Monique Lévi-Strauss

Monique Lévi-Strauss est une charmante dame de 99 ans, qui s’exprime avec le mot juste, ce qui est rare, actuellement.

Elle fut l’épouse de Claude Lévi-Strauss. Elle est fille d’un ingénieur belge, ayant commencé à travailler à 6 ans, et devant son ascension sociale à la guerre de 14, qui lui valu, en échange d’en avoir réchappé, de faire des études qui l’ont amené à Harvard, et d’une mère juive de nationalité américaine. Elle a commencé sa vie dans la « judéo Passy » de la bourgeoisie juive progressiste, avant que son père n’emmène sa famille en Allemagne, en 1940, pour qu’elle apprenne l’Allemand !

Cela lui a peut-être sauvé la vie. Car, là-bas, personne ne savait qu’elle était juive. Elle a connu la faim, les bombardements quotidiens, mais y a fait toutes ses études. Elle en rapporte une « contre histoire » de l’Allemagne, une histoire de solidarité et d’entraide, entre personnes qui réprouvaient le régime, mais craignaient pour leur vie.

De retour en France, après un passage aux USA, elle a côtoyé les existentialistes, qui semblent avoir été d’horribles machos, pour qui la femme était un objet. Puis elle a dû à ses talents de traductrice de rencontrer Jacques Lacan, puis Claude Lévi-Strauss, qui traversait une mauvaise passe, et qu’elle a guéri d’une hypoglycémie, qui le rendait irritable, et lui avait peut-être coûté ces deux premiers mariages.

Elle est surtout un témoin d’une époque oubliée.

(Origine : France culture.)

La société comme système

Claude Lévi-Strauss :

« Chaque langue, chaque croyance religieuse, chaque forme d’art traduit une expérience totale qui n’est pas la même pour tous les peuples et qui exprime de façon très précise et très concrète ses besoins particuliers« . 

La langue ne peut pas être considérée en dehors du tout qu’est une société humaine et son environnement. Elle a une fonction. (Emission.)

Plus paradoxalement, il semble croire qu’il est possible de reconstituer le tout à partir de l’une de ses parties, la langue, en particulier.

C’est aller un peu vite en besogne ?

Mimétisme

Claude Lévi-Strauss raconte que le chef d’une tribu qu’il étudiait s’était mis à l’imiter : il dessinait des lignes sur du papier et faisait semblant de les lire.

Cela m’a rappelé que je faisais de même quand j’étais tout petit, avant même d’entrer en maternelle. Ce qui m’amènerait peut-être à une autre interprétation que la sienne, qui, me semble-t-il, était que le chef y voyait un moyen de faire croire à son peuple qu’il « partageait les secrets du Blanc ». (Matinée de l’inactuel – Tristes tropiques 1977, France culture.)

Claude Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss se serait opposé aux idéologies à la mode de son temps : l’existentialisme et la phénoménologie. (Entendu dans In our time, de la BBC.)

Et, avec raison, sans doute. Ces deux doctrines sont des individualismes, alors qu’il est évident, quand on considère la monde actuel ou l’histoire, que l’individu est façonné par la société. On parle « du » Français, de l’Anglais, du Romain…

Pour autant, elles ne sont pas inutiles. L’une est à la recherche de son « authenticité » et l’autre de la vérité. Dans les deux cas, il s’agit de nous débarrasser la tête des excès de la société, qui finit par chercher à nous imposer un mode de pensée unique, ou « aliénation ». Or, dans notre intérêt commun, nous avons besoin de lucidité, pour juger correctement.

Si le véhicule détermine le type de voyage que nous pouvons faire, son conducteur doit garder l’esprit clair ?

Dangereux Humanisme ?

L’Humanisme serait-il à l’origine d’une idée perverse qui saperait la durabilité de notre développement ? C’est ce que semblait dire Claude Lévi-Strauss, il y a déjà pas mal d’années.

Selon lui l’Humanisme de la Renaissance a fait une grave erreur en définissant l’homme comme « être pensant » et non comme « être vivant ». Et en en faisant le maître de la nature. Ce qui lui donnait la permission de massacrer la nature, mais aussi les êtres humains qu’il pensait inférieurs.

Pensée sauvage

La pensée scientifique ne serait qu’une forme de pensée, aurait pensé Claude Levi-Strauss. La « pensée sauvage » est la forme de pensée qui est le fondement de toute pensée. En quelque sorte, elle est à l’opposé de la pensée scientifique, qui est individuelle, « orientée résultat » et bâtie sur des abstractions invisibles, et pourtant supposées absolues et plus réelles que la réalité tangible. La pensée sauvage est inconsciente, collective, pratique et empirique, relative. Sa préoccupation est principalement d’organiser l’expérience de manière à ce qu’elle soit utile. Son mode opératoire est, surtout, la classification. Elle se préoccupe de rendre le monde cohérent. Le mythe joue un rôle important. Il n’a pas de sens absolu, comme nous le croyons. Il n’y a pas de « mythe d’Oedipe », par exemple. Il est un bricolage que l’on adapte à une réalité du moment à des fins utilitaires, de mise en cohérence.

Voilà ce que j’ai entendu, et qui mériterait d’être approfondi.

(Freud donne peut-être un exemple de pensée sauvage individualiste : il a raconté un mythe d’Oedipe qui lui permettait d’illustrer, voire de donner une légitimité à, sa théorie.
Paradoxe : Claude Levi-Strauss est l’apôtre du structuralisme, qui est, justement, l’illustration de la pensée scientifique : la recherche de l’abstraction, absolue, qui explique le tangible.)

Maurice Godelier et Lévi-Strauss

Dédicace du livre que Maurice Godelier consacre à Claude Lévi-Strauss. Organisée par Eric Minnaert  (de qui Maurice Godelier attend le même service que celui qu’il a rendu à Claude Lévi-Strauss) et la librairie des Abbesses (que je découvre et recommande, au passage). Tous autour du maître, qui nous raconte son projet. Il n’aime pas Claude Lévi-Strauss, avec qui il a passé de longues années. Son travail porte sur l’œuvre, il en montre les forces et les « failles ». Ce n’est pas une critique, mais, selon moi, une réflexion sur ce qu’est un scientifique. Une leçon de vie. Claude Lévi-Strauss a fait un travail immense, surhumain ?, mais il n’a pas pu éviter certains écueils. Et c’est là que je vois la leçon. Prenons garde à ce que ce second aspect ne nous fasse pas oublier le premier. Et que l’apprenti scientifique s’engage dans la carrière avec l’humilité qu’il doit à un géant. 
Pour ma part, je n’ai pas trouvé le Lévi-Strauss que j’avais entraperçu. Don Quichotte et Rousseau. Un de nos plus grands écrivains. Et un homme à la poursuite d’un rêve insensé. Celui du bonheur premier, celui qu’aurait connu l’homme avant qu’il soit victime de la société. En fait, Maurice Godelier m’a réconcilié avec le Lévi-Strauss scientifique, pour l’œuvre de qui je n’avais pas suffisamment de considération.
Curieusement peut-être Maurice Godelier semblait moins intéressé de nous parler de ses travaux que de sa vie. Celle d’un jeune philosophe qui en arrive à l’anthropologie par des chemins intellectuels, et détournés. La rencontre avec les Papous et leurs missionnaires protestants. La vie du professeur et du gourou de l’anthropologie française, qui fréquente présidents de la République et politiques. Il est sans doute flatté de les côtoyer, mais leurs rites lui sont impénétrables.

Quant à moi, cela m’a permis d’observer les anthropologues dans leur habitat. Leurs lois de la parenté différent, je crois, de celles du reste de la société. En particulier, en termes de prohibitions. On y vit en vase clos, avec ses élèves et ses petits élèves. Et on s’y marrie entre soi. Peut-être est-ce comme cela dans les sociétés organisées par le principe du charisme ?

La sélection naturelle est-elle sociale ?

Pourquoi parlons-nous une langue du sud, alors que nous sommes un pays du Nord ? me suis-je demandé. Parce que les Francs ont choisi d’être les descendants des Romains, porteurs de la civilisation ? Ce qui m’amène à une idée curieuse. Hier, ce qui était admiré était au sud. Aujourd’hui, l’Europe est dominée par les pays du nord, les barbares d’il y a peu. 

D’ailleurs, la fameuse « paresse » que l’on nous reproche n’est-elle pas la manifestation d’un art de vivre évolué ? Les classes dominantes anglaises ne donnent-elles pas l’exemple même d’une telle « paresse » ? Mais le raisonnement doit-il s’arrêter là ? Les civilisations orientales, voire l’Afrique des origines, ne sont-elles pas plus agréables que nos mondes modernes ?

J’en reviens aux théories nazies, qui voulaient que la civilisation, trop douce, soit régénérée par le sauvage ? Ou à Rousseau et Lévi-Strauss, et à leur paradis perdu ? Ou à la théorie de Spencer Wells : plus la société se développe, plus elle contraint l’homme, jusqu’à lui imposer des mutations génétiques ?

À chaque fois que l’homme a été menacé, il a trouvé des solutions sociales à ses problèmes. De ce fait, sa population a crû, mais au détriment de l’épanouissement du grand nombre.

Le plus étrange dans l’affaire, c’est que les ultra-individualistes Anglo-saxons sont probablement les principaux moteurs de cette perte de liberté. Car, d’eux vient la Révolution industrielle, qui a multipliéla population mondiale par plus de 10. Leur élite a certainement profité de l’asservissement de son prochain qui en a résulté. Mais une caste de privilégiés peut-elle se maintenir ? Poussés par leur intérêt individuel, ils font le jeu de la société, qui finira par les égaliser ?

La sélection « naturelle » ne choisit pas les individus pour eux-mêmes, mais pour servir l’espèce ?

Une société sans mal peut elle exister ?

Je me demande si un grand nombre de gens que je lis n’ont pas fini par penser que seule une catastrophe peut nous débarrasser de notre addiction au mal, ou des vices de notre société. (Suite de ma réflexion.)

J’en doute. Une société post chaos serait probablement un monde à la Mad Max. L’idée du mal y aurait un net avantage concurrentiel, d’autant plus que ce qui bloque la croissance aurait été éliminé, la planète ayant été vidée d’une partie de sa population. Comme le dit The Economist, les crises renforcent le capitalisme.

Elinor Ostrom a mieux à proposer :

Sauvés par Elinor ?

Elinor Ostrom s’est intéressée à la gestion d’un « bien commun » par une population. Elle s’est rendu compte que quelques règles permettaient de la réaliser (voir compléments). Dans notre cas, le « bien commun » est peut-être « Gaia », l’écosystème planétaire condition de la prospérité de l’espèce.

Ce qui me frappe en lisant « Cradle to Cradle » est que nous commençons à avoir un des éléments nécessaires au modèle d’Elinor Ostrom. À savoir une forme de modélisation de l’interaction entre l’homme et la nature : aujourd’hui nous produisons des déchets nuisibles, alors qu’il faudrait qu’ils soient utiles, que ce ne soit pas des déchets. Et, nous avons les moyens de passer d’un mode de fonctionnement à l’autre.
Bien sûr, mettre en place un tel système est un changement (au sens de ce blog) extrêmement complexe. La crise de la zone euro n’est certainement qu’une aimable plaisanterie en comparaison. Mais, au moins, nous avons une lueur au bout de notre tunnel.
Compléments :
  • Lecture obligatoire : Governing the commons.
  • Autrement dit le bug de fonctionnement de l’espèce humaine est de croire que la mort doit suivre la naissance, alors qu’une espèce peut-être éternelle et se réincarner continument. (L’éternité me semble un peu longue, disons plutôt quelques milliers d’années.)
  • Quant à notre avenir il pourrait réaliser les rêves de Rousseau et de Lévi-Strauss : une communauté en équilibre avec son écosystème. Mais une communauté mondiale, non pas une tribu.
  • Quand au mal, il ne faut pas l’attaquer, ou le déplorer, mais l’ignorer. Il a fait son temps.

L’homme est nécessaire à la nature ?

L’homme serait un facteur favorable à la biodiversité. C’est l’idée la plus surprenante que je retiens du Développement durable de Sylvie Brunel.
Du coup, j’en viens à me demander si nous sommes manipulés par des idéologies erronées. L’idéologie anglo-saxonne de la nature vierge et de l’homme nuisible. Mais aussi la doctrine rousseauiste qui veut que la société corrompe tout et qui pleure sur une communauté initiale et bénie de chasseurs cueilleurs, après laquelle Lévi-Strauss a couru toute sa vie.
Et si, comme dans la pensée chinoise, l’homme était au centre du monde, au sens ou il est essentiel pour son bon équilibre ? Et si les inquiétudes de Rousseau et des écologistes anglo-saxons tenaient non à un vice de l’homme en général, mais à celui de leur société propre : une forme de parasitisme, non durable ?