Inconstant

Je découvre des lettres de Benjamin Constant.

Il écrivait mieux à 12 ans que plus tard. Phénomène My fair lady ? C’est lorsque l’on aborde une langue, que l’on soit enfant ou étranger, qu’on en tire le meilleur ?

On le présente comme le chantre du libéralisme. Ce dont je ne peux juger. Il me semble surtout avoir été une girouette. Il était le jouet de Mme de Staël, entre autres, et, selon ses lettres, fut, tour à tour, voire au cours de la même journée ? d’un côté et de l’autre, de la révolution, de Napoléon, de la monarchie… Serait-ce cela le libéralisme ?

(Trop intelligent ? Un neurobiologiste m’a dit qu’un être d’intellect pur serait incapable de décider…)

Déficit critique

Que penser de mon précédent billet concernant le déficit américain ? J’ai toujours tort est ma devise.

La politique de Trump aurait sa logique. Le Républicain n’aime pas l’impôt, du coup il ne peut financer l’Etat. Alors Trump fait appel au droit de douane. Ensuite, il veut relancer son industrie, alors, il la protège. Ce que tout le monde fait depuis toujours. Finalement, il constate que les pays exportateurs suppriment leur demande intérieure. Il veut les faire acheter américain. Ce qui n’est qu’évidence : le marché est un échange. Si le vendeur tue son client, il meurt ! Or, cette politique mercantiliste est celle des Chinois et des Allemands. Elle est dénoncée depuis bien longtemps par les économistes les plus respectables et les moins proches de Trump.

Concernant l’industrie, les propos de l’économiste du podcast précédent me semblent paradoxaux. D’abord, il ne se pose aucune question sur le « choc chinois ». Ce serait une espèce de phénomène naturel. Mais pourquoi pas un contre-choc américain ? Ensuite, il considère que l’industrie ne créera plus d’emploi, pour cause de gain de productivité. Or, l’espèce humaine est en face de masses de questions à résoudre, et leurs solutions sont industrielles. Je soupçonne que nous sommes à la veille d’une révolution industrielle. Et la productivité est un faux problème, car les machines doivent elles-mêmes être fabriquées, faire l’objet de publicité, vendues, réparées… J’ai déjà rencontré cette opinion, qui m’a surpris, chez d’autres économistes, j’en arrive maintenant à soupçonner quelque biais idéologique…

Seulement, le problème n’est peut-être pas là. Il pourrait bien y avoir quelque-chose de pourri en Amérique.

Si je comprends bien (c’est un grand si) le podcast, le mal américain serait dû à la santé insolente de sa place financière, qui draine la finance mondiale. Or, elle même est le résultat d’une succession de bulles spéculatives. Bulles alimentées, peut-être créées, par les deux partis politiques qui croient aux mêmes théories économiques libertaires. Cela signifie que le pays pourrait bien avoir oublié la « valeur travail », nécessaire à la création de l’activité économique qui lui fait défaut.

Conclusion provisoire ? Il semble que la sortie de la crise mondiale demande un arrêt de la politique mercantiliste suicidaire de pays tels que la Chine et l’Allemagne. Ils doivent relancer leur demande intérieure. Pour cela, il faut qu’ils aient envie d’acheter des choses produites par leurs pays clients. Or, cette offre n’existe pas. Lesdits pays clients doivent donc renoncer aux mirages de la vertu miraculeuse du laisser-faire et de l’économie de marché, qui les ont transformés en nations de paresseux, et se mettre au travail. Ce qui est la partie réellement complexe du changement.

A suivre.

Acier

L’acier anglais pourrait être exempté de droits de douane américains. Cela va donner un avantage à l’Angleterre sur ses concurrents ? demandait la BBC à un industriel. Certes, mais la production étrangère va se rabattre sur l’Angleterre. Nous devons adopter des mesures protectionnistes !

A n’en pas douter, hier, ce grand industriel aurait dénoncé l’emprise de l’Etat et défendu la saine vigueur de l’économie de marché. Comme les choses changent ! Et comme le sens du ridicule est rare !

British industry exempted from Trump’s doubling of steel tariffs
But UK bosses are pressing Sir Keir Starmer for a rapid implementation of the trade deal agreed with the president

Financial Times, 3 juin

Politique chinoise

L’autre jour une émission de la BBC disait que les gouvernements européens « had been sleeping at the wheel ». Effectivement, ils n’ont rien compris aux changements du monde. Ils n’ont même rien compris aux conséquences des politiques dont ils se faisaient les champions.

Je découvre que les Chinois ont mené une impeccable politique industrielle, dont je ne soupçonnais pas la complexité. Ils sont non seulement parvenus à dominer toute la chaîne de la valeur de « l’énergie propre », de la voiture électrique à la mine, en passant par les batteries, les éoliennes et les panneaux solaires, mais surtout ils ont acquis une avance technique qui semble massive aussi bien, par exemple, dans les techniques de traitement des terres rares que dans celles de fabrication des batteries.

Pourquoi les constructeurs automobiles occidentaux ne se sont-ils pas adaptés ? me demandait-on. N’auraient-ils pas été victimes d’un phénomène dont parlent les livres de management : sans pression externe, l’entreprise n’innove pas ? Plus exactement elle tend à la concentration pour tuer la concurrence, dormir tranquillement et payer grassement l’actionnaire ? Les entreprises occidentales n’ont-elles pas eu pour toute politique la « domination par les coûts », à l’image de Stellantis ?

Le libéralisme, la déréglementation, l’économie de marché… n’auraient-ils pas les vertus que l’on nous a serinées ?

Et l’avenir ? Peut-on rattraper l’avance chinoise ? Ne faudrait-il pas plutôt s’intéresser à la prochaine révolution ?

Exit Margaret

Comment traduit-on « free market economy » ? me suis-je demandé. Simplement par « économie de marché  » ? Seulement, « free market » avait quelque-chose d’anarchiste, ce que n’est pas nécessairement l’économie de marché.

Free-market economy fut le rêve de Thatcher, Trump l’a enterré. Que s’est-il passé ? Thatcher rêvait d’un capitalisme populaire. Seulement, le peuple a vendu ses actions et les financiers internationaux les ont acquises. Et ils ont vidé les entreprises nationales de leur substance. Si bien que, pour avoir de nouveau de l’eau potable, l’Etat anglais est contraint de nationaliser les dénationalisées.

Mais, ce n’est pas la fin de l’histoire. Le « free market » ne veut pas mourir. Et il fait comprendre à Trump qui est le maître.

Qu’est-ce que cela va donner ? La « free market economy » est le résultat de plusieurs décennies d’un travail de sape. Quelque-chose d’équivalent est-il en marche et va-t-il imposer un nouvel ordre mondial ?

Voici ce que disait, en substance, une émission de la BBC que je citais précédemment. (Invisible Hands.)

Dialectique de Trump

La BBC consacre une série d’émissions aux forces qui ont fait Trump. (Invisible Hands.)

Un aviateur de la seconde guerre, qui élève des poulets, est rendu fou par la réglementation de l’époque. Il rencontre Hayek, qui lui conseille de créer un Think tank. Il fait un converti. Un homme politique conservateur à haut potentiel. Mais sa croisade échoue. Mme Thatcher, sa fille spirituelle, s’empare de sa cause et est élue. Elle aurait dû disparaître sans laisser de trace, la guerre des Malouines la sauve. Un fanatique lui propose de vendre les entreprises publiques. Mais où trouver l’argent nécessaire ? Appel au peuple. Coup de génie.

Fin 90, alors que le succès est complet (les travaillistes de Tony Blair sont devenus des militants enthousiastes), se produit un coup de théâtre. James Goldsmith, milliardaire du libéralisme, comprend que ce dernier détruit le pays et son modèle de société. Il vend la corde pour être pendu. L’hémorragie doit cesser. Il faut fermer les frontières. Il fait campagne. Le mouvement qui va aboutir au Brexit a commencé. Trump va suivre.

Cela répond à une question que je me posais : mais pourquoi donc les partis nationalistes, comme le FN, prônent-ils un repli sur le territoire national, alors que leurs ancêtres croyaient au rayonnement de leur culture ? Eh bien, il semblerait que, dans la logique de la dialectique hégélienne, le libéralisme économique ait produit son opposé : l’autarcie.

Notre société est dénuée de raison ?

(On notera aussi que la France est un élève docile des idées de l’étranger. Eternelle question : comment peut-on s’appeler « élite », lorsque l’on est incapable de penser ? Le ridicule ne tue pas ?)

(Curieusement, l’émission est produite par un journaliste de 86 ans, qui parle de ce qu’il a vu, et qui semble aussi alerte intellectuellement qu’à vingt ans. Voilà qui promet à Trump des lendemains qui chantent ?)

Amnésie

Trump me rappelle ce que l’on a oublié.

On ne se souvient plus aujourd’hui ce que l’on pensait après guerre. En fait, on croyait au triomphe de la raison. Le succès des USA était, en particulier, celui de l’organisation et de la science. C’était probablement l’aboutissement de la pensée des Lumières.

Ce système était bureaucratique, par nature, comme l’explique Max Weber.

Il a été attaqué à la fois par le capitalisme de droite et l’intellectuel de gauche comme un totalitarisme. Discours haineux, celui de Hayek, Thatcher, de la French philosophy… Les intentions initiales ne le méritaient certainement pas. Mais il est devenu notre vérité.

Individu et organisation

Il y a quelque-chose de dangereux dans l’idéologie de la liberté humaine. Elle tend à sous entendre que, pour l’homme, l’état de nature est d’être seul et isolé de ses semblables. C’est, plus ou moins, le modèle culturel anglo-saxon. Ce n’est pas loin d’être le nôtre : c’est le thème de notre Révolution.

Or, l’homme seul est un danger public, avec son minuscule intellect, qu’il utilise le moins possible, il suit, au mieux, ses impulsions. Même pas ses intérêts. C’est une mouche contre une vitre. C’est Trump. Une société d’individus, même si elle peut avoir un temps beaucoup d’énergie, est inefficace. Elle se perd dans ses contradictions, à l’image de l’Angleterre actuelle, que seules ses colonies sauvent de la décadence finale.

Pour être efficace et quelque peu durable, l’homme a besoin d’entrer dans une « organisation ».

(Ce qui n’est bien sûr pas la fin de l’histoire : l’organisation ayant aussi ses effets pervers – à savoir la technocratie kafkaïenne. La vie est une lutte contre la paresse intellectuelle de la solution de facilité !)

Leçons de l’histoire

L’histoire comme retour en enfance ? 50 ans de vague libérale. Tout ce que l’on nous a raconté était faux, et on le savait.

Nous avons eu droit à la déréglementation façon Thatcher et Reagan, aux privatisations, au service public saisi par les syndicats (lutte des classes inversée), aux délocalisations massives (la jeune Chine et la vieille Europe, vous vous souvenez ?), à l’élimination des « corps intermédiaires », à Blair et l’immigration toute aussi massive (qui a tué l’innovation et l’industrie anglaise), sans compter les multiples guerres « démocratiques » : ce nouveau modèle de société marchait si bien que tout le monde devait en profiter ! (etc.)

Tout cela s’est retourné en partie contre ceux qui portaient ces idées. Mais ils en ont tout de même bien profité ? Th. Picketty n’avait-il pas raison de parler de nouvelle lutte des classes ? Seulement n’était-il pas de la classe de l’exploiteur (comme Marx, d’ailleurs) ?

Sanction des événements ? Comme en 45, de la crise sortira une nouvelle élite, forgée au combat ?

(Saint Simon avait-il raison de dénoncer le parasitisme de l’aristocratie ? Le parasitisme des élites est-il une fatalité ? De même que, pour le commercial, il est plus facile d’exploiter les siens en baissant les prix que de défendre leurs intérêts, au lieu de faire leur travail, nos élites sont allées au plus aisé ? Et en masquant leurs agissements par le discours de Kaa ?

En permettant au « politique » de saisir le pouvoir, la prospérité d’après guerre nous a été fatale ? De l’intérêt de se sentir en danger ? « Feeling of urgency » comme disent les gourous du changement ?)

Loi du coeur

Affaires étrangères, France culture, la semaine dernière. Que nous réserve l’avenir ? L’émission s’intéresse surtout aux USA, à la Chine et s’inquiète de la si fragile Europe. Question centrale : démocratie illibérale ?

Le libéralisme (au sens americain) ce serait des normes, la démocratie illibérale penserait que la fin justifie les moyens.

La « majorité » reprocherait à la démocratie libérale son inefficacité et donc serait tentée par son contraire.

 Cela fait penser à Max Weber, son éthique des valeurs et son éthique de la responsabilité. Le propre du libéral est d’avoir le monopole du cœur, d’être le bien incarné. Il gouverne par la loi qui représente le bien. Malheureusement il ne semble faire de bien qu’à lui-même d’où le mécontentement de la « majorité » ?

Mais celle-ci est-elle sans foi ni loi comme le prétend le libéral ? Et si ses lois n’étaient pas explicites mais implicites ? Principe de l’honneur par exemple. Les anthropologues ne disent-ils pas que toute société obéit aux lois de sa « culture » ?