Dépassement des trois mille

Cela fait quelques temps que ce blog a dépassé les trois mille billets.

On reproche aux réseaux sociaux de faire de nous de moutons de panurge incapables de penser à long terme, et encore moins d’agir concrètement. Or, ce blog a l’effet inverse sur moi : j’y inscris tout ce qui me paraît bizarre, et je découvre qu’à long terme une tendance se dégage de ce qui semblait sans rapport. C’est un stimulant à la créativité.

Mais, plus il avance, moins il a de certitudes. Et l’action, au fond, a besoin de la foi du charbonnier… Finalement, les réseaux sociaux n’ont que des défauts ?

Difficile, aussi, de voir l’intérêt que peut trouver le lecteur dans toute ces interrogations (qui, en plus, n’ont pas le souci du scoop : j’écris essentiellement le week-end pour la semaine). Pourtant, de temps en temps, en regardant les statistiques frustes que me donne Blogspot, je me demande comment augmenter mon audience. Quels types d’articles devrais-je écrire ? Ceux qui marchent le mieux sont « people ». Dois-je sombrer dans une vision abjecte de l’individu et faire du TF1 ? Ou au contraire imposer ma vérité à la masse, inculte. France Culture ?

Mais ces Charybde et Scylla ont en commun un manque de respect pour nous. N’est-il pas mieux de penser que l’homme est estimable et d’apporter ce dont a besoin un homme estimable ? Je n’ai pas grand-chose à offrir d’autre que mes incertitudes, mais, au moins, ce n’est ni TF1 ni France Culture.

D’ailleurs, l’audience est un phénomène social plus qu’une question de contenu. Si la société, par le biais de ses leaders d’opinion, dit du bien de quelqu’un, alors il devient fameux, sans pour autant que l’on comprenne mieux son œuvre qu’avant. Ai-je envie d’être un illustre incompris ?

Compléments :

  • En fait de l’ordre de 3% des billets lus ont trait au changement (un billet sur la résistance au changement pour la moitié et 3 billets sur la définition de changement). Il est tout bêtement possible que l’audience de ce blog croîtrait si je parlais plus de conduite du changement ! Mais ce n’est pas facile sans tomber dans une complexité qui n’intéressera personne. 
  • Sur les leaders d’opinion : GLADWELL, Malcolm, The Tipping Point: How Little Things Can Make a Big Difference, Back Bay Books, 2002.

L’école française étouffe le génie ?

Un père parle d’une balade avec ses enfants, dont Jean, son fils ainé :

Nous avons donc trois écosystèmes en devenir celui de la coccinelle qui vient alimenter celui du lézard qui observe les têtards et la grenouille, et fait la sieste avec Jean (on peut apprivoiser un lézard, oui!). Finalement Jean apprend par lui même, grâce à son sens de l’observation, et à une forme de ténacité sur le terrain qu’il n’a pas à l’école. Il entraîne sa sœur et son frère dans son tourbillon comme un vrai leader qui attire comme un aimant ou repousse… comme un aimant.

Jean est visiblement quelqu’un d’exceptionnel, mais il convient mal aux règles de l’école. Cela m’a fait penser à une histoire racontée par Boris Vian dans laquelle un enfant, qui a la capacité de voler, est enfermé par sa mère dans une petite cage pleine d’amour. (Et aussi à Jackson Richardson.)
L’école est une phase de socialisation. Doit-on perdre ses ailes pour pouvoir vivre en société ? Ou la société aurait-elle à gagner à tirer un meilleur parti de nos talents ? D’ailleurs n’était-ce pas un des projets de 68 ? Les réformateurs de l’enseignement ont-ils remplacé un dogmatisme par un autre ?

Lamentable dirigeant ?

The Economist cite des enquêtes sur les patrons de grandes entreprises qui montrent que leur vie est faite de réunions et qu’ils ne pensent quasiment pas à long terme, estimant que c’est le rôle des cabinets de conseil.
L’article contraste cette attitude avec celle de Bill Gates. (What do bosses do all day?)
Analyse de John Kotter : nos entreprises sont dirigées par des « managers », des administrateurs, mais pas par des « leaders », des gens qui savent concevoir et mener à bien le changement ? (L’entrepreneur, Bill Gates par exemple, est un leader.)

Pourquoi j’aime le changement

Livre sur le changement écrit par un psychologue. Beaucoup de choses intéressantes. Mais pas très gai et pas beaucoup d’effet de levier. On classe la population en fonction de ses nuances d’appétence pour le changement, et on planifie, scrupuleusement, en fonction… Très programmatique ?
Mes 25 ans d’expérience du changement n’ont jamais été comme cela. Ce fut, et c’est, rapide, animé, enthousiasmant, imprévisible. Le souffle de l’aventure et des grands espaces. Je n’ai vu que quelques personnes de l’organisation, et pourtant elle s’est transformée en bloc. Pourquoi cette différence me suis-je demandé ? J’ai fini par trouver la réponse suivante :
Employé plus ou moins junior ou consultant, j’ai toujours été un « leader » des changements auxquels j’ai participé. En fait j’ai une vision américaine du changement. 
John Kotter a écrit « leading change ». Pour lui, et pour l’Américain en général, le changement c’est la promesse de lendemains qui chantent. Le « leader » a la vision de cet avenir si désirable, peut-être même le crée-t-il ?, il le montre et on y court. (Feeling of urgency disent les Anglo-saxons.)
Par contraste, notre perception du changement est passive, subie : difficulté, souffrance, martyr, purgatoire.

Compléments :

  • J’apprends que pour réussir le changement il faut être résilient. Quel effroyable mot. Chez moi la vertu cardinale est l’optimisme. 

Les dons de la femme pour le changement

Je fais une présentation à l’association des femmes chef d’entreprise du 92. J’explique que j’ai constaté que la femme est remarquablement douée pour le changement (alors que l’homme ne l’est particulièrement pas), et que ses caractéristiques correspondent à ce que John Kotter a défini comme étant celles du « leader » (du changement).
Une participante avance une explication que je n’avais jamais rencontrée jusque-là : la femme a un corps qui est en changement permanent. 

Êtes-vous un vrai leader ?

Synthèse d’un article de la Harvard Business Review (Are you a Zoom-In or Zoom-Out Leader ?). Le « bon leader » est celui qui, dans la même foulée, enchaîne mise en contexte large et visionnaire et évocations de problèmes concrets, précis, frappants, qui interpellent l’expérience de l’auditeur.

Compléments :
  • Ça me semble rejoindre les thèses de Jeanne Bordeau : le leader (dirigeant) est à la fois celui qui sait donner du sens, et qui utilise le « storytelling » pour véhiculer son message.  Aujourd’hui, c’est le sens qui manque le plus…
  • L’article est accessible.  

Croissance impossible ou société dévastée ?

Pourquoi les salaires stagnent-ils depuis les années 70 ? Une question que se posent les économistes américains, et que d’autres devraient examiner. Il y aurait deux thèses. Stagnation or inequality.
  1. L’automatisation a liquidé les qualifications intermédiaires, et les pays émergents les sans qualification. Résultat : lutte des classes.
  2. Il n’y a plus rien à inventer. La croissance c’est fini. Et ce qui croît (Internet) ne crée que peu d’emplois. Pas de croissance signifie moins d’État : la société n’en a plus les moyens.
Ces deux thèses rejoignent certaines de mes observations. En particulier, il me semble qu’il y a panne d’innovation.
Mais je ne suis pas sûr que ce soit la fin de la croissance. 
  1. Dans toutes les entreprises que je rencontre, je constate partout un énorme potentiel inexploité. Comme disait John Kotter elles sont « over managed and underled », elles sont dirigées par des gestionnaires non par des entrepreneurs.
  2. Le moteur de la croissance, c’est la « division des tâches », selon Adam Smith. C’est-à-dire la spécialisation. Ne pourrions-nous pas être (beaucoup) plus spécialisés ?
Bref, entre les deux thèses je penche pour l’âge des ténèbres victorien.
Maintenant, il est aussi possible que l’on veuille une société qui ne se spécialise pas. Mais alors, je ne comprends pas bien la nécessité d’un État maigre. L’État représente la dimension sociale de l’existence, et celle-ci est par nature importante, au moins si l’on en juge par le temps que lui consacraient les sociétés qui nous ont précédés (y compris la récente société paysanne). 

Leader de Detroit

La ville de Detroit est dans un triste état. En quelques décennies elle a perdu la moitié de ses habitants, déficit (325m$), maisons abandonnées, fermetures d’écoles (45 en une année)…
Seule solution à ses malheurs, réduire la ville, réinventer son fonctionnement pour qu’il corresponde à son nouvel état. Curieusement, ses habitants considèrent cette réorganisation comme celle d’une entreprise, avec les mêmes termes. On parle d’ailleurs de « changement » comme s’il s’agissait d’entreprise, et on lui cherche un « leader », qui pourrait être le maire de la ville.
L’article : Thinking about shrinking. Et mes remarques :
  • Pourquoi les Américains parlent-ils donc systématiquement de « leaders » ? Ne sont-ils pas les apôtres du laisser-faire, de la main invisible ? Pourquoi leur faut-il quelqu’un pour les guider dès qu’ils envisagent un changement ?
  • Une hypothèse : c’est une société d’individualistes, avec fort peu de règles communes. Par conséquent, le changement les laisse désemparés, d’où risque de mouvement Brownien et nécessité d’un agent de la circulation pour organiser l’effort collectif ?
  • Cela expliquerait-il pourquoi les étudiants me disent sans arrêt que le changement ne peut réussir s’il n’est pas soutenu par le top management ? (Ce à quoi je réponds que je n’ai jamais vu un changement porté par son dirigeant.) Les livres traitant du changement viennent d’Amérique, avec leur contenu nous absorbons leurs biais culturels ?
Compléments :
  • La notion de leader semble effectivement liée à la culture anglo-saxonne, elle entendrait par là le « pasteur », celui qui guide le troupeau.  (Philippe d’IRIBARNE, La logique de l’honneur, Seuil 1993.)
  • Un aperçu de la théorie du leader : Mesurer la capacité au changement d’une entreprise.

Modes de management

Mes élèves de Dauphine semblent avoir une tendresse particulière pour John Kotter. Mais qui peut se vanter d’avoir utilisé ses théories pour réussir quoi que ce soit ?

Elles reposent sur la notion de « leader », un homme qui sait « conduire le changement ». C’est-à-dire qui comprend, avant tout le monde, la nécessité du changement, de formule simplement ce changement, puis amène son organisation à le réussir. Or, comme le dit Kotter, c’est l’inné et l’acquis qui font de nous un leader. Le bon dirigeant doit favoriser l’émergence de telles personnalités et leur fournir la carrière qui leur permettra de se développer.

Lire Leading change est comme écouter parler de Michael Jordan : ça ne vous transforme pas en champion de basket, mais vous savez ce que fait un champion de basket. Au mieux cela peut-il inspirer un autre champion, ou un entraîneur.

Il en est de même de Blue Ocean, une mode de management récente. Tous les dirigeants que je connais qui ont voulu l’appliquer ont échoué, d’autres m’ont dit avoir découvert qu’ils avaient appliqué la technique a posteriori.

Il en est de même de toutes les modes de management. Elles décrivent ce que l’on obtient en cas de succès, mais elles ne disent pas comment réussir. Cela tient à leur mode de conception : elles sont construites sur l’analyse de succès.