Juger

Je me souviens de R.Badinter racontant ses plaidoiries contre la peine de mort. « Prendre un homme vivant et le couper en deux morceaux » avait été un argument efficace.
Selon que l’on vous présente un fait selon tel ou tel angle, cela vous donnera telle ou telle idée. Des idées contraires, généralement. C’est pourquoi l’on juge « à charge » et « à décharge ». Pour avoir une idée sur une question il faut la regarder sous de multiples angles. Et espérer qu’il en sortira une intuition !

Impératif : apprendre à penser

Peut-on croire France Culture ? On peut se poser la même question de tous les médias. Ne reflètent-ils pas les présupposés de ceux qu’ils représentent ? Certes, mais quoi de neuf ? Brexit, Trump, Fillon. Nos médias nous donnent des idées fausses. Et Cameron, Clinton, Sarkozy, nous font agir mal. 
Plus terrible. Pourquoi croyons-nous ce que l’on nous dit ? Parce que l’on nous dit ce que nous avons envie d’entendre, répond la psychologie. Cela va dans un sens qui flatte nos vices ? Paresse intellectuelle, notamment, selon R.Cialdini.
Et si, désormais, nous ne pouvions plus faire confiance à personne ? A commencer par nous-mêmes ? Et si c’était cela, penser ?

Qu'est-ce qu'un génie ?

Dans un précédent billet, je parlais de génie. Qu’est-ce qu’un génie ? Je crois que c’est ce que nous ne sommes pas. 

Notre idéal est de réussir un examen, et de ne plus rien faire. Ou de nous élever dans une bureaucratie. Nous jugeons notre travail et notre vie avec les yeux de la société. Nous sommes des rouages.

Le génie, qu’il soit scientifique ou autre, a son projet à lui. Il a une capacité de jugement autonome. C’est un papillon dans un monde de chenilles.

Qu’est-ce que juger ?

Dans un précédent billet je parle d’Hannah Arendt qui se demande ce que signifie « juger ». Voici mes idées sur le sujet. 
Ne pas se faire rouler dans la farine. Ou plutôt réduire à l’état animal. C’est l’idée première des Lumières. Remettre en cause les lois, prétendument de la nature, que l’on cherche à nous imposer, pour nous réduire en esclavage. Hannah Arendt semble attribuer ce mode de jugement à Socrate, et penser qu’il est exclusivement destructeur. En fait, il force à la création ! Il est impératif de reconstituer ce qui a été détruit, sous peine de ne plus pouvoir vivre. Jugement douloureux, tout de même.
Apprendre du passé. Faire ce dont la France a horreur : se demander pourquoi elle a collaboré pendant la guerre ; pourquoi elle a eu un comportement aussi lâche, auparavant ; mais aussi ce qu’a été la colonisation, et pourquoi la décolonisation a été un tel désastre, alors qu’elle était portée par de si bons sentiments. Dans tous ces cas, juger, ce n’est pas condamner. Car, ce qui est en jeu, ce n’est pas tel ou tel, mais la nature humaine. Juger, c’est apprendre. Hannah Arendt semble apprendre deux choses du passé. Des comportements individuels exemplaires, qui doivent nous inspirer. Ou des projets sociétaux qui ont échoué, mais qui, s’ils réussissaient un jour, pourraient transformer notre vie. Quant à moi, je crois qu’il faut surtout apprendre de nos erreurs. Persévérer est diabolique.
Et le jugement esthétique de Kant ? Chester Barnard explique que le « leader » du changement est capable de relire le code de lois d’une société pour en donner une vision inattendue et enthousiasmante. Les grands conquérants semblent avoir ce don. La Révolution française a peut-être été un tel moment (d’ailleurs Kant la cite). J’y vois, aussi, ce qui sépare Bill Gates et Steve Jobs. Ils répondent à la même fonction (ordinateur). Mais, chez l’un c’est soviétique et chiant, chez l’autre c’est génial. C’est peut-être là que se trouve l’esthétique. Il existe de mauvais projets (destructeurs de l’humanité), et de bons projets. Mais, dans ces derniers, il y en a qui sont tristes à pleurer, et d’autres qui nous font vibrer. La politique (la vraie) est une oeuvre d’art ?

Hannah n’a pas tout vu ?
Est-ce tout ? Le travail de ce blog, au fond, est de distinguer l’émergence de nouveaux systèmes. C’est-à-dire de « structures », d’ensemble de règles du jeu, qui vont nous contraindre, et transformer notre vie. C’est tout le combat de The Economist, qui cherche à nous convaincre que le « libre échange » est une loi de la nature. Comme une pendule arrêtée, sa solution à nos maux est immuable : démantelez les lois de la société, car elles bloquent le bon exercice du marché. Pour moi, juger c’est avant tout comprendre ce qui se cache derrière les mesures « de bon sens » avec lesquelles on nous lave le cerveau.

Veut-on une société à la Dickens? L’homme est-il également respectable ?… Une fois les systèmes démasqués, choisir entre eux est peut-être une question d’esthétique. 

De l'incapacité du gouvernant à juger

Dans l’affaire Alstom, le gouvernement a négligé les intérêts du petit porteur. Cela va avoir des effets à long terme fâcheux. Ainsi parlait Serge Delwasse.
Peut-on faire la même remarque sur l’affaire BNP ? L’action gouvernementale semble réflexe. Elle ne prend pas en compte toutes les dimensions de la question. Et, surtout, pas ses conséquences à long terme. Cela me rappelle la législation « au fait divers » de M.Sarkozy. Mais aussi une décision de Mme Royal, qui avait, semble-t-il, éjecté un chanteur d’un festival, au motif qu’il parlait mal des femmes. (Mais quid de la liberté de parole ? Et, surtout, de la capacité de jugement du peuple ? Qu’arrive-t-il à une nation dont le peuple est considéré comme un animal ? La victoire de la démagogie ?…)
Or, comment la justice procède-t-elle ? Elle fait une enquête, pour commencer. Et elle est longue. Et elle est à charge et à décharge. C’est à dire qu’elle doit prendre en compte tous les aspects de la question. Puis, il y a le jugement à proprement parler. D’un côté des techniciens du droit, de l’autre des représentants de la société. La justice naît du débat démocratique. 
Et si nous, et notre gouvernement, devions réapprendre à juger ?

On ne naît pas intelligent, on le devient

J’ai dit que l’on ne naissait pas ingénieur, qu’on le devenait. Je me demande s’il n’y a pas là une des caractéristiques éternelles de notre pays. Celle qui explique la résistance des privilèges. Nous croyons que nous naissons élus. L’Ancien régime le disait, les grandes écoles l’ont confirmé.
Une croyance longtemps solidement établie chez nous a été que les grandes écoles sont une forme de test d’intelligence. Et que les gens intelligents ont tous les droits. Je ne sais pas trop ce que signifie intelligence, mais je crois que si c’est une vertu ultime non seulement elle se construit, mais encore elle est en construction permanente. L’homme doit être éternellement un « jeune con », qui se transforme en se tapant la tête contre les murs. Lorsqu’il devient un « vieux con », qu’il n’a plus que des certitudes, son histoire est finie. C’est un réactionnaire.
Je me demande d’ailleurs si cet art de la tête contre les murs n’est pas ce que nous appelons « le travail ». Car travailler, au fond, c’est vouloir dominer un environnement qui cherche à faire de nous de vieux cons, des robots qui serrent des boulons sur une ligne d’assemblage. Le propre de l’homme n’est peut-être pas le débat démocratique, comme le dit Hannah Arendt, mais, plutôt, cette volonté de se libérer de l’aliénation. Contrairement, aussi, à l’opinion d’Hannah Arendt, le combat n’est pas gagné une fois pour toutes, il est permanent. « La condition de l’homme (moderne) » , c’est un espace de confrontation, qui permet à l’individu de se transformer, sans cesse. Et c’est ce mouvement de ludion, de la caverne à la lumière et retour, qui est nécessaire à la participation au débat politique.

Ce qui m’amène à un autre différend avec Hannah Arendt. Elle semble ne pas aimer le travail. Il fait de l’homme une « bête de somme », dit-elle. Mais n’a-t-elle pas passé sa vie à travailler ? A décortiques l’œuvre des philosophes, à donner des cours, et à écrire des livres ? En fait, il est possible qu’il y ait deux types de travaux. Celui qui « rend libre » (comme disaient les camps de concentration), et celui qui abêtit. Que le travail tombe dans l’un ou l’autre camp dépend probablement à la fois des conditions dans lesquelles il s’exerce (le camp de concentration abêtit massivement) et de l’individu lui-même (Hannah Arendt me semble avoir fait preuve de beaucoup plus de liberté que Sartre, à qui je dois pourtant le thème que je développe : Sartre est resté un diplômé, il n’est jamais devenu un philosophe, et encore moins un homme d’action).

Je débouche ainsi sur la question sur laquelle s’est achevée la vie d’Hannah Arendt : la capacité de juger. Et si elle n’était rien d’autre que cette aptitude à se libérer ? Aptitude qui n’est pas intrinsèque, mais qui profite d’une accumulation d’expériences et de réflexions ?

(Mes propos se réfèrent à La condition de l’homme moderne, d’Hannah Arendt, et à sa biographie.)

Sommes-nous murés dans nos certitudes ?

Une présentation de mon expérience à un échantillon de notre « élite » nationale. Les participants me disent (poliment) qu’ils sont fermement opposés à mes propos. Mais, en creusant, lors du déjeuner qui suit, nous découvrons que nous sommes d’accord. En fait, ils ont interprété mes paroles, sans se demander si leur interprétation était correcte

Il y a beaucoup de choses qui sont liées à ce phénomène ou qu’il peut expliquer. 
  • Comment se fait-il que mes missions ou mes conférences ne rencontrent aucune difficulté alors que mes livres ne sont pas compris, sauf d’universitaires ? 
  • C’est aussi le problème, fondamental du jugement. C’est ce problème sur lequel travaillait Hannah Arendt quand elle est morte. Elle avait conclu de ses études sur le totalitarisme qu’il ne pouvait s’installer que parce que les leaders de la cité, les intellectuels, compromettaient leurs idéaux selon la logique du « moindre mal », c’est-à-dire en absorbant progressivement l’idéologie totalitaire au nom du pragmatisme. Le contre poison ? La démocratie. Un débat entre égaux. Mais des égaux qui sont devenus des hommes parce qu’ils se sont dégagés des contingences matérielles. En particulier, ils ont appris à juger par eux-mêmes (i.e. à se dégager du diktat des exigences physiologiques).

Et si elle avait vu juste ? Et si le problème de notre époque était d’apprendre à juger ? Mais comment y parvenir ?

Il semblerait qu’une partie au moins de la solution ait été trouvée par les Grecs.

  • La première étape est « l’absurde ». L’absurde est ce qui arrive lorsque l’on se rend compte que ce à quoi l’on croyait est faux. (Par exemple les syndicalistes ne sont pas des démons, l’entreprise n’est pas le mal…)
  • On parvient alors à la « vérité » par le dialogue (la dialectique).
  • En outre, on sait que l’on est arrivé à quelque chose de solide, lorsque l’on en est si convaincu que l’on pourrait, figurativement ?, mourir pour lui. Socrate semble avoir dit qu’il était un « accoucheur » parce que, à son époque, l’accoucheur mettait l’enfant dans l’eau froide pour tester sa résistance. (D’ailleurs, lui-même a accouché de Xénophon, Aristote et Platon, qui avaient des théories diamétralement opposées. Ce qui me laisse penser qu’il cherchait plus à construire des hommes qu’ à imposer son idéologie.)

Chronique de l’instabilité mondiale

Nouvelles du monde. Faute d’opposition, le premier ministre turcest en position de force. Plus despote que démocrate ? Ukraine. Le pays est pris entre la Russie, qui le tient en otage énergétique, et l’UE, qui lui offre sa collaboration. « à long terme (cela pourrait forcer) ses producteurs à s’améliorer pour être compétitifs internationalement. »  Italie. Les lois de la mafia et du pays sont toujours aussi divergentes. Hollande. L’immigration des pays de l’est (conséquence de l’élargissement de l’UE) bouleverse l’équilibre du pays. « L’UE a ouvert un canal entre ce monde ordonné et choyé et une offre de main d’œuvre habituée à des salaires et des conditions de travail bien plus difficiles. » Angleterre. Le pays est à la fois xénophobe et fasciné par les étrangers. Surtout, quand ils lui sont utiles. Syrie. M.Assad aurait utilisé des armes chimiques contre sa population. Histoire de reprendre l’avantage sur la rébellion. Il estimerait que l’Ouest ne réagira pas. Effectivement, M.Obama n’est pas chaud pour intervenir au Moyen-Orient. En Egypte : retour à l’hiver arabe ? « La force de la propagande gouvernementale, la dureté de ses méthodes, et la réapparitions de visages du régime d’Hosni Mubarak, tout cela laisse un goût amer à beaucoup d’Egyptiens. » Et l’Iraq est de nouveau à feu et à sang. La Chine veut-elle faire fuir les entreprises étrangères ? « Le modèle de développement économique chinois dépend (…) de faire venir les meilleures entreprises mondiales, et de, légalement ou non, bénéficier de leur propriété intellectuelle. » L’Indeva mal. Victime de la fin de la politique monétaire américaine. Les investisseurs se retirent. Sa devise s’effondre. « La solution à long terme au problème de balance des paiements pourrait être d’accélérer le développement du secteur manufacturier. » Amérique. Et le rêve de Martin Luther King ? Il y a toujours de la discrimination, mais on tue moins de noirs et ils sont plus nombreux parmi les élus. Parmi ses autres curiosités. « En 2009, 3,47md$ ont été dépensés dans le lobbying du gouvernement. » « 50% des sénateurs et 42% des députés » deviennent lobbyistes lorsqu’ils prennent leur retraite politique. « Washington a maintenant un revenu par personne plus élevé que celui que la Silicon Valley. »  D’ailleurs, les grands patrons de l’industrie de la haute technologie ont décidé de s’attaquer à l’incompétence du politique. Première application : faire voter une loi favorable à l’immigration. Pour cela ils financent la publicité électorale des Républicains à qui ils font tourner casaque.
Nouvelles de l’entreprise. Adidas a une méthode révolutionnaire pour concevoir ses produits : il se demande à quoi ils servent. M.Marchione a bien des difficultés avec Fiat et Chrysler. De deux entreprises en dépôt de bilan, il a fait un canard boiteux. Ce faisant empêchant l’industrie automobile de se débarrasser de ses surcapacités. Dans la série, les victimes du changement : les grands cabinets de chasse de tête. Ils seraient victimes d’Internet et des entreprises qui auraient monté leurs propres cabinets internes. Ils cherchent à se diversifier, et à se spécialiser. Et dans celle des évolutions : l’augmentation des capacités de stockage informatique pourrait faire revenir la haute fidélité, au détriment des formats compressés (MP3). Et maintenant, les victimes de la crise. Les petites banques de la « périphérie européenne », privées de crédit, vont disparaître. Mauvais temps pour les PME auxquelles elles prêtaient. (Et aussi pour le risque bancaire, de plus en plus systémique !)

Science. Parmi les coûts indirects d’une crise : la santé. Un surcroît d’obésité, par exemple. Intéressante mise en cause de notre capacité de jugement. Compétitions de piano : comment les vainqueurs sont-ils choisis ? « les juges de ces compétitions, pourraient, une fois qu’ils ont filtrés les tocards, tout aussi bien jouer à pile ou face le classement. L’autre leçon (…) est que les concurrents feraient bien de travailler autant leur jeu théâtral que musical. » Et si l’univers n’était pas en expansion ? Et si les atomes prenaient du poids ?

Comment noter ?

Chaque année, je me demande comment noter mes étudiants. Je suis en face de trois cas de figure.
  • Il y a ceux qui me trouvent sympathique et veulent faire du zèle. Ils passent malheureusement souvent à côté du sujet. Ce qui me navre.
  • Il y a le « bon élève », l’intellectuel. Cette fois-ci j’ai, plus ou moins, la lettre du cours. Mais pas son esprit. Le bon élève est un as de l’économie. Il obtient la meilleure note pour le minimum d’effort. 
  • Il y a les « rebelles ». Ils en font à leur tête. Curieusement, ils ne font pas ce que je leur demande, mais ils se prennent de passion pour le sujet, et en découvrent l’esprit. Cette catégorie en comprend deux : les rebelles de l’écrit et les rebelles de l’oral.
Je me demande s’il n’y a pas ici une métaphore de notre mécanisme de pensée. Et si mon cours ne porte pas plus sur la pensée, et le jugement, que sur le changement. Penser, c’est refuser les codes. C’est faire du neuf. Mais c’est un neuf qui n’est pas aléatoire, c’est un neuf qui correspond à une nouvelle réalité. On rejoint le changement, finalement. Il y a un lien.

Généralement, nous ne pensons pas. Nous surfons sur les courants de pensée existants. Nous les choisissons indirectement. Par des arguments tels que : celui qui les porte est-il de mon camp ? Ou par rationalisation de notre paresse, en trouvant une raison de ne pas nous pencher sur une idée qui nous dérange : celui qui la propose est-il très catholique ?