Léautaud

On dit que Paul Léautaud fut redécouvert grâce à une émission de radio. En fait, il semble, bien avant, avoir suscité « stupeur et tremblements » chez la classe littéraire. Une curieuse émission d’après guerre cherchait à en faire la psychanalyse.

Il y joue le rôle de l’ours mal léché. Le misanthrope à son meilleur. Curieusement, contrairement à Alceste, que je trouve tragique, son comportement était tellement outré, qu’il était comique. Ce qui explique peut-être pourquoi l’on s’est interrogé sur la bonne façon de jouer les pièces de Molière.

Mais pourquoi donc est-il venu à cette émission ?

Il se trouve que je lisais des lettres qu’il avait envoyées à sa mère (qui l’avait abandonné à la naissance). Il a cru un instant qu’elle l’aimait. Mais elle l’a immédiatement rejeté. Je pense, comme le disaient les « psy » de l’émission, que son attitude s’expliquait par une enfance horrible. Il s’identifiait aux animaux perdus qu’il recueillait chez lui.

Paul Léautaud

France Culture rediffuse d’étonnants entretiens entre Paul Léautaud et Robert Mallet. Ils datent de 1950. Ils ont fait de Paul Léautaud un homme connu.

Amusant jeu de rôles. Paul Léautaud, c’est un gamin de quatre-vingts ans, grognon, rigolard, et pas toujours honnête, et Robert Mallet, l’homme sérieux de trente-cinq ans.

Quelle culture ! Ils savent tout sur la littérature, dans le moindre détail, ils citent, de mémoire, des poèmes entiers… Et, surtout, quel art de la parole. Non seulement mot juste, mais aucune concession. Et argumentation polie, mais concise et intransigeante. (Je ne veux pas parler d’un « intellectuel », c’est un adjectif ! Oui mais c’est un adjectif qui est devenu substantif. Vous n’utilisez pas « étudiant » ? Si. Eh bien, c’est un adjectif devenu substantif.)

Paul Léautaud, c’est notre monde à l’envers. Il n’a pas fait d’études. Il a vécu dans la misère, pour pouvoir cultiver son art, à sa guise. (Ne serait-ce pas le marché et la concurrence qui produisent l’innovation, comme on me l’a enseigné en MBA ?) C’est le hasard qui l’a fait connaître. Car il était si intransigeant qu’il n’a quasiment rien publié. Il est célèbre par son journal. Il a été tapé et édité par une de ses compagnes. La fortune lui est arrivée sur le tard. Il n’a rien su en faire. Il voulait écrire la vérité, et écrire en français correct, sans aucune concession, le français de Ronsard et de Verlaine. Il aurait honni l’anglais, et le français moderne (et ce blog !), qui se contentent d’une phrase « qui se comprend ». Il est allé jusqu’à bannir la poésie, alors qu’il en était un expert incomparable, et que dire un poème pouvait le porter aux larmes.

Un monde de culture à côté duquel nous sommes passés…

Les faiblesses de la mémoire

Dans un procès, un journaliste démontre que ce que Pierre Perret raconte de ses relations avec Paul Léautaud ne peut qu’être faux.
Or il a écrit, il y a 25 ans, un article qui dit exactement le contraire. Il ne s’en souvenait plus.
Ce que je retiens de tout ceci est à quel point il faut se méfier de nos facultés, de nos raisonnements, et des témoignages humains.