Conquête du marché

L’exploration spatiale n’est plus ce qu’elle était. Après celle des Russes, c’est maintenant la mission lunaire des USA qui échoue.

Mais surprise. L’échec vient d’un sous-traitant ! La NASA passe des commandes à de « jeunes entreprises » (des start-up ?). La fiabilité ne compte plus. Vu le prix, elle peut se permettre quelques échecs. C’est seulement en faisant ce genre d’économies qu’elle aura les moyens d’envoyer des hommes sur la lune. Fini le temps où l’Amérique investissait une partie de son PIB dans la conquête spatiale. (Nouvelles de la BBC de mardi.)

La NASA semble surtout l’héritière de Mme Thatcher et de M.Reagan. Un temps on a cru que l’Etat, c’était le mal. Et que s’il avait un rôle, c’était de faire jouer les lois du marché, à savoir la concurrence. Ce qui avait un grand avantage : c’était bien plus simple que de faire son travail.

L’état de la France

Une des découvertes de l’année est que les réformes transforment définitivement l’individu. On s’habitue à une situation, sans se rendre compte que l’on a changé. Et que l’on est méconnaissable. Impossible de « conduire le changement », si l’on ne comprend pas la réalité.

Lorsque je suis parti à Cambridge, il y a 40 ans, j’ai regardé ceux qui m’entouraient avec un mépris certain. Et pourtant j’ai rencontré Stephen Hawkins, et un tas de prix Nobel dont j’ai oublié les noms. J’ai même dû croiser le chemin de Karl Popper, et de Moses Finley, dont personne ne parle sans stupeur et tremblements. J’ai découvert depuis que le moindre plouc à sandales, que l’on y trouvait, avait inventé une discipline nouvelle. (Ce qui me permet de frimer, lorsque je croise le chemin d’un spécialiste de la dite discipline). Pourquoi ? Parce que j’avais l’impression qu’ils étaient des esprits inférieurs.

Le laboratoire d’ingénierie était ridicule. Ses enseignants étaient de mauvais mathématiciens, ses locaux étaient vieux. Et pourtant, il était étonnamment riche de machines. Il y avait déjà des stations de travail, que personne, d’ailleurs, ne savait utiliser. (Un principe, dans ce monde, est qu’un « sponsor » donne ce qui se fait de mieux, et qu’un étudiant s’en empare, se forme sur le tas, et produise un mode d’utilisation révolutionnaire.) En France, mon école avait été obligée par le gouvernement de s’équiper avec des ordinateurs Bull, qui utilisaient des cartes perforées ! (Et qui tombaient sans arrêt en panne.) A la maison je m’étais acheté un Macintosh, et je programmais en Lisp. Choc de cultures. Pas étonnant que nous n’ayons pas eu de Bill Gates.

Et depuis ? Cambridge ou MIT ne se sont pas améliorés, mais ils ont maintenu leur niveau. L’éducation supérieure française s’est effondrée. Je suis étonné que nous ayons encore des médailles Fields.

Mais c’est surtout la création de France Travail qui en dit le plus long sur l’état du pays. M.Macron pense, probablement, qu’il dirige une nation de paresseux. La réalité est, probablement, toute autre. Je découvre aujourd’hui des quantités de coach, de managers de transition, d’auto-entrepreneurs… qui m’impressionnent au premier contact. Mais qui n’ont, quand on les connaît un peu mieux, quasiment pas de quoi vivre. La réalité de ces dernières années est que les grandes entreprises ont massivement licencié. La règle du jeu y a été la politique. Ceux qui ont gagné ont été les plus habiles manoeuvriers. Les personnes supprimées, généralement, les plus compétentes, car elles travaillaient sans avoir le temps pour la politique. Il faut ajouter à cela un ou des millions d’auto entrepreneurs qui n’ont même pas compris qu’une entreprise doit gagner de l’argent et qui sont des SDF en puissance.

C’est cette réalité que refuse, probablement, le chômeur, et qui suscite la colère de la population. Elle a le sentiment d’être méprisée par des incompétents ?

Faire réussir le libéralisme

La France est libérale, disait un précédent billet. On ne l’a pas vu venir, mais c’est irréparable.

Seulement, l’effet qu’attendaient les promoteurs du changement n’est pas survenu. Ils n’ont pas libéré les instincts animaux de l’entrepreneur. Ou, plutôt, les dits instincts ont eu des manifestations imprévues. Et, pour éviter quelques révolutions, nos gouvernants ont dû arroser abondamment les révoltés de subsides illibérales.

Il s’agit maintenant de faire réussir le libéralisme. Le plus intéressant dans cet exercice est de comprendre que tout ce que l’on dit sur ce sujet est faux. Et ce depuis les Lumières.

Le libéralisme consiste à « libérer » l’individu. On a proposé plusieurs recettes pour cela. La nôtre, actuellement, est celle du marché. Si le marché régule la société, alors aucun homme ne sera soumis au pouvoir d’un autre homme ! Seulement, on a oublié de se poser la question : le marché veut-il notre bien ? Et s’il s’agissait là du phénomène qu’Hegel a appelé « aliénation » ? Parce qu’il a peur de l’homme, l’homme se donne au totalitarisme ?

Mais il y a plus subtile. Le libéralisme, quelle que soit sa tendance, croit qu’il doit créer une société d’individus : des gens n’ayant pas de rapport les uns avec les autres. C’est pour cela que notre gouvernement, lorsqu’il veut stimuler l’économie, donne des aides à l’entrepreneur, à l’individu.

Déjà les penseurs du radicalisme avaient vu la faille du raisonnement. En particulier, ils firent le même constat que nous, dernièrement : nous sommes solidaires vis-à-vis des épidémies. Croire que l’on peut isoler un individu d’un autre est une illusion. Ils ont donc inventé le « solidarisme ». Les humains doivent pouvoir s’entraider. D’où les lois sur l’association. Ce que l’on appelle aujourd’hui économie sociale et solidaire.

Mais eux aussi font une erreur. Le modèle de Maslow semble juste : c’est son milieu immédiat qui permet à la personnalité de l’individu de s’épanouir. (Et n’est-ce pas cela le véritable objet du libéralisme ?) Pour l’entreprise, on constate le même phénomène, on parle de « cluster ». Autrement dit un régime libéral ce n’est pas zéro société, c’est beaucoup plus de société. Mais une autre forme de société que celle à laquelle nous sommes habitués.

Il reste à l’inventer.

France libérale

La 3ème République avait conçu tout un programme pour le pays, avec son éducation pour tous, sa laïcité, etc. Elle l’avait fait adopter par les urnes. Puis la 5ème République, probablement prolongeant les réformes de Vichy, a installé une République technocratique et platonicienne. Une fois de plus il y avait probablement consensus, selon les grandes idées de Max Weber : le progrès exigeait une technocratie éclairée.

Il s’en est suivi, cette fois-ci sans vote, à la Gramsci, le démontage de tout ce qui avait précédé. Aujourd’hui, l’héritage a disparu. Le libéralisme a vaincu. L’Etat gaullien n’est plus.

Seulement, le miracle ne s’est pas produit. Pour que le libéralisme vive, il faut l’initiative individuelle. Or l’individu français attend, toujours, tout de l’Etat !

Nous sommes devant le fait accompli. Il faut faire réussir le libéralisme ! Comment amener l’individu à adopter le comportement que les Lumières pensaient devoir lui être naturel ?

A quoi cela tient-il ? A prendre conscience d’une erreur de raisonnement. Le libéralisme n’est pas le fait du sur-homme, premier de cordée, comme le croient notre président et les siens. Il est une question de « milieu ». Il faut relire Abraham Maslow : pour que l’individu « réalise son potentiel », il a besoin de conditions favorables. (De même qu’une graine ne peut donner un séquoia si elle n’est pas enterrée au bon endroit.)

Le libéralisme, ce n’est pas zéro société, c’est beaucoup plus de société ! Mais une autre forme de société que celle de la hiérarchie technocratique. C’est une société en réseau, dense.

Désert français

Pourquoi la France est-elle dans un tel état ? Pourquoi ses entreprises se haïssent-elles ? (Ce qui en est la cause.)

Difficile de répondre. On peut faire deux hypothèses :

  • C’est en grande partie culturel. Comme le disait un précédent billet (la fièvre hexagonale), notre pays est naturellement inflammable. La guerre de religion est endémique.
  • Cela tient à un changement. Depuis un demi siècle nos gouvernants se sont convertis au libéralisme. Libéralisme est un mot au sens confus. Ce qui est certain est qu’il remonte aux Lumières. Et à l’urgence absolue de libérer l’homme que l’on a ressentie alors. C’est une croyance selon laquelle la société n’existe pas. Ils ont donc démonté ce qui permettait à la société d’être une société. Le plus étrange est que l’on croit que Margaret Thatcher est morte et enterrée, et que ses idées ont été ridiculisées. En fait, il n’en est rien. Les dites idées, et leurs conséquences constatées immédiatement, pourtant, ont poursuivi leur chemin en Europe.

La combinaison des deux semble avoir fait ce que les Anglo-saxons nomment une « tempête parfaite ». La France entrepreneuriale, c’est Hiroshima après la bombe.

Les nouveaux misérables

L’enquête que je mène auprès des entrepreneurs m’a fait découvrir une population que je ne soupçonnais pas. Cela vient d’un curieux phénomène : ce blog a parlé de ce sujet à sa source, mais l’a oublié. Ce qu’il avait prévu s’est passé. Avoir eu raison n’est pas d’une grande utilité, car, aujourd’hui, on est confronté à une situation nouvelle, ancrée dans les moeurs. Une nouvelle société. Une société de pauvres.

En effet, il y a une catégorie de misérables nouveaux : les entrepreneurs. Un Que sais-je ? d’il y a quelques années disait qu’il y avait alors 2,5 millions d’entreprises. Aujourd’hui, on en compte 4 millions.

La différence est constituée d’auto entrepreneurs. Ils ont été victimes du mirage de l’entrepreneuriat, mais peut-être surtout ont été la solution de facilité à l’allégement des effectifs de grandes entreprises. Ce sont des chômeurs masqués.

Ces « entrepreneurs » sont la proie du marketing « consumériste » et de charlatans, me dit-on. Ils leur donnent une idée fausse de ce qu’est l’entrepreneuriat. Ils leur font croire, par exemple, qu’il y a un marché pour le coaching, ou que vendre ses services, c’est parler de soi sur les réseaux sociaux. Une personne évoque un « piège à pauvreté ».

Comment les en sortir ?

Le sens des réformes

La France ? Son Etat est ridicule, son économie démontée, chaque entreprise se voit l’ennemie des autres, ses territoires et ses banlieues sont « désertifiées », etc.

Tentative d’explication :

Terme d’un long processus de transformation de la nation. Réforme après réforme, en catimini, la société technocratique et paternaliste d’après-guerre a été sabordée. Nos réformateurs ont créé une société d’individus. Seulement, les « individus » ne sont pas au rendez-vous !

Le Français attend, toujours, tout de l’Etat. De ce fait, l’Etat qui s’est privé de ses moyens d’action et comptait sur l’initiative individuelle pour les remplacer est dysfonctionnel. Ce qui conforte l’individu dans sa passivité : la culpabilité de cet Etat inefficace n’est-elle pas patente ?

Le réformateur a fait une erreur « systémique ». Il a construit un monde dont la logique est l’initiative individuelle. Seulement, pour réaliser son potentiel, l’individu a besoin d’être porté par une équipe, par son « milieu ». Paradoxe ! En attendant, il s’agrippe à ce qui reste de l’Etat. 

Le libéralisme, Mme Thatcher, ce n’est pas zéro société, c’est plus de société !

Fraude scientifique

There is a scientific fraud epidemic — and we are ignoring the cure
Rooting out manipulation should not depend on dedicated amateurs who take personal legal risks for the greater good

Financial Times, mercredi dernier

Nous avons vécu un grand moment libéral. Le marché était le bien, et il fallait qu’il gouverne toutes nos activités. Et ce à commencer par la science. M.Sarkozy, chez nous, a affirmé haut et fort que son mal était qu’elle n’était pas assez évaluée, par exemple. Publish or perish.

Un jeune docteur du MIT m’a dit que devant la charge de travail qu’était une carrière universitaire, il avait préféré se faire employer par Amazon. Pour survivre dans cet univers impitoyable, certains, qui en outre n’avaient peut-être pas ses capacités scientifiques !, ont peut-être choisi la solution du sociologue Merton, l’innovation, c’est à dire tricher.

Il reste maintenant à retrouver un esprit scientifique. Une chose semble avoir été démontrée, c’est que ce n’est pas celui du marché.

L’individualisme est un mauvais calcul

Mon travail avec les interpreneurs me montre des PME qui souffrent du « syndrome de Peter Pan ». Même lorsqu’elles en ont l’occasion, elles ne veulent pas grandir. Pourquoi prendre des risques ?

Du coup, notre économie est faible et le pays est gravement endetté.

Ce qui me fait penser qu’être individualiste, c’est vivre au dessus de ses moyens. Car, notre train de vie correspond à une société dans laquelle tout le monde donne le plein de son talent.

L’individualiste fait un mauvais calcul pour une autre raison. L’esprit d’équipe : il y a du bonheur à partager.

Thames Water

Une grande affaire du moment, en Angleterre, est Thames Water. C’est la société qui traite l’eau d’une partie du pays. Privatisée en 1989, après avoir été achetée par l’allemand RWE, elle est la propriété de fonds d’investissement.

Son « modèle économique » est curieux : pour leur payer des dividendes, elle s’est massivement endettée, et ne s’est guère intéressée à l’état de son réseau. Si bien qu’aujourd’hui, elle doit le rénover en urgence. Mais elle n’a plus les moyens de le faire, elle doit rembourser sa dette (dette qui est 7 fois son chiffre d’affaires !). Quant à l’usager devenu client, il doit faire des prières pour ne pas être victime de quelque incident malencontreux… Pour le moment, les investisseurs n’ont pas encore abandonné l’entreprise. Mais le contribuable ne peut pas encore pavoiser.

(Dossier de Wikipedia. Où l’on trouvera, notamment :

Judge Francis Sheridan noted the company’s « continual failure to report incidents » and « history of non-compliance », saying: « This is a shocking and disgraceful state of affairs. It should not be cheaper to offend than to take appropriate precautions. I have to make the fine sufficiently large that [Thames Water] get the message », adding that, « One has to get the message across to the shareholders that the environment is to be treasured and protected, and not poisoned. »

)

Vous allez voir ce que vous allez voir, je vais confier les services publics au secteur privé, et tout sera mieux et moins cher, disait Mme Thatcher ! L’Angleterre paie maintenant la facture de sa politique ?