Changement présent

Les querelles idéologiques se trompent. Le changement qui se passe en France, et ailleurs, est bien plus fondamental que ce qu’elles croient. Ce changement n’est que la conséquence des transformations qui ont modifié la société et ses aspirations.

Ce qui est remis en cause ne vient pas du 20ème siècle, mais du 19ème, et parfois de bien avant, me semble-t-il. J’ai critiqué Hayek, et pourtant je soupçonne maintenant qu’il avait raison. Il pensait que la société moderne se recomposait désormais en permanence. Ce qui est faux, puisque, d’une part il y a une évidente continuité dans la culture d’un pays et même d’une entreprise, et que, d’autre part, nous dépendons d’infrastructures qui évoluent lentement. Mais c’est aussi juste, sur une échelle de temps plus longue, parce que nous n’avons plus de places assignées dans la société, dès la naissance, comme il y a encore quelques décennies. Les avantages ne sont plus acquis. La société est devenue fluide. Cela s’est fait avec l’uniformisation de l’éducation. Plus surprenant, tous les pays ont quasiment adopté le même modèle.

Le changement n’étant pas nommé, il se fait à l’aveugle. Il rencontre les résistances de l’ancien régime et ses dysfonctionnements. C’est aussi bien un gouvernement qui continue à prendre ses électeurs pour des demeurés, que des syndicats dont la doctrine vient du temps de Marx, ou encore des universités qui n’ont été pensées pour rien, et surtout pas pour la société moderne.

Réforme

A une époque je faisais souvent un exercice qui m’amusait beaucoup, mais qui était très désagréable à mes clients. Je demandais à leurs équipes ce qu’était la stratégie de leur entreprise. Systématiquement, ce que j’obtenais n’avait rien à voir avec ce que les dirigeants avaient en tête.

Notre gouvernement est probablement confronté à ce même phénomène. Qu’essaie-t-il de faire ? On juge les intentions de M.Macron sur son vêtement, sur son passé… D’ailleurs le phénomène fonctionne dans les deux sens. Tous nos gouvernants pensent que nous les avons élus pour faire ce qu’ils ont en tête. Or, nous les avons élus pour faire ce que nous avions en tête.

Voilà pourquoi la communication ne part pas de moi, mais de l’autre. Je dois exprimer ce que je veux faire, à partir de son référentiel.

Alors, que veut faire M.Macron ? Depuis quelques décennies notre société connaît des dérives qui la rendent dysfonctionnelle. Par exemple, notre système de retraite n’est pas prévu pour une telle proportion de retraités. Ce qui crée un cercle vicieux, qui fait qu’il est de moins en moins soutenable, et de plus en plus injuste. Il en est de même de tout, de l’Education nationale à la SNCF. Il s’agit maintenant de faire entrer le diable dans la boîte. M.Macron vrai « président normal » ?

Le gouvernement s’y prend-il bien ? Evidemment non. Mais on apprend en faisant. Généralement par la crise. Et, comme je le disais à une amie, au sujet de l’entreprise dans laquelle elle travaille, la situation est devenue trop dangereuse pour que je propose mes services.

Avantages acquis

J’entends parler « d’avantages acquis ». Cela s’oppose à la logique du contrat. Signe des temps ? A l’ère de l’avantage acquis, l’ouvrier était faible et l’employeur fort. En fait, ils appartenaient à deux espèces différentes. Aujourd’hui, employeur et employé se ressemblent. On protège les inégaux. Entre égaux, c’est le contrat qui prévaut.

En termes de changement, les choses sont différentes. Pour comprendre le problème, il faut parler « d’avantages donnés ». Car ce sont ceux qui ont donné hier qui veulent reprendre aujourd’hui. Et qui accusent ceux qui n’ont fait qu’appliquer les lois d’être des parasites. Et cela signifie injustice. Et l’injustice provoque la résistance au changement.

La loi des 35h montre comment résoudre la question. Les grandes entreprises ont dit : 35h contre avantages acquis. Les 35h ont permis des gains de productivité radicaux. (Ce qui n’était pas leur objet.)

Changement d'ordre 1

Que cherche à faire le gouvernement ? Les fonctionnaires seraient victimes d’une « perte de sens », disait la radio. Depuis que j’ai lu le manifeste de M.Macron, je m’interroge. Il semble avoir une idée en tête, mais ne pas vouloir la dire. Il fait exactement le contraire de ce que je recommande à mes clients. (Ou ce qu’il veut faire lui paraît tellement évident, qu’il croit qu’on l’a compris ?)

La méprise vient peut-être de ce que, dans notre tradition, le changement est d’ordre 2. C’est un changement de système (une révolution). Mais, M.Macron veut probablement un changement d’ordre 1 : améliorer l’efficacité de la France, sans changer le monde. Il veut éliminer le chômage, en améliorant la compétitivité des entreprises. Ce qui signifie augmenter l’efficacité des organismes publics, pour qu’ils aient besoin de moindres ponctions sur le secteur concurrentiel. Si l’équilibre se refait, tout le monde se portera mieux. Pas besoin de grand soir. Aux chiottes Marx, en quelque sorte.

Seulement, il semble parti pour réformer « à la France Télécom », c’est à dire par l’injonction paradoxale. Car les conditions de vie dans la fonction publique sont mauvaises. La cause en est une désorganisation totale. On y travaille peu (ou plutôt, on respecte la loi, ce qui n’est pas le cas ailleurs), l’emploi est garanti, le salaire est relativement élevé, mais on y est usé par le dysfonctionnement chronique qui jette l’homme contre l’homme. Or, je soupçonne que le gouvernement ne cherche pas à comprendre, et à améliorer, la marche de la fonction publique. Il prétend probablement la faire changer par la pression du marché.

Je connais peu ce qui se passe chez Orange. Cependant il me semble que son dirigeant a compris l’erreur de ses prédécesseurs. Et qu’il essaie de composer avec ses employés. Peut-être le gouvernement serait-il bien inspiré de se pencher sur son cas ?

(Changement d’ordre 1 ou d’ordre 2 ? Voir Paul Watzlawick, sur ce blog ou ailleurs.)

Mayotte

France Culture parlait de Mayotte, il y a quelques temps. Son problème est que peu de gens y ont un travail. Mais, surtout, il y a un gonflement accéléré de la population. D’une part du fait d’une émigration colossale des iles avoisinantes, les conditions de vie à Mayotte étant significativement meilleures que chez elles, d’autre part du fait d’une très forte natalité (5 enfants par femme). Autrement dit, tout ce monde vit du système de protection social français, sans rien lui donner.

Qui parle, France Culture ou Front National ? Une nouvelle fois, le problème est mal posé. Car l’immigration ce n’est pas bien ou mal, il n’y a pas des paresseux et des travailleurs, il y a des êtres humains et des systèmes qui fonctionnent et d’autres pas. Ce que disait aussi France Culture, c’est que la situation est connue depuis longtemps, mais rien n’a été fait.

Statut des retraités ou celui des cheminots, l’histoire semble la même. Nos gouvernants n’ont pas gouverné. Ils ont laissé s’installer des déséquilibres. La difficulté que rencontre le gouvernement actuel est de les éliminer, sans pour autant faire de ceux qui ont semblé en profiter des victimes. Compliqué.

Dérive

M.Macron est de droite, disait un Communiste dans un débat de France Info. C’est vrai, c’est vrai, répondait une représentante du PS. Mais ce qui m’étonne, reprenait le premier, c’est à quel point M.Macron s’est senti à l’aise dans le gouvernement socialiste. Peu de temps après, la femme de gauche pronostiquait que le PS allait se redresser aux élections européennes. En effet, il avait, dans ce domaine, de bonnes idées : celles de M.Macron ne venaient-elles pas de lui ? Mais alors, M.Macron est un peu de gauche ? disait l’animateur. Le Communiste a dû penser : ou le PS bien à droite.

Comme la SFIO, le PS n’est pas de gauche. Coeur à gauche, portefeuille à droite ? comme pour les radicaux. Ou langue à gauche, corps à droite ? SFIO et PS sont des mouvements d’intellectuels, de virtuoses de la parole. Ils dominent le champ de bataille du débat d’idées. Mais quel rapport entre leurs actes et leurs paroles ?

Macron perfide

Perfide Macron ? Profiterait-il des défaillances des puissances étrangères ? Son voyage en Inde pourrait être interprété ainsi. Les USA se ferment, l’Angleterre est empêtrée dans le Brexit. L’Inde perd ses partenaires usuels. Il y a de la place à prendre ? Apparemment, ce serait dans le développement durable, préoccupation indienne.

M.Macron n’a pas à s’occuper de son pays. Il est libre comme l’air. Les grandes nations sont plus ou moins paralysées. Contrairement à beaucoup d’hommes politiques français, il semble comprendre ce qui se passe à l’étranger. Tirer parti des faiblesses des autres est un art britannique. Peut-être est-ce pour cela qu’il nous laisse indifférent ?

Idéologie

L’idéologie est une autre raison d’échec du changement. (Suite du billet précédent.) L’idéologie ? Croire que l’on possède la vérité. La bonne façon d’aborder le changement, selon mon expérience, c’est de partir du principe que l’on a tort. Il y a de bonnes chances que quelque chose que l’on croit soit faux (c’est justement cela qui a changé). En cherchant des causes à la situation actuelle, on finit par comprendre comment la faire évoluer, naturellement, sans bouleverser les hommes. C’est le pragmatisme, au sens philosophique du terme.

Application. Le gouvernement se dit pragmatique. Est-il dénué d’idéologie ? Il semble plutôt qu’il ait une vision béate du progrès. Vision qui résulte d’une expérience de la vie de privilégiés. Le pragmatisme, c’est être prêt à appliquer une recette « qui marche », même si on n’a pas compris pourquoi. Le gouvernement applique des recettes dont on sait qu’elles ne marchent pas.

Doit-on lui opposer une résistance ? Il nous sort de l’immobilisme. Il porte bien son nom. Et, au moins, lorsque l’on s’agite, on a un espoir de trouver, par essai et erreur, une solution qui marche vraiment.

Réforme de l'Etat

Le gouvernement saura-t-il réformer l’administration ? (Suite du billet précédent.) M.Macron a des solutions pour tout. Mais je n’en ai pas vue de crédible pour l’administration. Peut-être parce que, dans ce domaine, il n’a pu s’appuyer sur un rapport écrit par un homme d’expérience.

Alors ? Le seul espoir que j’aie est le miracle. Que les fonctionnaires comprennent qu’ils doivent se prendre en main, pour protéger l’intérêt collectif d’une Bérézina.

Optimisme

M.Macron a fait un discours « urbi et orbi », disait la radio hier. Idem à Davos, où les étrangers ont jugé qu’il avait fait un discours « à la Macron ».

Si M.Macron ne change pas, il va lasser.

Mais, justement, je crois que sa caractéristique première, c’est de savoir changer. Il était le meilleur élève de sa ville de province, il a voulu finir ses études secondaires à Henri IV, et ça a commencé par mal se passer. Mais il s’est repris. Puis il a voulu entrer à Normale Sup, et il s’est fait recaler. Mais il est reparti vers Sciences Po, est entré à l’ENA et en est sorti cinquième. On connaît la suite.

La caractéristique des champions est l’optimisme, écrit Martin Seligman. Ils sont stimulés par l’échec.