Jean-François Kahn

Je découvre, à titre posthume, que Jean-François Kahn aurait bien pu être mon idéal de journalisme : informer et donner à penser. C’est ce que me semblent avoir réussi ses publications, si je comprends bien. En plus, il a été capable d’un véritable reportage d’enquête, mettant au jour, par exemple, les scandales du Rainbow Warrior ou du sang contaminé, alors qu’il semble que seuls les Anglo-saxons sachent le faire. Mieux, avec les Nouvelles littéraires, il avait inventé l’équivalent français de Rolling Stone : aborder les questions de société par le biais de la culture.

Et, finalement, il a compris très tôt que les partis politiques traditionnels s’engageaient dans l’impasse dans laquelle nous sommes actuellement.

Fait surprenant, il semble s’être mis tout le monde à dos. Non seulement Le Monde et le Figaro, mais aussi les banques et les fabricants de papier qui ne voulaient pas de lui comme client !

Phénomène mystérieux, il semble qu’en France il y ait des choses que l’on n’ait pas le droit de dire, et ce même si apparemment elles sont dans l’intérêt général. Et que la censure soit du type de celle des pays totalitaires : les citoyens en prennent l’initiative sans avoir besoin de recevoir d’ordre… Voilà qui mériterait une enquête ?

La fabrique du barreur

Dans un précédent billet, je disais que Le Monde avait perdu son barreur. Qu’est-ce qui fait les bons barreurs ?

Je me demande si le barreur ne demande pas une longue construction. Beuve-Merry ou de Gaulle sont arrivés tard au pouvoir, par le plus grand des hasards d’ailleurs, après une dure vie de combat qui les a forgés. Par contraste, le journaliste ou l’homme politique a été fait par ses études. Il est porteur des valeurs du milieu qui l’a formé. Ce sont, au mieux, des idéologies, au pire des modes. En dehors de sa « volonté de puissance », il n’a pas de colonne vertébrale ?

La dérive du Monde

Je me souviens de mon père lisant religieusement Le Monde. J’étais frappé par sa technique remarquable pour découper sans ciseaux les articles qui l’intéressaient. Je ne sais d’ailleurs pas ce qu’il en faisait. Je doute qu’il les ait utilisés pour ses cours. Un moment, il m’envoyait les problèmes d’échecs et les bandes dessinées.

Petit-à-petit Le Monde l’a déçu. Je crois qu’à la fin de sa vie, il ne l’achetait plus. En revanche, il était devenu un grand lecteur du Canard enchaîné. (Dont je n’ai jamais pu supporter l’humour pesant!)

Il attribuait la dérive du Monde à 68. Je viens d’entendre un journaliste du Monde qui corroborait ses hypothèses : après-guerre, disait-il, le cours des choses était clair, progrès et reconstruction, à partir de 68, tout s’est brouillé. Il aurait fallu faire un travail de fond pour comprendre ce qui se passait et en tirer une nouvelle ligne directrice.

Il se trouve aussi, qu’en 69, le fondateur du Monde a pris sa retraite. Ayant perdu son barreur, Le Monde a navigué au hasard des vents qui soufflaient devant sa porte ?

(PS. J’ai aussi appris que le Monde avait été une invention de De Gaulle, qui était même à l’origine de son titre. Il voulait un journal qui représente la pensée de la France, plutôt que telle ou telle idéologie, ou nouvelles locales. Ayant mis à sa tête un incorruptible, il a récolté un journal d’opposition.)

Trump y es-tu ?

If Donald Trump takes office, a trade war, higher prices, labor shortages, a gaping deficit, and a showdown between the White House and the Fed all seem highly likely.

The New Yorker, 2 novembre

Faut-il croire The New Yorker ? L’effet des attaques contre Trump semblent avoir fini par s’émousser. A tel poit que ses opposants, pris dans une sorte de surenchère, paraissent s’approcher de la « théorie du complot ». « Ivan Raiklin calls himself the secretary of retribution,” compiled a “deep state target list,” and wants Republican lawmakers to “hand their states’ electors to Trump.” » (The Atlantic) « Conservatives behind an extensive plan for reshaping the US government known as Project 2025 see it as a resource for Donald Trump’s next presidency. » (Bloomberg)

A crier au loup… ? Mais cela peut aussi desservir Trump : volontairement ou non ses provocations, parce qu’elles étaient largement reprises, lui faisaient de la publicité. Maintenant, il peut dire ce qu’il, cela n’émeut plus personne.

Impuissance

pour des raisons qu’il serait intéressant de comprendre (par conviction ou par recherche d’une posture valorisante ?) les journalistes politiques (intervieweurs, éditorialistes, enquêteurs) ont fait se déplacer le centre de gravité qu’ils occupaient. Ils se sont progressivement positionnés presque exclusivement comme les représentants du peuple face aux pouvoirs en place, et donc d’une position d’intermédiaires éclairés, ils inclinent à se muer en opposants, quitte à empêcher le pouvoir de s’exercer. Cette mise en scène d’une légitimité du peuple (représenté par les journalistes) face à la légitimité des pouvoirs en place produit l’image d’une société bloquée, minée par les passions et les désaccords inexpugnables, au plus loin d’une démocratie régulée par des débats et des alternances. Une symbolique de l’impuissance se dégage de ce face à face mimant une guerre de positions, et constitue un élément de taille pour instiller un climat anxiogène, voire désespérant.

Article de Telos

Les journalistes sont-ils coupables de la déprime nationale ?

La question est-elle utile ? Ou, plutôt, faudrait-il chercher les conditions qui rendent au Français le sens de ses responsabilités ? Qui le sortent d’un si agréable sentiment « d’impuissance » ?

Journalisme 2.0

Electric Ink, feuilleton anglais parlant de la transformation du journalisme.

Du papier à Internet, de l’information à l’émotion. Et toujours moins de revenus, et toujours plus de sensationnel pour sortir du cercle vicieux. Le journaliste vit sous l’épée de Damoclès du licenciement. Licenciement, qui est un outil de gestion pour les puissances financières qui ont mis la main sur la presse : on n’hésite pas à licencier tout le personnel, afin de renégocier son salaire.

Voilà ce que l’on n’aurait pas le courage de dire en France.

Du journalisme à la BBC

En écoutant la BBC, je m’interroge sur ce que devrait être le journalisme. 

D’abord, cela me fait prendre conscience de ce que je n’aime pas du journalisme moderne. Il a souvent un côté « gros malin » : « vous ne me la ferez pas ». Il est cynique, au mauvais sens du terme. Celui qui amène à se replier sur sa médiocrité méchante. Il a aussi un parti pris. Il a une ligne. En 68, on disait « d’où parles-tu ? ». Eh bien le journaliste me semble souvent parler de quelque part. Il est une pendule arrêtée. Il sait ce qui est le bien. Il ne nous apprend rien.

Il me semble, au contraire, que le modèle de la BBC est l’enquête. Et l’enquête part du doute absolu. Et le doute absolu est aussi le point de départ du citoyen : le citoyen ne sait rien, mais doit se faire une opinion. C’est le juge ultime. Et il exprime son jugement par le vote. J’ai l’impression, qu’à l’origine, au moins, la BBC a voulu être la voix du citoyen. Et que c’était une très bonne idée. 

Honnête information ?

Notre information s’améliorerait-elle ? Il semble que le doute soit désormais permis et que l’on ait moins peur qu’il ne suscite la théorie du complot. 

Ainsi, peut-on lire que l’on n’est pas certain qu’être vacciné permette de ne pas être un « porteur sain » (ce qui aurait un effet pervers : les vaccinés ne prenant plus de précautions…), on parle des effets secondaires du vaccin, et l’on dit qu’il y a peu de chances que la vaccination arrête (totalement) l’épidémie. (Les questions du Monde.) Les journalistes font enfin un travail de journaliste : pour répondre à nos questions, ils enquêtent…

« Intelligence collective » : le meilleur des vaccins contre une épidémie ? 

France Culture, le renouveau du journalisme ?

France Culture aurait 12% de part d’audience à Paris. Ce qui en ferait la 3ème radio la plus écoutée. Surprenant ? Cela peut s’expliquer par la sociologie de la capitale, ville de Bobos. Mais il me semble aussi que France Culture a réussi là où la presse, Le Monde en particulier, a échoué :

  • Je soupçonne qu’il s’y est passé un phénomène qui ressemble à la révolte des médecins contre l’ARS. J’entends souvent que, devant les incohérences de l’ARS, les médecins ont été rappelés à l’ordre par le fait qu’ils avaient prêté le serment d’Hippocrate. Eh bien, les journalistes de France Culture me semblent s’être souvenus qu’un intellectuel cela pensait. 
  • Ils ont interrogé les théories toutes cuites qu’il était bon de croire dans leur milieu. Ils enquêtent, ce que ne font pas les journaux, dont le « fact checking » ne consiste qu’à contester les opinions qui ne sont pas les leurs. Or, enquêter, pas une opinion, c’est ce que l’on demande à un média. 
  • France Culture est « dans le coup ». C’est gratuit, il n’y a pas de pub (sauf sur le site web), et numérique (le podcast, mais aussi des vidéos), comme le GAFA. 

France Culture : la presse de demain ?