Histoire de la Phénicie

Réflexe conditionné. Mes amis libanais se disent phéniciens. Dès que j’ai vu le titre ce livre, je l’ai acheté. Et j’ai eu raison. Je l’ai lu avec grand intérêt.

Qu’est-ce que la Phénicie ? Une période, de moins mille deux cents à moins trois cent trente. Et quatre cités : Byblos, Tyr, Sidon et Arwad. Elles sont prises entre la montagne, et ses cèdres, une richesse, et la mer. Quatre mini Etats qui doivent cohabiter avec les grandes puissances de l’époque. Par ordre d’apparition : l’Egypte, l’Assyrie, Babylone, la Perse, puis la Macédoine d’Alexandre le grand. (En dehors de l’Egypte des origines, ces empires ne sont guère durables. Chaque nouveau roi doit, quasiment, repartir de zéro.) Elles sont à la fois rançonnées mais aussi ménagées. Car elles ont des atouts qui valent cher. Elles ont une marine, qui sert de force d’appoint aux grandes nations (qui n’ont que des armées de terre) et des colonies, et elles sont riches. De temps à autre, elles essaient de se libérer. Mais sans succès.

En fait, on sait peu de choses de la Phénicie. Elle a eu beau inventer l’alphabet, elle n’a pas parlé d’elle-même. On la connaît par les chroniques qu’ont tenues ses voisins. Elles ne parlent que de ses roitelets.

Ce livre est aussi une vue de l’histoire qui n’est pas celle à laquelle nous sommes habitués. Par exemple, les victoires grecques (Marathon…) dont on fait tant de cas n’étaient qu’un épiphénomène pour la Perse. De même Israël semble similaire aux Etats qui l’entourent. L’histoire est-elle écrite par les vainqueurs ou par ceux qui savent écrire ?

Borderline

Spectacle de la Beirut Dance Company, vu à l’UNESCO. Et commentaire décalé, comme d’habitude. 
Ce qui me frappe dans ce spectacle c’est le bonheur de vivre de la troupe. Et pourtant, difficile d’imaginer existence plus précaire. Car le Liban ne subventionne pas la culture, ou ce type de culture, et le marché ne lui est pas favorable. Ce qui force ses membres à faire plusieurs boulots. D’ailleurs, il faut beaucoup du courage pour promouvoir un art occidental au Moyen-Orient…
Mais cette culture a-t-elle été imposée au Liban par le colonialisme occidental ou est-elle, un peu ou beaucoup, la sienne ? Je me suis déjà posé la question l’an dernier : le bassin méditerranéen a toujours été un lieu d’échanges et les valeurs grecques, qui sont à l’origine des nôtres, y ont vécu heureuses et partagées…

Les Jardins d'Adonis

Vendredi soir, j’étais à l’UNESCO. On y donnait « Les jardins d’Adonis » de Wassim Soubra. En présence du président libanais. Entre autres sommités. L’invitation parlait « d’Opéra d’Orient ». Mais ce n’était pas un opéra. Plutôt une suite de poèmes, ou de chants. Une conteuse et deux cantatrices, cinq instruments (piano, percussions, oud, violoncelle et clarinette). Un spectacle pour un amphithéâtre grec, me suis-je dit. Un spectacle qui aurait plu à Albert Camus ?
Je me suis demandé si cet opéra n’était pas à l’image d’une certaine intelligentsia libanaise. Une intelligentsia qui décrirait sa culture comme méditerranéenne, d’où la revendication de multiples influences. Grecques en premier (Adonis, mais aussi la forme du spectacle) ? Arabe aussi (mais il y a continuité). Et un peu française (le dispositif musical). Une intelligentsia, enfin, qui aurait dépassé les fractures confessionnelles, et son statut de diaspora, et aspirerait à une nation. Une intelligentsia désemparée. Ce qui expliquerait qu’elle fasse un triomphe à tout ce qui lui laisse penser que son rêve n’est pas mort ? A ce spectacle, par exemple ?

l’événement (…) montrera le vrai visage de notre pays, celui du dialogue et de la renaissance, porteur d’un message d’espoir, car le Liban, comme les jardins d’Adonis, refleurira. (Article)

Qu’est-ce qu’un Libanais ?

J’ai une tradition d’amis libanais. Pourquoi ? Peut-être parce que lorsqu’un Libanais vous demande « comment ça va ? », votre réponse semble compter pour lui.
Ce qui m’a surpris récemment, d’où ce billet, est qu’il ne semble pas y avoir de solidarité entre Libanais. Y compris d’une même confession. Le Libanais se méfie du Libanais me disait un ami. (Il lui avait d’ailleurs fallu longtemps pour comprendre que les questions de l’administration française ne cachaient pas de piège.) Son succès, partout dans le monde, est d’autant plus remarquable. Quelle est la force du Libanais, alors ? Tout absorber. Pas d’amour propre. Ce même ami me disait aussi, par exemple, que le Libanais était le seul à pouvoir travailler avec un Saoudien (apparemment le mot arabe pour « parvenu sans éducation »). Le Libanais s’entend aussi très bien avec le haut fonctionnaire français. Surtout, le Libanais a une motivation increvable. Il veut devenir « gros ». Pour cela, il ne compte pas son temps et son effort. Il est d’ailleurs insensible au décalage horaire. Et, pour lui, tous les pays se ressemblent. En revanche, il n’y a pas de notion de rentabilité dans ses plans. Il ne calcule pas. Ce qui fait que la roche tarpéienne est souvent proche du capitole.
En écrivant ceci, je me rappelle d’une étude que j’ai menée sur les commerçants. Le portrait du bon commerçant (une rareté en France) correspond à ce que je viens de dire. Sa particularité première est, comme le Libanais, de s’intéresser à vous. Il a des caractéristiques de service public. On vient chez lui parce que cela nous réconcilie avec la vie. Ensuite il sait nous conserver. Mon rapport appelait cela « la stratégie de l’araignée ».

Et si la nature du Libanais était simplement d’être un commerçant ? 

Petit traité de manipulation : qui est le manipulateur?

La manipulation est  une destruction de l’identité humaine. Elle inflige plus que la mort. D’ailleurs, les techniques qui précèdent ont été utilisées avec succès par tous les régimes totalitaires. (Exemple classique : le traitement du héros du 1984 d’Orwell.)

Comme le dit le biologiste Robert Trivers, qui a étudié l’avantage évolutif du mensonge, on ne ment bien que si l’on est convaincu par son mensonge. Pour être malfaisant, le manipulateur devrait être conscient de ses actes, ce qui n’est pas le cas, probablement.

La manipulation est une innovation, au sens de Robert Merton, c’est une tricherie à laquelle nous invite notre société. Car elle, et mon instituteur de CM2, nous a dit que l’individu devait s’épanouir, se libérer des contraintes sociales. Mais le meilleur moyen de réussir, seul, n’est-il pas d’exploiter nos positions de force sociales ? Quand on n’est pas un oligarque, sur quoi avons-nous du pouvoir sinon sur nos proches ?

Un ami libanais me disait qu’il avait été éduqué dans la rue, par son village. Aujourd’hui, la société s’étant distendue, barricadée dans ses demeures, elle n’a plus les moyens de nous mettre à temps dans le droit chemin. Or, plus la manipulation nous réussit, plus elle devient un réflexe inné.

Compléments :
  • TRIVERS, Robert, The Folly of Fools, Basic Books, 2011.
  • Voici un paradoxe comme les aime ce blog : en libérant l’homme, 68 l’a asservi ! 

Les interminables travaux de la Maison de la Radio

J’entends parfois les journalistes de la radio publique plaisanter des travaux sans fin que subit leur Maison.

Ils n’ont pas lu Lao-Tseu, Paul Watzlawick ou CatherineFulda, sans quoi ils n’en souffriraient pas. Il suffit pour cela de se convaincre qu’être en chantier est la nature même de la Maison de la Radio. (Et de ses alentours, d’ailleurs.)
C’est ainsi, semble-t-il, que l’on peut s’habituer aux guerres. Je me souviens d’un ami libanais, qui me disait (on était en 84), qu’il ferait du jogging à Beyrouth « s’il n’y avait pas trop de bombardements », et d’un autre qui a gardé la nostalgie des heures passées à lire à la lumière de la bougie, dans un abri. 

Paris rend fou

Paris rendrait fou certains Japonais. Les causes ne sont pas claires : désillusion massive provoquée par la réalité ; effet destructeur du simple contact avec notre comportement national. SYNDROME JAPONAIS – Ces Nippons qui deviennent fous à Paris | Big Browser

Je me demande si le phénomène n’est pas similaire à celui qu’a traversé un ami libanais.

Il s’était imaginé que le Libanais chrétien était un Occidental oublié par les croisades. Il croyait, aussi, mieux connaître nos mœurs que nous-mêmes. Son comportement était bizarre, d’une certaine façon caricaturalement arabe (la femme comme chose…), mais il a longtemps été protégé par son diplôme de grande école, son charme libanais… Jusqu’à ce que les échecs s’empilent et qu’il se replie sur lui-même.

Le problème décrit ici semble donc venir d’une illusion, dont on n’arrive pas à prendre conscience, peut-être parce qu’elle remonte à très loin et qu’elle est devenue constitutive de son identité. Elle conduit à des revers à répétition. Le monde paraît alors privé de sens.

Rationalité et ritualisme

Un dirigeant d’une agence de communication ne sait pas comment se tirer d’affaires. Moins ses comptes sont bons, plus il écrit de livres, communique, et s’épuise… Pourtant, il suffirait d’ajouter quelques clients pour éliminer tout tracas. Mais voilà, les chiffres et les plans commerciaux sont des abstractions pour lui.
Exemple de ritualisme. Lorsque le ritualiste s’enfonce dans les difficultés, il s’accroche à son rite.
J’ai observé que les Libanais tendaient, aussi, à suivre des algorithmes simples : ils veulent être « gros », et pour cela, ils courent après toutes les affaires qui se présentent. Ça marche généralement bien, mais parfois la faillite succède brutalement au plus grand des succès apparents. Ils n’avaient pas su compter.
La rationalité, c’est savoir compter. C’est se donner un objectif et s’y diriger d’une manière efficiente.
Malheureusement, il est rare que l’on puisse voir l’objectif. Et c’est pour cela que le rite demeure notre meilleur ami. (Bien que ça ne fasse pas de mal de le marier à un peu de raison.)

Incendies

Film de Denis Villeneuve, 2010.
De jeunes Libanais à l’accent québécois enquêtent sur le passé de leur mère, et de son pays.
Où l’on voit à quel point la raison humaine est fragile, et combien il en faut peu pour que l’individu le plus respectable et la société la plus civilisée (le Liban était la « Suisse du Moyen-Orient ») sombrent dans la haine et le chaos.