Dr Folamour et le gaz de schiste

Il semble se confirmer que l’Amérique va nager dans le pétrole.

Pas très bon pour l’effet de serre et la durabilité de la planète ? Pire, l’Amérique va pouvoir continuer à gaspiller sans se réformer ? Et peut-être va-t-elle nous forcer à faire de même, pour des raisons de compétitivité ?  Dieu serait-il Américain ? Un Dieu qui veut la peau de l’espèce humaine ?
L’individualisme aveugle triomphe de tous les obstacles et détruit le monde, après l’avoir transformé ? Dr Folamour de Kubrick ?
Mais, les estimations sur le potentiel pétrolier des USA dont tout le monde parle pourraient être optimistes.

Répulsion

Film de Roman Polanski, 1965.
Catherine Deneuve au début de sa carrière, dans le rôle d’un être fragile attiré par un monde effrayant et fascinant. Elle m’a semblé fort bien et j’ai pensé qu’il était dommage que la célébrité enferme les actrices dans des rôles stéréotypés.
Le film, quant à lui, m’a rappelé Shining de Stanley Kubrick. J’ai cru aussi y voir un appui à ma thèse selon laquelle les personnages de Polanski tendent à basculer dans le mal, avec délice. 

Welcome

J’ai vu ce film parce que je n’avais rien d’autre à voir. Je craignais un discours bien pensant. Et j’avais tort. Non seulement le film est simple et bien fait. Pas prétentieux pour deux sous. Mais il n’y a pas de bons et de méchants. Chacun à une logique compréhensible et respectable.

Le plus intéressant, je crois, est le contraste entre le héros et son ex femme. Elle, c’est l’intellectuelle qui sympathise immédiatement avec la cause des immigrants. Lui est une sorte de Français moyen qui n’a pas d’idée sur la question, probablement du côté hostile. Peut-être est-ce là la raison de leur divorce : sa médiocrité ? Pour l’impressionner, elle, il héberge deux clandestins, une nuit. Il se prend de sympathie pour l’un d’eux, à tel point qu’il se met à vouloir l’aider. Cela devient une obsession, qui ne peut le lâcher, et qui fait peur à sa femme et à l’ami de celle-ci, qui le jugent déraisonnable.

Eux calculent (même si c’est pour le bien de l’humanité), lui pas. Est-ce là la différence entre l’intellectuel et celui qui ne l’est pas ? Ce que j’ai entraperçu dans les propos de R.Debay et de D.Bensaïd ? L’intellectuel compte, évalue, il n’a pas de conviction chevillée au corps, il rationalise autant qu’il raisonne, c’est un médiocre facilement manipulable ? Il fait la révolution parce qu’on lui a dit que c’est bien de la faire ? Quant au Français moyen, c’est son inconscient qui parle, il réagit plus lentement que l’intellectuel, mais quand il est en marche, rien ne peut l’arrêter, pas même la mort ? Il est poussé par des raisons bien plus puissantes et fondamentales que toutes les raisons que la raison peut inventer ?

S’il y a quelque chose de mal, c’est l’évolution de la loi, qui semble dire qu’il est un crime d’avoir le moindre contact avec les immigrants. Les descentes de police qui s’ensuivent, les délations que cela provoque et qui rappellent les plus belles heures de la collaboration. Un état qui fait de la solidarité, vertu sans laquelle il n’y a pas de société, un crime est sur une pente inquiétante. Il est bien plus inquiétant encore qu’il puisse ainsi modifier les lois sans que les mécanismes de la démocratie ne provoquent un débat préalable.

Compléments :

  • Je suis probablement proche de Rousseau dans mes points de vue sur l’intello et le primitif (Inégalités). Ils vont aussi dans le sens de la scène finale des Sentiers de la gloire, le film de Kubrick.
  • Cette discussion relève aussi de la distinction entre éthiques de valeurs et de responsabilité de Weber.

Dr Strangelove and Mr Goldman Sachs

Inquiétant article sur Goldman Sachs (Rolling Stone). Goldman Sachs a été un des grands acteurs du Crash de 29 (Galbraith lui dédie un chapitre). Après des décennies de calme, sa nature se réveille :
  • Lorsqu’arrive la bulle Internet, il est le leader de l’introduction en bourse des entreprises. Jusque-là seules celles qui sont rentables depuis plusieurs années sont candidates. Mais on tord le cou à cette règle. Et Goldman Sachs met au point des techniques frauduleuses pour faire exploser le cours des actions nouvelles et s’attirer des clients. La banque est condamnée, mais la pénalité est faible par rapport aux sommes colossales qu’elle a gagnées, pour des opérations qui n’auront été que du vent (Le Nasdaq perd 5000 milliards de $ à la suite de l’éclatement de la bulle Internet). L’aventure a donné à Goldman Sachs le goût des profits démesurés, dorénavant il va aller de bulle en bulle.
  • C’est à cette époque que M.Rubin, ancien dirigeant de Goldman Sachs et ministre des finances de M.Clinton, va procéder à la déréglementation des systèmes financiers dont nous ne nous sommes toujours pas relevés.
  • La bulle suivante est celle des subprimes. À nouveau, elle tient à une entorse à une règle prudentielle. Le procédé est beaucoup plus brillant que celui que j’avais entrevu. Il consiste à prêter à la terre entière, y compris aux insolvables, mais en se déchargeant du risque. On y parvient 1) par une titrisation qui masque le risqué par du non risqué 2) par une forme d’assurance nouvelle, le CDS, fournie par AIG. Mieux, le régulateur refuse de réguler le CDS, qui peut être consommé sans limites. Et quand l’affaire commence à mal tourner Goldman spécule contre ces produits !
  • Goldman se tourne vers les matières premières. Avec quelques amis, il fait exploser le prix du pétrole à un moment où l’offre est en croissance et la demande en baisse. Pendant la durée de la bulle, trois quarts des achats de matières premières auraient été faits à des fins spéculatives (avant d’être consommé le baril de pétrole était acheté 27 fois). À l’origine de la bulle, une manœuvre de la banque qui obtient une dérogation concernant une règle anti-spéculation datant de 1936. L’exercice aura fait beaucoup de victimes, et serait à l’origine d’une famine qui a touché cent millions de personnes.
  • Puis, c’est le sauvetage des banques par M.Paulson, ministre des finances et ancien P-DG de Goldman Sachs. Bizarrement, la seule grande banque que l’administration américaine laisse sombrer est Bear Sterns, un des principaux concurrents de Goldman Sachs. Par contre son assureur AIG est tiré d’affaires, ce qui permet à Goldman Sachs de couvrir ses pertes (13md$), la banque sera aussi gentiment renflouée par le contribuable.
  • Et l’avenir est riant. La prochaine spéculation semble devoir porter sur le marché des bons à émettre du carbone, que l’administration américaine essaie d’imposer. Goldman Sachs, qui d’ordinaire refuse toute réglementation, a mis son formidable pouvoir de persuasion au service de la promotion d’une politique anti-effet de serre hyper dirigiste.
  • Détail curieux : Goldman Sachs gagne beaucoup d’argent, mais ne paie pas d’impôts. Mais il n’y a rien d’exceptionnel, c’est aussi le cas des deux tiers des entreprises américaines.

Ce qui me fascine dans cet article, c’est que j’y vois le bombardier du film de Kubrick : le Dr Folamour. Goldman Sachs c’est une équipe de génies de la finance, seuls contre tous, qui mettent un talent et une énergie désespérés pour retourner tous les mécanismes de protection de la société, afin d’en tirer des bénéfices toujours plus gros (622.000$ par employé et par an en 2006, et 2009 devrait être bien meilleur). J’y entends aussi l’histoire d’Enron. Mais Goldman Sachs est infiniment plus fort et intelligent qu’Enron, et, surtout, il tire les ficelles de toutes les administrations depuis celle de Clinton : ses anciens employés sont à tous les postes d’importance (à commencer par la direction de l’organisme supposé le contrôler).

Goldman Sachs nous lance un formidable défi : nos réglementations seront impuissantes contre son génie. Il aura notre peau.

Compléments :
  • Sur Enron: EICHENWALD, Kurt,Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.
  • Une autre chose qui me fascine : la similitude entre le comportement du Goldman de cet article et celui d’une cellule cancéreuse.