Platon pour les nuls

Heidegger pour les nuls m’a amené à faire machine arrière. Platon n’avait-il pas des choses à dire sur ce qui guide nos idées actuelles ? J’ai repris un livre lu il y a longtemps. Et qui m’avait laissé un agréable souvenir. Mais pas grand-chose d’autre : le Platon, de François Châtelet (Gallimard, 1965).


Immortel Platon

J’ai l’impression que notre pensée occidentale n’a rien dit de vraiment neuf depuis Platon. Elle n’a fait que mettre au point le modèle qu’il avait esquissé :

Il a été nécessaire (…) que la modération aristotélicienne réintroduise entre l’intelligible et le sensible une relation qui risquait de se restreindre à l’excès, que les intuitions hébraïco-chrétiennes fassent valoir les exigences propres d’une subjectivité que Platon, certes, ne méconnaissait point, mais qu’il tendait constamment à réduire cosmiquement ou politiquement, que la Renaissance et le classicisme européens, ce dernier grâce à Galilée et à Descartes, définissent un autre statut de la science, plus soucieux du rapport réel qu’entretiennent l’homme et la nature, que l’Age des lumières et Kant sachent légitimer et remettre à sa place l’ambition métaphysique, que Hegel (et, par conséquent, Marx) donnent de l’historicité une interprétation plus conforme à la fois aux conditions de l’existence et au contenu des événements, que les développements de l’industrie fabricatrice et de l’administration planifiante s’impose comme norme et comme technique au cours des cent dernières années, il a été nécessaire que l’homme se batte, souffre et invente pendant vingt-quatre siècles pour que l’idéal commence à devenir réalité.

Même ceux qui se veulent ses antithèses (Heidegger) paraissent suivre le cadre qu’il a tracé (mon opinion). Ce qu’à tort ou à raison j’en retiens :
La philosophie, science des organisations

Aussi bizarre que ça puisse sembler, la préoccupation de Platon est mon sujet d’intérêt : l’organisation. La philosophie c’est trouver une organisation optimale pour la « cité ».
Platon arrive à un moment très particulier de l’histoire. Premier cataclysme : l’intellectuel remplace le guerrier. La cité est dirigée par la démocratie, par le débat. Second cataclysme : décadence. La démocratie se révèle anarchie. Chacun veut faire prévaloir son intérêt propre par rapport à celui du groupe. La société est régie par un principe que ne renieraient pas les libéraux actuels : que chacun suive son intérêt et il en résultera le bien collectif. Le sophiste est le prêtre de cette religion.
Platon veut éviter le désastre. Comment assurer la cohésion du groupe ? Au dessus des intérêts individuels, il existe des lois qui s’appliquent à tous. Il y a un bien et un mal. Philosopher, c’est trouver cette vérité. C’est aussi être juge.
Démarche en deux temps : 1) l’absurde : comprendre que l’on ne sait rien – ce que l’on croit une certitude, n’est qu’une vérité relative à son expérience limitée ; 2) découvrir la vérité, la raison, par la dialectique : le discours.
En fait, on ne connaît pas, mais on reconnaît. La dialectique fait redécouvrir ce que « l’on » savait depuis toujours. L’âme est immortelle, et elle est au contact des « idées », qui représentent la vérité. La dialectique permet de faire émerger ce savoir.
La cité idéale ressemble beaucoup aux trois fonctions de Dumézil, à l’organisation qu’il prêtait à la société indo-européenne (et qui se retrouve dans la société française d’ancien régime) : le paysan, le guerrier et le prêtre (le philosophe, pour Platon). Ils se distinguent par leurs vertus : le premier est poussé par l’intuition, le second par le courage, le troisième par la raison. Il semble un juge, et peut-être aussi l’architecte de l’organisation de la cité.
Le philosophe de Platon ressemble beaucoup au polytechnicien (un hasard ?) : « géomètre », ancien guerrier, il a montré qu’il n’avait pas que du courage, qu’il était un homme de raison. Il est tenté de consacrer sa vie à la contemplation des idées (à la science pure dirait-on), mais il se sacrifie pour la cité. C’est ainsi qu’il ne peut être dictateur : il n’a pas d’ambitions personnelles.
Platon ne semble pas avoir d’illusions. Construire cette cité idéale est impossible. Il voit l’histoire comme un cycle : cette cité laisse la place à un monde de guerriers dirigés par leur honneur, puis à la démocratie – anarchie, qui finit en tyrannie. Et on repart à zéro.
Pas question de baisser les bras : l’homme doit faire comme s’il voulait construire la cité idéale, il n’y arrivera peut-être pas, mais au moins il se sera construit lui-même. Philosopher c’est vivre. De l’architecture organisationnelle on est passé à un art de vivre, un humanisme.
Kant, Heidegger, et la technocratie moderne

Tout cela ne ressemble-t-il pas férocement à Kant ? Certes Kant semble dire que l’on ne peut pas atteindre le monde des idées. Mais on peut le déduire indirectement : c’est ce qui est nécessaire au bon fonctionnement du nôtre. De même, la « raison pratique » est une morale : suivre la raison est la seule bonne conduite.
Même Heidegger, qui semble un anti-Platon (il assassine la raison), propose un mécanisme philosophique familier : confrontation avec le « néant », remise en cause des certitudes, puis recherche d’une vérité suprême par un dialogue avec les événements de la vie. Pour Heidegger, la poésie est le seul moyen d’expression donné au philosophe. Platon s’en méfie au plus haut point : elle ne fait que glorifier les passions humaines ; conforter l’homme dans sa médiocrité. Mais il y a de bonnes poésies : celles inspirées par la raison. Querelle d’experts ? Sur le fond, ils utilisent la même technique d’exploration ? S’ils doivent trouver quelque chose, ils trouveront la même chose (même s’ils font des hypothèses opposées sur ce que c’est) ? On ne trouve jamais ce que l’on cherche. Ce qui compte est de chercher.
François Châtelet fait de Platon l’ancêtre de la technocratie triomphante des années 60. Est-ce réellement le cas ? Le technocrate est un homme qui sait, un « positiviste », qui croit l’avenir prévisible. C’est une forme de dictature. Elle est mise en déroute par le « chaos », l’imprévisibilité du monde. Platon semble plutôt faire de son philosophe un juge et un architecte, un homme qui aide ses semblables à être efficaces, et à résoudre les problèmes qu’ils rencontrent. Pas un donneur de leçons.
Platon, leçon d’humilité

Ce qui m’a le plus frappé n’est pas susceptible d’une explication rationnelle. C’est une impression, forte. C’est à quel point la société de Platon est proche de la nôtre. Et à quel point notre société pourrait facilement, comme celle de Platon, revenir à une sorte de Moyen-âge. Notre rationalité est peut être puissante, mais elle n’a toujours pas trouvé la recette de la cohésion sociale. Et elle nous a fait faire beaucoup d’erreurs. Apprécions ce que nous possédons.
Compléments :

Le dirigeant doit-il dire la vérité ?

François Enius s’interroge sur les limites de la « transparence » qui est due à l’entreprise.

Il conclut que l’on peut tout dire mais peut-être pas immédiatement. Mon commentaire :

Question fondamentale ! Mon expérience est que l’entreprise communique très mal. Exemples :
1) Omerta, généralement lors d’une acquisition. On ne dit rien, mais tout le monde sait, ou plutôt s’imagine. Résultat : vent de déprime, les concurrents en profitent…
2) La direction veut rassurer. Elle berce d’illusions. Personne n’est dupe. Et le jour venu, elle devra se contredire.
Pour arranger le tout, la menace de délit d’entrave conduit à des situations invraisemblables, extrêmement défavorables à l’employé. À l’exact envers des intentions de la loi.
Après pas mal d’années, j’en suis arrivé à être d’accord avec Kant : il ne faut avoir qu’un discours. Autrement dit il faut être transparent, immédiatement transparent, mais intelligemment transparent.
Si l’on creuse bien, ce que fait l’entreprise, un fonds d’investissement… est tout à fait légitime. Aucune raison de cacher ses intentions. De plus, les employés, parce qu’ils sont mieux placés que le management (ils sont au cœur de ses mécanismes de création de valeur), connaissent bien mieux la situation de la société que lui. Ils ne se font pas d’illusions. Donc, il est possible de dire quelque chose qui est à la fois vrai et juste. Et même stimulant (même en cas de licenciements). Le Français estime généralement que ses dirigeants sont incompétents. Or, il les aime à poigne. Or, voilà que l’on annonce à l’entreprise que son management fait son travail avec courage et intelligence !
Évidemment l’exercice est délicat. Mais une fois que le management l’a réussi, il est très fier, il se sent solide. En fait, c’est dans la formulation du projet de transformation que se joue la partie la plus critique de tout changement. Le fameux stretch goal des universitaires anglo-saxons.
Il me semble que ce stretch goal doit être une courte phrase, qui donne la logique du changement. Pas besoin d’entrer dans le détail : quand l’entreprise a compris le nœud du problème, elle en déduit logiquement ce qui va se passer et ce qu’elle doit faire. Pour le reste, elle jugera son management sur ses actes. Elle a la plus grande méfiance pour ce qu’il dit.

Complément :

Idéologie et théorie économique

Réflexion sur l’importance de l’hypothèse dans la théorie économique.

La seule chose que l’économiste ne donne pas, ce sont ses hypothèses, or, elles conditionnent ses résultats.

Le modèle anglo-saxon.

La théorie économique dominante fait l’hypothèse que l’entreprise appartient à l’actionnaire, et que le management doit servir l’actionnaire. Le problème de l’économie devient alors : comment faire que le management ne vole pas le titulaire du droit de propriété ?

Le modèle du droit français.

Pour le droit français, l’entreprise est un être vivant. Par conséquent tout ce qui nuit à ses intérêts est condamné. Ceux qui participent à sa vie ont donc des devoirs avant d’avoir des droits.
Quelle théorie pourrait s’appliquer à ce modèle ? Probablement celui du bien commun. Dans cette théorie, on ne tire du bien commun qu’en fonction de son apport. Et la liberté d’entrée sortie est sévèrement réglementée. C’est un modèle « communiste ».
Bizarrement, il semble que ce modèle soit plus scientifique que le précédent. La sociologie et la théorie de la complexité considèrent que le groupe d’hommes est autre chose que ses composants, qu’il n’est la chose de personne, qu’il est une fin, et non un moyen, selon la terminologie de Kant.

Le modèle danois

Le modèle de la flexisécurité danois fait l’hypothèse implicite que le sort de l’employé n’est pas lié à une entreprise. En cela, il ressemble à l’investisseur, qui investit où bon lui semble. Tous les deux servent l’économie. C’est le modèle précédent, mais étendu à l’économie nationale.

Comment choisir le bon modèle ?

Pour choisir le « bon modèle » (en imaginant qu’il y en ait un) l’argument scientifique n’est pas adapté. D’ailleurs, je soupçonne que dans le cas anglo-saxon, le rôle de la théorie économique est moins d’atteindre la vérité scientifique que de d’affirmer qu’elle est respectée afin d’assurer la stabilité de l’édifice social, dont la base est probablement le droit de propriété. La science est l’opium du peuple. Marx n’avait-il pas appelé son socialisme « scientifique » ?

Celui qui gagnera sera le plus fort.

Par contre, les contradictions internes d’une culture peuvent lui être fatales. La tendance du modèle anglo-saxon à la « lutte des classes » est incompatible avec ce qu’il semble entendre par « valeurs démocratiques ». De même, il ne peut pas en même temps prêcher la religion de la science et aller contre ses conclusions. La solution trouvée jusque-là a été l’hypocrisie. Elle n’est pas durable.

Complément :

  • On se méprend souvent sur le rôle de la science. Par exemple la classe ouvrière anglaise a voulu montrer à ses gouvernants qu’ils n’étaient pas cohérents avec les principes qu’ils prêchaient. On lui a répondu que c’était sans importance. THOMPSON, E.P., The Making of the English Working Class, Vintage Books USA, 1966. La particularité de la pensée anglo-saxonne est qu’elle paraît non symétrique : elle ne s’applique pas à celui qui la formule. Et Dieu créa l’Anglo-saxon.
  • La théorie économique dominante semble cohérente avec un modèle d’organisation en classes sociales. Grande illusion. Les sociétés américaines et françaises tendent à s’organiser suivant ce modèle. Parallélisme France USA. Le jeune de la classe supérieure occupe une position élevée dans l’entreprise (cf. l’Ancien régime). De ce fait il n’en connaît pas le métier. Il ne peut donc pas la développer. Il enrichit son actionnaire, et lui-même, par d’autres moyens (Le gouvernement promeut le tutorat) : réduction salariale, bulles spéculatives qui le déconnectent un instant de la réalité (Crash de 29 : mécanisme).
  • Dans le modèle du bien commun, tous ceux qui contribuent à son entretien en sont propriétaires. Governing the commons
  • Sur les fondements du modèle anglo-saxon (et notamment l’importance du droit de propriété) : Droit naturel et histoire.
  • La nature que le droit français prête à l’entreprise surprend toujours l’entrepreneur qui ne comprend pas pourquoi on lui reproche de taper dans la caisse de l’entreprise qu’il a créée. MIELLET, Dominique, RICHARD, Bertrand, Dirigeant de société : un métier à risques, Editions d’Organisation, 1995.
  • Flexisécurité : Contre la participation de Laurence Parisot.

De la rationalité

Suite de Kant pour les nuls. Les philosophes des Lumières voient l’avenir comme l’émergence d’un univers piloté par la raison. Première réaction : débat poussiéreux. Peut être pas tant que ça.

Que dis-je de la concurrence ? Illusion. Sorte d’accord tacite entre prétendus concurrents, qui ne tient pas compte des intérêts véritables du marché. Les ordinateurs et les voitures deviennent inutilement complexes.
L’innovateur, par contraste, attaque le besoin du marché et ignore les conventions. L’innovateur est l’homme rationnel des Lumières.

Qu’est-ce que ceci signifie ? Que l’homme est massivement ritualiste, qu’il suit des règles qu’il ne comprend pas. Mouton de Panurge. Envers de ce que Kant appelait de ses vœux.

Kotter dans sa théorie du changement ne dit pas autre chose. Il sépare le « leader » celui qui conçoit le changement, espèce rare et menacée, du « manager », qui exécute. Triste Kant.

En fait, les règles en elles-mêmes n’ont rien de criminelles, elles empaquettent le savoir partagé. Ce qui ne va plus, c’est lorsqu’elles nous mènent à notre perte. Que la pensée unique nous pousse à produire de l’effet de serre, et à nier que nous le faisons.

D’ailleurs, il ne s’agit pas de s’abstraire de ces règles, quand elles divaguent, mais de les faire évoluer. Nous sommes condamnés à suivre des règles. Ça nous économise l’intellect. Simplement, comme le dit le Yi Jing, il arrive qu’il y ait des embranchements. Alors nous devons réfléchir.

Il est rare que la décision ne concerne que nous. Plus souvent, nous sommes une pièce d’un édifice. Impossible de rien faire sans lui. À cela, Kant répond que si chaque homme se comporte rationnellement, il doit trouver, en quelque sorte, une solution collective. Ce qui résout le problème de coordination.

Je ne le crois pas. C’est du travail de groupe que sort la solution à ses difficultés (cf. débat des démocraties). Et c’est parce que le groupe a trouvé cette solution collectivement que ses membres savent l’appliquer. La rationalité n’est pas une qualité individuelle, mais collective. S’il existe des leaders, ce sont des catalyseurs de la réaction. Ils voient la nécessité de nouvelles règles, ils organisent le travail collectif de la société pour qu’elle conçoive ces règles, puis qu’elle les applique.

Complément (remarque) :

  • Une subtilité : le besoin du marché peut être crée. Le fait que toutes les entreprises fassent la même chose définit ce qui est attendu (exemple de prédiction auto-réalisatrice). La tâche de l’innovateur est donc compliquée. Jusqu’à ce que l’offre s’éloigne par trop de contraintes réelles (par exemple que les dépenses médicales ruinent les ménages).

Kant pour les nuls

Quelques idées issues de : SCRUTON, Roger, Kant A Very Short Introduction. Oxford University Press, 2001.

  • J’ai l’impression qu’une des grandes idées des Lumières a été de donner une validation scientifique à la culture de son milieu. Adam Smith a voulu montrer que l’idéal était l’univers du commerçant et que l’on pouvait organiser le monde suivant ce modèle. Pour Hegel, c’était la société prussienne. Quant à Kant, il me semble qu’il nous a dit qu’il fallait chercher l’inspiration dans la mécanique classique.
  • Le monde est tel que le voit la physique. La connaissance résulte de l’interaction entre raison et expérience. L’homme ne peut rien déduire du seul travail de la raison, s’il n’est validé par l’expérience. (Critique du philosophe qui échafaude des empilages de raisonnements ?)
  • Pour que ce monde soit tel que le voit la physique, il faut que les hypothèses implicites qu’elle fait soient justes. Elles sont vraies, a priori. (Déduction transcendantale.)
  • En fait, il existe deux univers : l’un est celui de l’expérience, de ce que nous voyons ; l’autre est transcendantal, il abrite les lois qui font que le monde est tel qu’il est. Il nous est inaccessible.
    La médiation de l’esthétique (spectacle de la nature, art) nous amène à sa limite. L’esthétique résonne avec la nature humaine ; l’artiste, en recréant le sentiment que l’on éprouve en face de la nature, passe au plus près de ce monde transcendantal.
  • Étrangement, la morale de Kant ressemble à celle de Confucius. C’est une morale du devoir, de la décision judicieuse. L’homme libre doit être guidé par sa raison, non par son instinct ou une pression extérieure. Le progrès est là : c’est la raison de l’homme qui s’éveille et qui transforme le monde.
  • Cette « raison pratique », elle-même, doit suivre des lois (impératif catégorique) : décisions universelles (et si tout le monde prenait à l’envers un sens interdit ?) ; respecter la liberté des autres, ne pas les considérer comme des moyens, mais comme des fins ; être guidé par la volonté de construire un monde idéal. Par le travail de sa raison, l’homme fait œuvre de législateur. Ses décisions sont des précédents.
    Dans ce monde, rien n’est caché, toute décision peut être rendue publique.
  • Tout détruire, pour le remplacer par un univers rationnel idéal (le rêve de la révolution française), n’est pas possible. Le monde doit se rationaliser progressivement.

Commentaires

  • Je me demande si un argument de Kant ne se retrouve pas chez beaucoup de physiciens modernes : le monde est tel qu’il est parce qu’un être comme nous ne pourrait pas être concevable dans un autre univers.
  • Comme pour Durkheim, je me demande s’il n’y a pas quelque chose de commun entre la pensée de Kant et la théorie de la complexité : les groupes d’individus génèrent spontanément (émergence) des lois qui les guident. Le monde transcendantal inaccessible à l’esprit humain serait celui de ces règles.
  • L’impératif catégorique me semble être exactement le critère de jugement d’une stratégie (« stretch goal »). C’est une question d’efficacité, plus que de bons sentiments. En particulier, si elle a quelque chose à cacher elle n’est pas efficace.
  • L’impératif catégorique me semble aller à l’inverse d’un pilotage de l’homme par son seul intérêt (modèle d’Adam Smith et de la théorie économique dominante). Il semble résoudre le dilemme du prisonnier, qui fait que l’homme lorsqu’il joue perso, joue contre le groupe, et, finalement, contre son intérêt. Par contre, si tout le monde suivait Kant, il serait facile pour un parasite (l’égoïste du modèle d’Adam Smith) d’exploiter des lois aussi prévisibles à son profit. La société doit développer des mécanismes de défense.
  • Les Lumière n’ont-elles pas surestimé le pouvoir de la raison individuelle ? Seul dans sa chambre, l’homme n’est pas capable de résoudre des problèmes bien compliqués. Il a besoin de l’aide des autres hommes pour cela.

Compléments :

Portrait du philosophe français

J’ai dit ailleurs que le paradoxe permettait de comprendre la logique qui guidait un homme, ou un groupe humain. Depuis quelques années le philosophe français me propose beaucoup de paradoxes. Voici l’état actuel de la modélisation qui me permet de les expliquer.

  • Je crois avoir compris que la philosophie est vue comme une sorte de socle qui forme la pensée et permet d’aborder d’autres disciplines. L’équivalent des mathématiques pour les ingénieurs. Raymond Aron, Émile Durkheim et Claude Lévi-Strauss, par exemple, étaient des philosophes.
  • Le travail du philosophe semble être un travail de raisonnement solitaire. Il part de textes et en fait des développements subtils. Un peu comme un mudicien de Jazz. Ces développements suivent sûrement des règles précises : l’amateur sait les apprécier. Mais ces règles ne sont pas celles de la science, qui veut que tout raisonnement tienne compte d’autres résultats scientifiques, et que toute prédiction puisse être testée.
    Exemple : Traité de l’efficacité de François Jullien. Il donne une vision de la Chine caricaturale et partiale, qui ne correspond pas à ce qu’on peut en voir par ailleurs. Quant à La civilisation chinoise de Marcel Granet, qui semble demeurer un fondement de l’école sinologique française, un de ces critiques étrangers la traitait de « poésie ». Marcel Granet aurait rejeté tout autre moyen d’étude de la civilisation chinoise que les textes anciens (en particulier l’archéologie).
  • En regardant un texte d’introduction à Kant, j’en suis arrivé à la conclusion que ce n’était pas un texte d’introduction. En effet, on y développe une interprétation de l’œuvre de Kant qui n’est pas compréhensible sans études préalables. En fait, l’enseignement de la philosophie doit venir de la parole du maître. Une parole complexe, sans concession, que seuls quelques élus arrivent à pénétrer (ou à répéter ?). Je m’interroge. Est-ce que la philosophie telle qu’elle est enseignée en France est un savoir ? Ou est-ce un moyen de sélection ? Le moyen d’entrer dans un monde à part, celui de l’intellectuel ? Un monde qui, comme celui de la chevalerie, a des règles extrêmement complexes, qui n’ont qu’une relation lointaine avec son objectif apparent (la guerre pour la chevalerie) ? D’ailleurs, le philosophe n’a-t-il pas un langage propre ? Un langage précieux et recherché (il adore le « dès lors »), mais qui ne correspond à rien de ce qui a fait la gloire de la littérature française.

Comme le chevalier, le philosophe français est menacé par la rationalité, avec laquelle il ne peut se mesurer. Peut-il lui arriver ce qui est arrivé à l’Ancien régime ? Tocqueville déplorait l’élimination par la démocratie des êtres exceptionnels qui l’avaient précédée. Il ne restait plus que des médiocres. En est-il de même du philosophe français ? Il représente une richesse qui nous est inaccessible, et que nous menaçons faute de la comprendre ?

Pourra-t-il s’adapter au monde moderne, et nous faire profiter de ses traditions, ou disparaîtra-t-il comme les Incas, les indiens d’Amérique, la noblesse d’Ancien régime et la chevalerie ? Dans le changement qui lui est nécessaire, a-t-il besoin d’un « donneur d’aide » ?

Compléments :

  • GRANET, Marcel, La civilisation chinoise, Albin Michel, 1994 (première édition 1928).
  • JULLIEN, François, Traité de l’efficacité, Le Livre de Poche, 1996.
  • BILLETER, Jean-François, Contre François Jullien, Alia, 2006.
  • LACROIX, Jean, Kant et le Kantisme, Que Sais-je ?, 1966.
  • Sur les règles de la chevalerie, qui semblait considérer la bataille comme une partie d’échecs (dont la règle est de tuer le roi adverse) : DUBY, Georges, Le Dimanche de Bouvines, 27 juillet 1214, Gallimard 1985.
  • TOCQUEVILLE (de), Alexis, De la démocratie en Amérique, Flammarion, 1999.
  • La technique du paradoxe : Démocratie américaine.
  • Sur le rôle du donneur d’aide dans le changement : Tigre tamoul.

À la découverte de la philosophie allemande

Aventures d’un explorateur.

Il y a quelques années (Biographie orientée changement) j’ai écrit mon expérience pratique des transformations de l’entreprise. Et découvert que ce que je disais avait été dit avant moi. Pour commencer par la dynamique des systèmes de Jay Forrester (mon premier contact : travaux de Peter Senge). Poursuite avec des ouvrages fondateurs de sociologie, psychologie, ethnologie et économie. Bizarrement ce que j’avais entendu en MBA n’avait pas grand intérêt. Plus idéologique que scientifique ?

J’ai fini par voir une parenté entre les œuvres dans lesquelles mon expérience se reconnaissait. La plupart provenait des scientifiques d’Europe centrale du 19 et du début du 20ème siècle. Les Max Weber, Joseph Schumpeter, Kurt Lewin, Friedrich List, Norbert Elias, Karl Polanyi, parmi d’autres.
Leur particularité ? Avoir fait entrer la dimension sociale dans la science.

La science dominante est une science de l’individu, pas de la société. Une science qui reflète le tropisme anglo-saxon. La science de langue allemande me semble avoir été une réaction contre ce biais. Au fond, sa découverte a été la sociologie, la science de la société. Découverte qui s’est étendue aux autres disciplines scientifiques.
Tous ces travaux ont beaucoup en commun. Karl Marx, par exemple, a-t-il l’originalité qu’on lui prête aujourd’hui ? Ou partageait-il des idées communes ?

Progressivement, j’en suis arrivé à penser qu’Hegel et Kant n’étaient pas que des philosophes au sens où je l’entendais jusque-là. C’est-à-dire des discoureurs confus, détachés de la réalité. Mais, qu’au contraire, ils avaient joué un rôle capital dans la description de la découverte que faisait tout un peuple. Leur travail était aussi scientifique, aussi concret, que celui des chimistes, biologistes, physiciens et autres ethnologues.

Je pars de très loin. Je n’ai jamais étudié la philosophie. J’ai très tôt décidé qu’il s’agissait d’un outil de manipulation qu’utilisait ce qu’on appelait de mon temps le « gauchiste ». (Que j’aie réussi à passer le bac en dépit de mon ignorance montre qu’il était déjà fort bien engagé dans la chute qui a fait de lui ce qu’il est aujourd’hui. D’une certaine manière je dois en rendre grâce au dit « gauchiste ».) J’ai donc cherché des textes d’introduction.

J’ai vite compris que je ne les trouverais pas en Français. Même les Que sais-je ? se destinent aux initiés, à l’étroit cénacle des intellectuels. Ces textes sont d’autant plus difficiles à comprendre que leur style prétentieux m’exaspère. C’est probablement leur fonction.

Le monde anglo-saxon m’a sauvé. Contrairement à la France, l’Amérique ne fait pas de la connaissance un bien que l’on n’acquiert qu’après de terribles épreuves, et une perte de temps colossale, le moyen de sélection d’une élite. Elle en voit l’utilité intrinsèque, et elle cherche à la rendre la plus accessible possible.

Je ne suis pas très loin dans mes études. D’ailleurs je soupçonne que le temps nous a fait perdre une partie du sens de ces textes. Je crois qu’ils tentaient de rationaliser une expérience pratique. Ce discours théorique est difficile à comprendre sans le contexte qui l’a fait. Aujourd’hui on le rattache à des traditions qui ne lui étaient pas toujours liées.

Premier résultat : il me semble que ce qui me plaisait dans la pensée allemande vient de très loin, de très profond, du cœur de la culture allemande. Et je crois y reconnaître (biais ?) des questions que je me pose.
(à suivre)