Un leader de notre temps

Le « leader » moderne a un profil particulier, ai-je noté. En quelque-sorte, il n’est que « volonté de puissance ».

Le plus surprenant est la pauvreté de sa pensée. Ses idées sont étrangement simplistes. Rien à voir avec la complexité chère à Edgar Morin. Généralement, il choisit les sujets « à la mode ». L’entreprise à impact, l’IA générative, etc. Ou encore, comme le disait The Economist il y a quelques années, il considère « qu’il y a les cabinets de conseil pour cela », ce qui revient au même. Ou il achète des sociétés. Cela, c’est inusable.

Au fond, ceci est le portrait de notre président.

Les mêmes causes, les mêmes effets ? La sélection produit la « volonté de puissance » ?

Churchill

Churchill était un raté. Il a vécu dans l’ombre de son père, Lord Randolph Churchill, quelqu’un d’extrêmement brillant, promis aux plus hautes fonctions politiques, mais mort prématurément, et qui avait toujours méprisé son fils. J’ai retenu cela d’une émission de la BBC.

Churchill a-t-il changé le monde en voulant singer son père ? Il est étrange à quel point l’histoire tient à peu de choses, et à quel point ceux qui vivent dans la vénération des grands hommes peuvent se tromper ?

(Curieusement, il ressemblait aussi à de Gaulle. Tous les deux, dès leur adolescence, avaient écrit qu’ils sauveraient leur nation, et tous les deux sont arrivés au pouvoir très tard, et, dans les deux cas, lors d’une crise existentielle.)

France libérée ?

Depuis trois ans, je mène une enquête. Je cherche les problèmes de l’entreprise, et ceux qui les ont résolus. 

Pas de problème, aussi formidable soit-il, sans solution. Et solution, à coût nul. Décidément, il n’y a pas de fatalité. J’ai trouvé des entreprises dont le marché a été réduit à zéro, du jour au lendemain, par la concurrence de l’Est, ou par une innovation, et qui se sont transformées, sans moyens, en start up ! Des régions entières qui ont pris le contre-pied des délocalisations. Même la question de la filière de formation professionnelle qu’a été incapable de mettre sur pied l’Education nationale, a été résolue vite et bien, avec création de sens en sus, par un groupe d’industriels, en collaboration avec la dite Education nationale. 

Le système D à son meilleur. Seulement, on ne le sait pas. Même la fonction publique, les grandes administrations… sont capables de prodiges, mais elles n’en parlent pas. 

Bref. Tout une masse critique de bonnes idées, mais pas de réaction en chaîne. 

Or, cela pourrait changer. Je constate un démarrage d’actions systémiques. Des associations parcourent la France pour aider les acteurs locaux à attaquer des problèmes cruciaux, avec des méthodes simples et efficaces, et rapides !, relocalisation ou résilience alimentaire.

Ce qui est le plus surprenant est que l’on assiste à une génération spontanée d’initiatives. C’est la « France libérée », façon « entreprise libérée ». Chacun s’empare d’un sujet et se met en marche. On peut se demander s’il n’en est pas de même au sein de l’Etat. Ainsi, le SPI, un fonds de la BPI, s’est auto saisi du financement de la réindustrialisation « lourde », déserté par le capital risque – qui ne comprend rien à l’avenir, et à son financement. 

Où cela va-t-il nous mener ? « Il faut bien que je les suive, je suis leur chef », aurait dit La Fayette. C’est un conseil que l’on peut donner au gouvernement. Son rôle est probablement de comprendre ce qui se passe, et, quand il le faut, de donner le coup de pouce qui évite l’erreur. 

On a voulu un Etat stratège, il est possible qu’il soit plus pertinent qu’il soit « jardinier ». 

L'Ecole des gouvernants

La force d’une nation vient de ses structures, pas de ses dirigeants. C’est pourquoi l’entreprise « libérée » est bien plus efficace que la bureaucratie, et la démocratie que l’autocratie. 

Ce n’est pas pour autant que le recrutement du gouvernant n’est pas important.

Si l’on considère notre passé et notre présent, il semble qu’il y ait deux façons de mal faire : le parti politique et l’ENA. La cause est la même : la sélection naturelle de l’homme d’appareil. Il est mû par son petit intérêt, pitoyable, et est un virtuose des magouilles infâmes, seul domaine dans lequel il puisse prétendre à une forme de génie. 

A l’entreprise, qui est aussi victime de ce phénomène, Philip Kotter propose une solution : créer les conditions permettant à de réels « leaders » d’émerger. (Il appelle les « hommes d’appareil » des « managers ».)

Mais comment leur éviter « l’appareil » ? 

Le problème, c’est la sélection. Quand elle est organisée par la société, elle produit l’opposé de ce qu’elle cherche. Le talent se révèle, il ne se sélectionne pas. Ce que la société doit apporter, ce sont de bonnes connaissances, bien solides, à autant de monde que possible. Ensuite, à chacun de faire ses preuves. 

Paradoxalement, c’est en ayant un peuple fort, que l’on a des dirigeants forts ? 

Qu'est-ce que le changement ?

Cela fait plus de vingt ans que j’écris sur le changement. Mais cela fait aussi vingt ans que je ne parviens pas à me faire comprendre. 

Petit à petit, j’en arrive à penser que c’est une question d’idées préconçues. Tout d’abord, nous estimons que le changement est une question d’individu, alors que c’est une question de société. 

Par exemple, le gouvernement pense que si l’entrepreneur français est moins performant que l’Allemand, du fait de sa mauvaise volonté. En fait, toute l’Allemagne n’est qu’une équipe. Et c’est l’équipe qui fait le champion, et surtout les champions. 

Une autre idée préconçue semble être que le changement est une question d’idée. J’installe un logiciel, et la société est transformée. Eh bien non, comme dans la théorie du chaos et son battement d’aile de papillon, la réussite du changement tient à des effets microscopiques. Chaque membre d’une entreprise, par exemple, peut faire échouer un changement. Qui étaient Mao ou de Gaulle avant d’être ce qu’ils sont devenus ? Des riens du tout. Mais ils avaient des volontés de fer. Et ils ont fait plier les empires les plus puissants du monde. Plus forts que la Guerre des étoiles ! 

C’est là que se trouve le principe même de la conduite du changement. Il s’agit de maîtriser la complexité. Il faut s’assurer que tous les Mao ou de Gaulle en puissance vont s’enthousiasmer pour votre changement. D’où le problème du changement : on ne peut pas mettre un policier (un consultant) derrière chaque membre de la société ! Nouvelle erreur due au préjugé individualiste. Une société n’est pas faite d’individus, mais de systèmes (code de la route, politesse sont mes exemples favoris). Ce sont ces systèmes qui règlent nos comportements collectifs. Quand on les a compris, et qu’on les utilise correctement, la société bouge comme un seul homme.  

Etat jardinier

Augustin de Romanet a parlé d’un « Etat stratège », et plus « instituteur » comme actuellement. 

Je me demande si « Etat jardinier » ne serait pas mieux. Comme dans les théories d’Isaac Getz concernant « l’entreprise libérée ».

Le jardinier fait avec ce qu’il a. Il ne rêve pas d’Amérique. Tout son art est d’encourager ce dont il sent le potentiel. Il n’a aucun pouvoir. Pour réussir, il doit comprendre la plante, et savoir l’encourager. Et être conscient que ça ne marche pas à tous les coups. 

Le jardinage s’apprend, ou, du moins, les talents se cultivent. Par le compagnonnage et par la pratique. 

Comment en imposer ?

Montaigne vivait en un temps de guerre de religions et de dissolution sociale. Il raconte qu’un jour, il est attaqué et détroussé. Mais, étrangement, le chef de la bande qui l’a malmené revient vers lui et s’excuse, et lui rend ce qu’il lui a pris. 

Montaigne pense que cela tient à son attitude. Le bandit a vu que Montaigne était un homme droit. 

Une certaine attitude pourrait-elle « en imposer » ? Il m’est arrivé plusieurs fois de faire des choses curieuses, et de ne pas en subir les conséquences. Par exemple, pendant les « classes » de mon service militaire, j’étais incapable de suivre les ordres, que je trouvais ridicules. Parfois, c’était moi qui les donnait. Comme lors d’une marche pendant laquelle ma section s’était égarée. Le sergent, probablement fatigué, a voulu s’arrêter. J’ai refusé au motif que nous ne pourrions pas arriver avant la nuit. Il a obtempéré.

Je pourrais multiplier les exemples. A chaque fois j’étais persuadé d’avoir raison. Ce n’est, parfois, que 40 ans après, que j’ai compris ce que j’avais fait et ce qu’il aurait pu m’en coûter. 

Peut-être la société a-t-elle beaucoup de mal à résister à un véritable croyant ? « On n’a pas besoin de lumière, quand on est conduit par le Ciel. » dit Molière.

Qu'est-ce qu'un bon gouvernant ?

Le psycho-sociologue des entreprises James March dit que le bon « leader » est un plombier et un poète. A l’heure où l’on s’interroge sur notre démocratie et ses impasses, faudrait-il relire James March ?

  • Plombier, parce que le gros de son travail est de faire arriver les trains à l’heure. 
  • Poète, parce qu’il doit, de temps à autre, réinventer l’entreprise qu’il dirige. Ce qui signifie être capable de sortir des sentiers battus, et réenchanter le monde. Comme le fait un poète. 

Si c’est juste, cela expliquerait beaucoup de choses. Depuis longtemps nos gouvernants ne sont ni l’un ni l’autre. Nous nous enfonçons dans la grisaille, et les trains ne partent plus.

Comment juger notre gouvernement actuel ? Comme un apprenti ? Apprenti plombier, apprenti poète ? Et espérer qu’il ne sera pas apprenti sorcier ?

Années 20 : réinventons la démocratie ?

Impliquer le peuple dans les décisions de l’exécutif, voici ce dont on parle de plus en plus, à la fois en France, et en Europe, et certainement ailleurs.

Cela résulterait-il de la vague de « dégagisme » qui a saisi l’Occident ? On soupçonne qu’elle résulte d’une dérive de la démocratie. L’exécutif a pris le pouvoir, sans contrôle démocratique. Le monde a été dirigé par des personnes qui n’avaient aucune leçon à recevoir, et, en conséquence, aucun compte à rendre. Toute proportion gardée, c’est la définition de la tyrannie.

Comment faire marcher cette nouvelle démocratie ? Je crois, surtout, que ce que le peuple attend, ce n’est pas un changement politique, mais l’amélioration de sa situation. Au fond, la première requête est d’être écouté, ce qui ne demande pas de réforme tonitruante. Mais il ne suffit pas de l’écouter, il faut trouver des solutions qui changent effectivement sa situation. Elles doivent répondre à ses aspirations, mais aussi au potentiel de la situation (« potentiel » au sens d’Aristote). Cela demande du talent de gouverner. C’est ce que les sciences du management appellent le talent de « leader ».

(Illustration de ce nouvel esprit :

“Our main objective is to create the conference as an interactive, open and inclusive reflection that reaches out to all citizens,” European Commissioner Dubravka Suiča told Brussels Playbook when asked how the European Commission plans to turn the preliminary road map for the Conference on the Future of Europe, approved by the European Parliament, into a concrete plan of action. “We need to use all possible means, including for example digital tools, to give citizens from all walks of life an equal opportunity to discuss their hopes, expectation and concerns,” she added. The conference aims to bring the bloc closer to its citizens, and “find concrete proposals to improve the way in which the EU works,” according to the European Parliament think tank. (Politico))

Leader serviteur et leader charismatique

Quel leader êtes vous ? La littérature du changement parle de plusieurs types de leaders. Notamment :

Leader leader
Leader fait penser généralement au leader charismatique. Mais le leader charismatique est rarement la bonne solution. Il est une pendule arrêtée. Il arrive avec des idées reçues. C’est l’homme du changement dirigé, imposé.

Leader serviteur
Le « leader serviteur » révèle ce qui compte pour la société, ses valeurs en particulier. Du coup, le changement se formule naturellement. Leader chinois, façon wuwei – « non agir » ?
(Le « leader serviteur » ne prend les devants du changement que faute d’autre candidat.)

Son efficacité s’explique par des considérations de systémique : A première vue, les intérêts des membres d’un groupe humain sont conflictuels. Mais, comme dans la fable des aveugles et de l’éléphant, c’est une illusion. Les conflits apparents ne font que refléter des perceptions locales. Il existe une solution, systémique, commune, qui satisfait tous ces intérêts.

Bref, le leader serviteur ne fait pas émerger des solutions (elles sont contradictoires), mais des problèmes (les contradictions) : les valeurs, les besoins et les intérêts, de la population concernée. A partir de là, il doit « inventer » une solution qui dépasse les contradictions. Puis, il doit « co construire » le plan de mise en œuvre de cette solution avec ceux qui vont le réaliser. Puisqu’ils sont les mieux placés pour savoir comment s’y prendre.