Le grand débat

Que penser du débat Trump, Harris ?

Les nouvelles de la BBC disaient que Kamala Harris avait irrité Donald Trump. Mais une émission qui laissait plus de place à leur parole les montrait s’envoyant des invectives sans s’écouter. Chacun prêchait pour sa paroisse. Kamala Harris faisait du Trump. (Ce qui, au fond, n’a rien de surprenant : toute la nouveauté de Trump est passée.)

Qui peut-on croire ? La presse que je lis est favorable à Kamala Harris et pense comme elle. Et, moi aussi, je souffre d’un biais : je soupçonne depuis le début que Kamal Harris a surpris Donald Trump, ce qui l’a rendu inaudible.

D’ailleurs, les électeurs sont-ils encore influençables ?

Quoi que. On dit que Nixon a été battu par Kennedy pour un débat. Il avait été meilleur à la radio, mais avait fait mauvaise impression à la télévision. Comme quoi, la raison ne pèse pas lourd. Et Donald a peut-être perdu la bataille de la déraison ?

Jugement premier

A l’époque où j’enseignais, je me suis rendu compte que je terrifiais certaines promotions. Curieux.

J’ai fini par comprendre qu’elles me jugeaient par rapport à ce qu’elles avaient vécu jusque-là. Et qu’avec une telle interprétation ce que je disais était d’autant plus effrayant que c’était sans précédent…

(J’inquiète aussi les journalistes, et l’élite…)

C’est probablement une règle générale. Contrairement à ce dont nous sommes convaincus, nous ne jugeons pas une personne pour son propre compte, mais par rapport à notre expérience passée.

Ce qui n’est pas une bonne idée. Une seule erreur peut être fatale. Je m’en rends compte quasiment tous les jours en travaillant avec des start-up.

Solution ? Il faut commencer par le doute cartésien. Pas simple. La nature revient au galop. Et que dire des conventions sociales ? Le problème ensuite est de pouvoir reconstituer assez rapidement une image correcte et efficace de la personne.

Vent de sable et biais de jugement

Il y a des gens qui ont le talent de faire briller une voiture. C’est le cas de mes voisins. Mais voilà, un jour brillante, le lendemain poussiéreuse. Ont-ils fait le Paris-Dakar ? me dis-je.

Nettoyages de carreaux : noirs et sales. Pollution de l’usine d’à côté et des avions qui passent en rase-motte. 

Exemple de biais de jugement. Un fait, une interprétation, pas de remise en cause. Car tout cela est faux. L’explication vient de ce que le vent du Sahara nous a apporté du sable. Ce que je ne savais pas, faute d’écouter les informations françaises. 

Voilà le type de biais qui enchante les scientifiques et auxquels ils consacrent beaucoup de leurs travaux. Ils nous disent, en particulier, que nos interprétations confirment nos préjugés. 

Mais les scientifiques ont aussi leurs biais. Car mon jugement a beau être immédiatement biaisé, il n’en reste pas moins que je garde en mémoire que j’ai été surpris. Et quand les circonstances sont favorables, par exemple lorsque je discute avec mon voisin, les faits sortent de ma mémoire, et sont réinterprétés. 

Espérons qu’il en est de même pour le scientifique. 

Décentrer sa pensée

Un jour, je me suis trouvé avec un PC bloqué. Mon client m’avait demandé d’utiliser les ordinateurs de son entreprise, pour des raisons de sécurité. Je ne pouvais plus me connecter.

Après enquête, c’était une initiative de la direction informatique. Je ne sais plus pourquoi elle avait envoyé un mail à toute la société en demandant de faire quelque-chose, sans quoi l’ordinateur ne fonctionnerait plus. J’avais vu passer ce mail, mais il était long et bizarrement formulé, et ressemblait aux nombreux mails internes (notamment du comité d’entreprise) qui ne me concernaient pas. J’avais pensé que je n’étais pas payé pour perdre mon temps à lire des mails qui n’entraient pas dans ma mission. Quant à la direction informatique, elle avait vu que j’avais ouvert le mail, et en avait déduit que je ne voulais pas faire ce qui était écrit.

Cette situation se rencontre souvent dans la vie. Au fond, on définit le bien et le mal, et on agit en fonction. Or, lorsque l’on se met à la place de l’autre, on voit le monde totalement différemment.

Et si c’était cela penser ? Se regarder avec les yeux de l’autre ?

Modes et convictions

Management fad disent les Anglo-saxons. Les entreprises suivent des « modes de management ». Il en est de même des Etats (cf. la mode des « start up nations »). Est-ce idiot ?

Pas nécessairement, faire comme ses concurrents évite de se faire distancer par eux. En outre, les modes de management correspondent à des consensus sociaux. Beaucoup de gens croient encore que l’Intelligence artificielle peut faire des miracles, par exemple.

Bien entendu, les modes de management tournent généralement mal. Ce qui est mauvais pour ceux qui y ont cru. Quoi qu’il y ait des artistes du retournement. Certains s’appellent des « prospectivistes ». C’est l’art de la girouette.

Mais tout le monde n’est pas comme cela. Ce qui fait la girouette, c’est l’absence de convictions. Mais il y a des gens qui en ont. Comme le disait Sartre « on ne naît pas homme, on le devient ». Eux se sont construits.

La conviction serait-il ce qui différencie le dirigeant salarié, issu des grandes écoles, de l’entrepreneur, le « self made man » ?

Sondage d'opinion

Depuis quelques décennies, nous sommes supposés avoir une opinion instantanée sur tout.

Du coup, face au doute, on s’abstient. On recherche le confort de ce que l’on croit être une opinion qui ne nous vaudra pas d’ennuis. Comme l’explique l’économiste Thomas Schelling, on ne dit pas ce que l’on pense, mais on dit ce que l’on pense qu’il faut dire, donc ce que l’on croit que les autres pensent. 
Est-ce sain ? 

Le temps du jugement

Aujourd’hui, tout le monde a un avis sur tout. Mais est-il le bon ? Combien de temps faut-il pour se faire une opinion sur quelque-chose ?

Je me demande si ce n’est pas la durée d’une thèse. Trois ans actuellement, dix ans à l’époque des thèses d’Etat. La thèse permet de consulter les travaux de ceux qui ont consacré leur vie à un sujet, et de se bâtir une conviction.

Voilà peut-être pourquoi la justice est lente.

Sainte Beuve

Apparemment, La recherche du temps perdu serait une réaction aux idées de Sainte Beuve (cours du Collège de France d’Antoine Compagnon). Ce qui n’était pas original : on ne parlait que de Sainte Beuve au temps de Proust.

François Hollande semble avoir une grande estime pour le jugement de l’histoire. Mais Sainte Beuve, où est ta célébrité ? L’histoire change d’avis sans arrêt. Ne faisons pas confiance à l’histoire, et jugeons par nous-mêmes ?