Le modèle français

 La France aurait-elle conservé la culture d’ancien régime ? 

Notre tradition, c’est un roi qui ne suit que son « bon plaisir », des idées abstraites concernant sa grandeur ou celle de la nation, et de grands commis de l’Etat, Sully, Richelieu et autre Colbert, qui font preuve de génie pour moderniser et rationaliser le pays, afin de réaliser le dit bon plaisir. 

Qu’est-ce que cela donne ? Des aventures comme celles de Napoléon ou de Louis XIV. La France se rue contre le reste du monde, fait illusion un instant, et finit épuisée. C’est de Gaulle, mais aussi notre président, qui, de Philippe à Castex, cherche, désespérément, son Colbert. 

Mais c’est aussi comme cela que sont construites nos entreprises, et peut être nos vies. Voilà pourquoi nous devons faire tant d’efforts pour avancer si peu ? Plus de chaleur que de lumière, diraient les Anglo-saxons ?

Emmanuel Macron, bon Français ?

Emmanuel Macron, homme des actions d’éclat, se rue, seul, sus à l’ennemi. Il déclare que l’OTAN est « brain dead », il lance un ultimatum à la classe dirigeante libanaise…

Mais, pour changer le monde, il faut avoir les moyens de le faire. Or, en France, plus rien ne fonctionne. Du système de santé à l’éducation nationale, en passant par l’armée ou le champion national, tout a été victime des réformes de ses prédécesseurs. 

Emmanuel Macron c’est le Français dans toute sa splendeur ? Un homme d’idées pures. La tête contre les murs. Chirac, disant que la guerre d’Irak n’aura pas lieu, David contre Goliath, sans fronde.

Et, finalement, qui reproche aux Français leur « résistance au changement » ?  

Le problème de la 5G

Si vous ne voulez pas de la 5G, vous êtes un retardé, un Amish, nous dit notre président. Bravo, président philosophe, ça c’est de la pensée !

A lui s’oppose l’éternel clan des écolos. La 5G est dangereuse.

On entend aussi que cela nous met aux mains des Chinois. Juste ?

Curieusement, personne ne se demande si cela sert à quelque chose, cette 5G. Or, les usages semblent rien moins qu’enthousiasmants : en gros, jeux vidéos, films et Internet des objets, une mode qui semble avoir fait long feu. Ne pas être un Amish, c’est se farcir des jeux et des divertissements toute la journée ?

A moins que l’on nous ressorte le fameux argument du débit, qui a fait les joies de l’administration lors de la bulle Internet : le débit crée les usages ? Ce qui n’a pas marché il y a 30 ans, marcherait-il maintenant ?

Et, au fait, quel est le risque d’attendre, et de ne démarrer que lorsque les autres auront montré l’intérêt de la technologie ? Après tout, c’est une stratégie qui réussit depuis la nuit des temps, récemment en Chine : vous repérez ce qui marche à l’étranger, vous encouragez des champions locaux, vous leur réservez un marché local ; une fois qu’ils sont grands, vous ouvrez vos frontières.

Démocratie participative, nous dit M.Macron : et s’il mettait ses actes en cohérence avec ses paroles ?

Pragmatique Macron ?

Je lisais quelque part que M.Macon déroutait les observateurs, parce qu’il n’avait pas d’idéologie, mais était « pragmatique ».

Est-ce quelqu’un qui croit, qui teste, et qui abandonne « si ça ne marche pas » ? Ce qui est la définition que William James donnait du pragmatisme.

Ce qui expliquerait pourquoi il a cru puis abandonné bien des idées, et des hommes. Peut-être le libéralisme et les experts, plus certainement MM. Attali et Villani.

Cela le rendrait-il imprévisible ? N’a-t-il pas aussi des « invariants » ? Il semble avoir un talent d’acteur, par exemple. Je le vois en Gérard Philipe. Il aime les grands discours et les actions flamboyantes. Peut être partage-t-il aussi une « certaine idée » de la France ? Il juge que la fin justifie les moyens ?

(Ce qui en fait, selon Max Weber, un « politique », l’opposé de l’idéologue, pour qui le moyen justifie la fin.)

L'hybride M.Castex ?

« Hybride » est un terme important en conduite du changement.

Les « leaders » du changement sont souvent des « hybrides ». Ils ont compris pourquoi il fallait changer, mais, ce sont aussi des personnes de « l’appareil » qu’il faut changer. De Gaulle était peut être un hybride : homme de changement, il était pétri des valeurs de l’armée. Pour faire changer une organisation, il faut la connaître intimement.

M.Castex serait-il un hybride d’un autre genre ? Un homme des cultures qui font la France, à la fois celle d’en haut (les corps les plus prestigieux de l’ENA), et d’en bas (la ruralité profonde). Tout cela pour combiner relance et démocratie participative ? Les raisons de son choix ?

Saint Emmanuel, priez pour nous ?

Emmanuel Macron va-t-il faire un miracle au Liban ?

Depuis des années, je n’écoutais plus ce qui se passait au Liban, parce que je ne voyais pas comment il était possible de se tirer d’un tel merdier. Dans ces cas, je dis que la seule solution est le miracle. Eh bien il est peut-être survenu.

Selon moi, il résulte de l’explosion, qui a dévasté Beyrouth. Elle-même résultat, sans aucun doute, de l’incurie locale. (A lui tout seul, le Liban est un site SEVESO.) D’où prise de conscience. Ce qui permet à Emmanuel Macron d’arriver en messie et de mettre le Liban en face du changement qu’il doit réaliser : dégager le gouvernement des gangs ; le remplacer par une société civile « moderne », pour qui la religion cède le pas à l’intérêt collectif. L’aide internationale peut financer ce nouveau « business model ». Elle doit contrebalancer l’action des mauvaises fées (Israël, Iran, Russie, Amérique…), qui tirent les ficelles de la politique régionale, et croient qu’elles retrouveront la grandeur en mettant le monde à feu et à sang.

Et M.Macron, qu’est-ce qui le motive ? Je crois qu’il a une vocation de Gérard Philipe, et qu’il rêve de grandes actions, et de grandes tirades. Autrement dit, son initiative est généreuse. Et l’on peut regretter, qu’en France, il n’ait pas trouvé la bonne longueur de tir. Mais, qui sait ?, les miracles surviennent.

(PS. Des idées pour redresser le pays, qui semblerait avoir été pillé…)

Insubmersible ENA

M.Macron a refusé de supprimer l’ENA. Est-ce parce qu’il lui doit tout ?

Etre un homme politique, gérer une nation et des relations internationales, passer sa vie dans un avion, ses nuits en négociation… est un sacerdoce. L’énarque en a rêvé et il est formé pour.

En outre, étant la plupart du temps un littéraire, ou un diplômé d’une école de commerce, il sait qu’il n’est pas un génie. Ce qui lui donne une certaine humilité. Une autre qualité.

Gouvernement : quelle stratégie ?

Quelle est la stratégie du gouvernement ? Si je comprends bien, sa priorité est de sortir la France de la crise. Il s’agit de remettre en marche les entreprises du pays. C’est un double changement. Il faut non seulement qu’elles sortent vivantes de la crise, mais surtout qu’elles vainquent les démons qui leur nuisent depuis toujours. (Nom de code : « politique de l’offre ».) Secondairement, il faut éviter que la partie la plus fragile de la population prenne un bouillon (ce qui serait mauvais pour l’économie !).

Pour le reste, il flatte les champions des « monde d’après », et leur formidable force de communication, c’est tout.

Mais ce n’est que mon interprétation. (Article de Slate.)

De Jupiter à César ?

M.Macron serait il tenté par le Césarisme ?

Officiellement, le virage qu’a pris le gouvernement s’appelle « démocratie participative ». Ce qui n’est pas loin d’être un oxymore. Car le terme même de « politique » correspond à la gestion de la cité (polis) par le citoyen.  C’était le cas à Athènes. C’est aussi ce que fait un syndic de copropriétaires. Mais ce mot peut aussi cacher un des aspects curieux de notre culture.

J’ai noté très tôt dans ma vie professionnelle, qu’il y avait un grand moment dans le changement réussi : lorsque le dirigeant français entre en prise directe avec ses collaborateurs. D’un seul coup, il se débarrasse de tout ce qui lui avait servi à gérer l’entreprise jusque-là, et, qu’au fond, il exècre (« les fonctions support », les consultants, etc.). Et il se passe une transformation étrange : les défauts des uns et des autres deviennent des qualités. En particulier, l’esprit abstrait du dirigeant, si propre au Français, et qui est raillé pour son manque de sens pratique, se met à faire des miracles. Il tranche vite et bien, il résout les problèmes insolubles, et il invente une stratégie simple et brillante. On ne le dit pas, le Français est pudique, mais on s’admire.

Voilà, aussi, ce que l’on appelle le « césarisme ». Et cela n’est pas bien vu. Car ce type de gouvernement tourne généralement mal. Comme cela a été le cas avec les deux Napoléon, et peut-être avec Charles de Gaulle, le leader charismatique peut perdre le contact avec la réalité. Il oublie qu’il n’est pas un Dieu. Mais ce n’est pas la seule issue possible.

Le César qui tourne bien s’appelle « servant leader » dans les livres de management d’après guerre. Il comprend, il incarne, mais il ne va pas plus loin. C’est peut-être Clémenceau. (Biographie.)

La crash stratégie d'Emmanuel Macron ?

Un ami me disait que les discours d’Emmanuel Macron le désolaient, tant il le sentait loin de la réalité.

« Crash stratégie » ? Terme d’un collègue : idée fixe qui rend incapable de s’adapter à une situation. Une anecdote. Je participais à un jury universitaire. Je parle de « crash stratégie », que je venais de découvrir, à un « grand ponte », avec qui j’étais. Sur ces entrefaites arrive un candidat. Excellent dossier, mais discours décevant. Au moment de partir, il se retourne et nous dit que, quoi que nous décidions, il a d’autres options bien mieux. Le grand ponte se tourne vers moi : « crash stratégie » !

M.Macron, comme une star américaine, voit-il la politique comme show, et confond-il renouvellement et changement ? Ou peut-il réitérer le coup qui l’a porté au pouvoir, en se transformant ?

(Apparemment le mot du moment est « démocratie participative ».)