or, le gouvernement Macron s’annonce comme un gouvernement d’énarques… 
En dépit de tout le mal que je pense de l’ENA, je crois que c’est un bien. Si M.Macron fait si bonne figure, c’est qu’il a été préparé à ses fonctions par sa formation. 
Il y a quelques années j’ai croisé le chemin de Francis Mer, corps des Mines, grand patron, ministre. Il semblait en vouloir à l’élite. Elle n’avait pas fait son travail. Elle était incapable d’écouter, donc de résoudre, les problèmes du pays. Une question d’éducation, disait-il. Eh bien, je me demande si « l’élite » n’est pas en train de mener le changement. 
Injuste, me direz-vous ? Elle nous a mis dans la panade, et, maintenant, elle essaie de nous en sortir (un peu ?). Ce faisant elle conserve son poste, sans payer pour ses fautes ? 
Mais, peut-être, simplement, qu’elle retrouve son rôle. Isaac Getz rappelle la théorie ancienne du « servant leader ». Le meilleur « leader », est, d’abord, un serviteur de la collectivité. Et si notre « élite » devenait une « élite de serviteurs » ? Alors, ce serait à nous de nous demander ce qu’elle nous a apporté de nouveau, et comment l’employer au mieux de nos intérêts. 
(On parle de « grand commis de l’Etat » : la vocation de notre élite, n’est-elle pas de nous servir ?)

Nettoyage ethnique

Comment M.Macron sélectionne-t-il ses candidats députés ? Il définit des critères de performance, et il fait un appel d’offres. Il ne retient que ce qui correspond à ce qu’il veut. 
Est-ce ce que, dans les années 80, on a appelé « reengineering », dans l’entreprise ? On fait table rase du passé, et l’on définit l’idéal, et on reconstruit en fonction. Le reengineering a été un désastre. Mais, est-on dans la même situation que celle de l’entreprise des années 80 ? Il est simplement possible que M.Macron cherche à donner à l’homme politique un nouvel état d’esprit, une éthique. Au lieu de s’épuiser avec l’existant, il le remplace par du neuf, qui partage son point de vue. Plutôt que de reengineering, il s’agit probablement de nettoyage ethnique. 

Troisième République

« Je songe au général De Gaulle qui œuvra pour redresser la France et lui rendre son rang dans le concert des nations. Je songe à Georges Pompidou qui fit de notre pays une puissance industrielle majeure. A Valéry Giscard d’Estaing qui sut faire entrer la France et sa société dans la modernité. » Il a continué en rendant hommage à François Mitterrand « qui accompagna la réconciliation du rêve français et du rêve européen », à Jacques Chirac « nous donnant le rang d’une nation sachant dire non aux prétentions des va-t-en guerre » et à Nicolas Sarkozy « ne comptant pas son énergie pour résoudre la crise financière qui avait si violemment frappé le monde ». (Le Monde.)
Discours du nouveau président. C’est très surprenant, car très à contre courant. On s’était habitués à haïr nos gouvernants, à ne voir que leurs ridicules. On retrouve une sorte de tradition de l’école républicaine, de « nos ancêtres les Gaulois » : la France est le fruit d’une construction à laquelle chacun a participé. 

Vol de la bécasse

La théorie du vol de la bécasse, de C.Kozar, explique le changement systémique. La bécasse est très difficile à tirer, parce que son vol est illogique. Il ne prend sens qu’après coup. Le changement, aussi, ne prend sens qu’après coup. Ce n’est que rétrospectivement que l’on a l’impression qu’il avait une logique imparable. La question qui se pose est : est-ce que le changement Macron est systémique ? Pour commencer, quels sont les gens qu’il a choisis pour l’entourer ? A posteriori sont-ils une évidente bonne solution ? 
Pour ceux qui ont publié, ou qui sont connus (Minc, Attali…), ou ceux pour qui l’on a un début de CV (présidente du mouvement, futur premier ministre), il se dégage un point commun, inquiétant pour un homme d’entreprise, grande ou petite. Ce sont des oligarques. S’ils sont passés dans l’entreprise, c’est après un séjour au gouvernement. Ce sont des ultra privilégiés. Ce sont des gens qui se croient des hommes d’entreprise, alors que ce sont leurs relations, et l’argent de l’Etat, qui font leur fortune. La précarité, ils ne la connaîtront jamais. 
Il reste un espoir peut-être. Qu’ils soient comme ce que j’aperçois de Stéphane Richard. C’est à dire que, après avoir profité de leur situation, ils se sentent le devoir d’en revenir à leur mission initiale. Ce sont ce que les théories du changement appellent des « hybrides ». C’est à dire des gens qui viennent du système à changer, donc savent le faire bouger, mais qui ont appris les règles du nouveau. 
Espérons que cette théorie est juste. En tout cas, si elle l’est, il y a des vérités dures à avaler par le petit peuple qui a toujours bien fait son travail.