À bout de course

Film de Sidney Lumet, 1988.

Un film qui mériterait d’être connu (et d’avoir un titre qui ne soit pas une version à bon marché « d’à bout de souffle »), me semble-t-il.
La vie traquée, mais sinon très ordinaire, d’une famille d’anciens militants qui ont eu la malchance de poser une bombe dans une usine où personne n’aurait dû se trouver.
Ce qui colle mal avec la foi du charbonnier américain : difficile de voir le mal absolu dans les sentiments de cette famille de criminels pour raison de conscience. Film hautement subversif.

Une après-midi de chien

Film de Sidney Lumet, 1975.
Il n’a pas fallu plus de 3 ans pour qu’un fait divers devienne un film.
Est-ce que la société américaine est faite de telle façon qu’un homme ordinaire peut-être contraint de braquer une banque et de prendre quelques personnes en otage ? Ce qui semble d’autant plus rationnel que, si j’en crois wikipedia, les droits du film ont donné au voleur ce qu’il n’avait pas trouvé dans le coffre fort. 

Justice américaine

BURNETT, D. Graham, A Trial by Jury, Vintage, 2001. Histoire vraie d’un jeune et brillant universitaire qui doit juger un meurtre. Légitime défense ? On assiste de l’intérieur au fonctionnement du jury. Ce qui me frappe :

  • Seule certitude : tout le monde ment. L’accusé se contredit. Mais les témoins de l’accusation semblent avoir inventé ce qu’ils racontent.
  • La police est très efficace pour retrouver le coupable, mais laisse sur les lieux du crime des pièces nécessaires à son jugement. Et elle se contredit. La police américaine se méprendrait-elle sur son rôle ?
  • Quant aux avocats, qui plaident dans la grande tradition des feuilletons américains, ils ne semblent pas impressionner le jury.

Commentaire

Le jugement par jury est le pilier des démocraties américaine et anglaise. Elles l’emploient différemment de nous : il est utilisé presque systématiquement ; le jury est composé exclusivement de jurés (sans présence de magistrats) qui doivent atteindre une décision à l’unanimité ; le jury est juge des faits, mais aussi de la loi. Le film The Verdict (Sydney Lumet, 1982) en donne un exemple : un témoin de dernière minute apporte une photocopie d’un document prouvant que l’accusé est coupable ; l’avocat de la défense, soutenu par le juge, démontre que cette pièce, la seule que possédait l’accusation, n’est pas légalement valable et doit être ignorée. Le jury condamne pourtant lourdement l’accusé.
Ce qui m’intéressait dans ce livre était le parallèle entre le jugement par jury et la technique de l’ordinateur social qui est au centre de mes travaux. Principe : si l’on place un petit groupe de personnes bien choisies dans de bonnes conditions (mes livres disent ce que j’entends par là), il trouvera les moyens de réaliser le changement efficacement et à coût quasi nul. Comparaison :
  • Le jury est supposé représenter le peuple américain, en être un échantillon représentatif. La task force de mes techniques regroupe ceux qui doivent mettre en œuvre le changement. Il y a une proximité certaine. Mais, dans mon cas, la task force est fortement déterminée par la hiérarchie de l’entreprise. Ici, le jury est sélectionné, et ce choix a un impact sur ses décisions. (Exemple : dans les années 50, un jury du sud des USA a acquitté les assassins d’un adolescent noir coupable d’avoir sifflé une femme blanche.)
  • Comme dans mes techniques, le groupe a un animateur, le chef du jury. Mais il ne correspond pas totalement à la description que j’en fais. En particulier, son rôle n’est pas exclusivement le bon fonctionnement du groupe, puisqu’il doit, lui aussi, exprimer son opinion. En tout cas, il ne se laisse pas déborder par ses co-jurés, et globalement le travail de groupe se déroule de manière civilisée (culture anglo-saxonne ?). Graham Burnett me semble cependant jouer de son prestige d’universitaire pour imposer quelques idées discutables. En outre, un petit nombre de personnes domine son compte-rendu. Les autres étaient elles sans intérêt ? En particulier, un juré semble faire du hors sujet permanent, sans qu’on se demande trop pourquoi.
  • En termes de « méthodologie ambulatoire », c’est-à-dire de technique qui guide les débats, il n’y a pas grand-chose : on pose quelques questions aux jurés, on les enferme dans une salle dont ils ne sortiront que lorsqu’ils y auront répondu. Leurs discussions sont ponctuées par des votes.
  • Comme dans tout changement : négociation tous azimuts. Chacun a des idées préconçues, qui lui donnent un jugement a priori. Par exemple la déformation professionnelle de l’auteur lui fait croire qu’aucun problème ne peut être résolu. Il cherche donc une sorte de solution « ouverte », mi chèvre mi chou. Voilà un très important rôle du groupe (et de la société) : corriger les biais du jugement de l’individu isolé. Succès entier ? Contrairement à ce qui se passe dans un changement, on ne fait qu’entrapercevoir les préjugés des uns et des autres. Certes ces délibérations durent 4 jours, il y a des coups de théâtre, on en arrive à s’y interroger sur ce qu’est la loi et la justice. Mais ces questions restent sans solution convaincante. Consensus (non coupable) obtenu par résignation ? 
  • Grosse différence par rapport à mon expérience : la « task force » qui conçoit un plan de changement ne peut s’arrêter à un compromis bancal. Elle devra appliquer ce plan. S’il est mal fait, son travail sera impossible.

Compléments :

  • 12 hommes en colère, de Sidney Lumet (1957), paraît une illustration assez fidèle de ce qui se passe dans un jury américain. 
  • L’exemple des usages judiciaires du sud des USA est tiré de : PATTERSON, James T., Grand Expectations: The United States, 1945-1974, Oxford University Press, 1996.