Crise : destruction destructrice

Simon Johnson propose une explication de la crise américaine (mère de la crise mondiale) : la destruction des règles qui assuraient l’équilibre des pouvoirs entre organismes économiques. Le phénomène se reproduit périodiquement ; si l’on en croit l’histoire, il faudra 10 ans pour reconstruire cette infrastructure de règles. C’est intrigant :

  • L’idée d’une législation qui cherche à maintenir l’équilibre des forces rappelle la théorie de Rousseau selon laquelle il ne peut y avoir de liberté sans égalité, égalité étant justement entendue au sens de Simon Johnson : égalité de forces (et non au sens de l’égalitarisme moderne).
  • Pour moi la crise vient du manque de solidarité du tissu social (la société occidentale est individualiste), qui est périodiquement pris de passions et de peurs (« greed and fear »), incontrôlables de ce fait. M.Johnson aurait une vision un peu plus organisée de la société que la mienne. Pourquoi pas.
  • La théorie de Simon Johnson est corroborée par Galbraith, notamment, qui observe que les classes économiques cherchent en permanence à court-circuiter les règles qui les contrôlent de manière à déconnecter l’économie de la réalité. Les crises, dans ces conditions, correspondraient au succès périodique d’attaques de parasitisme.
  • L’idée de la reconstruction du tissu social prenant une décennie rejoint les observations de John Kotter concernant la rénovation de la culture d’une organisation qui demanderait une quinzaine d’années. Mais cette rénovation a-t-elle commencé ? Une erreur concernant M.Obama est qu’il n’est pas un « leader » du changement désiré par M.Johnson. Certes il a parlé de changement pendant sa campagne, mais ça n’en fait pas Roosevelt. En effet, il a commencé à batailler en 2006, époque de béatitude capitaliste. Son projet était probablement celui de Tony Blair : pousser le marché au maximum de son efficacité (il est entouré de prix Nobel) mais en répartir les profits d’une manière plus socialiste que par le passé (= changement). C’est pour cela qu’il replâtre. Il est donc possible que la réparation n’ait pas commencé, et que les palliatifs utilisés ne fassent que la rendre plus difficile.

KOTTER, John P., Leading change, Harvard Business School Press, 1996.

Ceux qui devraient changer changent-ils ?

L’Europe redoute une « crise sociale » potentiellement « explosive » et ce que j’entends à la radio, qui va dans le même sens, a quelque chose de surprenant : on nous dit que c’est une finance anglo-saxonne d’apprentis sorciers qui a déclenché la crise mondiale ; or, s’il y a des désastres, les victimes en sont les pays hyper-vertueux (Japon, Allemagne, zone Euro…). Les pays anglo-saxons, eux, souffrent d’une version atténuée de la crise.

Leçon de changement : la victime paie pour les crimes du coupable

Peut-être plus inattendu : quand on met en regard les chiffres du chômage et la baisse de PIB, on voit que, si l’on répartit le PIB sur ceux qui travaillent, le PIB par employé augmente (mon calcul est un peu faux : les licenciés américains touchent parfois des compensations). Ce qui semble sûr, aussi, est que les rémunérations des dirigeants des grandes banques américaines n’ont pas été affectées, les bonus demeurent au même niveau qu’en 2008. Même chose pour la City : les survivants ne se sont jamais aussi bien portés.

À cela s’ajoute le thème d’une série de billets précédents : l’administration Obama n’a rien changé au système bancaire, elle le maintient en vie avec l’argent public. Simon Johnson, ex économiste en chef du FMI, parle « d’oligarques », qui ne peuvent se remettre en cause. Seule innovation, mais elle est de génie. C’est Barak Obama. Parce qu’il est noir, on a pensé que l’Amérique s’était transformée. Or, il appartient à l’élite de la culture qui, justement, est en cause !

Tout change, sauf ce qui devrait changer. C’est toujours comme cela que se passe un changement. Celui qui a le pouvoir ne peut pas penser que ses difficultés viennent de lui, par conséquent, il utilise ce pouvoir pour faire changer le reste de la société. D’ailleurs, il est très difficile de se changer, beaucoup plus facile d’exercer son pouvoir.

Cet entêtement ne risque-t-il pas de lui être fatal ? Oui en générale, non ici, du moins à une échelle de temps de quelques décennies, ou de quelques siècles. Parce que le scénario s’est déjà présenté, en Angleterre, au moment de la Révolution française : c’est lui qui faisait que Tocqueville admirait une Angleterre qui avait su conserver sa noblesse (qui continue, même aujourd’hui, à être extrêmement prospère).

Une élite inusable

Voici une modélisation de ce qui peut se passer.

  • L’élite anglo-saxonne ne se voit pas comme anglo-saxonne, mais comme internationale. Au fond, c’est la communauté des hommes d’affaires les plus puissants : le milliardaire russe, par exemple, y est bienvenu. Cette élite est « pragmatique », elle sait, par certains côtés, s’adapter, tout en conservant l’essentiel. Cet essentiel est un certain niveau d’aisance, mais surtout la mainmise de l’économie de marché sur la gestion du monde.
  • Ce n’est pas une « classe », mais un groupe à la solidarité floue, qui n’a pas d’états d’âmes : en cas de crise, il laisse périr quelques boucs émissaires et quelques moucherons attirés par la lumière. Ce qui calme les velléités révolutionnaires du reste de la planète.
  • En outre, il sait faire diversion. Les richesses produites par la colonisation britannique ont probablement évité que la paupérisation de la population anglaise qui avait résulté de la révolution industrielle ne devienne menaçante. De même, la possibilité d’endettement offerte récemment aux couches populaires américaines les a-t-elle aidées à ne pas prendre conscience de leur appauvrissement.

Cette modélisation est cohérente avec celle de Mancur Olson, qui a étudié les modes d’organisation de populations « rationnelles » (c’est-à-dire qui optimisent leur intérêt propre plutôt que de suivre les lois de la société).

La crise comme avenir

Quel est le changement auquel nous sommes confrontés ? Il s’agit probablement de douter de beaucoup de ce à quoi nous croyons, à commencer par le rôle du marché, « main invisible » qui doit guider notre vie. Il faut le mettre sous contrôle de la société.

Je ne suis pas sûr que cela puisse être fait par la force : il faudra que l’élite internationale change, et ce changement ne peut venir que d’elle. La coercition est impuissante, d’autant plus que ce groupe est en recomposition permanente. En conséquence, je pense qu’il faudra encore de nombreuses crises pour que, de remise en cause en remise en cause, elle en arrive au nœud du problème.

Ce n’est pas la seule possibilité. (Même si elle me semble la plus probable.) Cette élite a un point faible : elle est individualiste, elle est désarmée face à une stratégie solidaire. Elle pourrait donc être remplacée par une élite qui saurait jouer des mécanismes sociaux, et donner à l’humanité une organisation plus durable.

Compléments :

  • Le modèle de l’oligarchie : Trou noir.
  • L’absence de changement dans la banque américaine : Crise et changement de culture, Les certitudes du gouvernement Obama.
  • Un billet sur la City (sur sa santé, voir le lien) : Phénix anglais.
  • À l’appui de mon raisonnement : avant cette crise, il y a eu dix crises régionales majeures (Russie, Asie du sud-est, Amérique latine) : à chaque fois la finance mondiale s’est rétablie, la note a été réglée par les victimes, qui, pour certaines, ont été dévastées. Consensus de Washington.
  • Sur l’adaptation des couches dirigeantes anglaises aux mouvements sociaux suscités par la révolution : THOMPSON, E.P., The Making of the English Working Class, Vintage Books USA, 1966.
  • Le modèle de Mancur Olson : The logic of collective action.
  • La perception qu’a d’elle-même l’élite des affaires : Grande illusion.
  • Un autre exemple du mécanisme de remise en cause d’une culture : celle de la Chine. Chine et Occident : dialogue de sourds.

Scénario « trou noir » : confirmation ?

Martin Wolf, important journaliste économique du Financial Times, reprend l’analyse de Simon Johnson (Trou noir).

Il dit ne pas être tout à fait d’accord avec lui. Mais je ne vois pas où. Il approuve l’hypothèse d’une oligarchie américaine dominante qui ne veut pas se remettre en cause, alors que le chaos menace. Peut-être, seulement, est-il choqué que Johnson dise que l’Amérique de Lincoln est dans la même situation que la Russie de Poutine : « dans beaucoup d’économies émergentes, la corruption est massive et déclarée. Aux USA, l’influence vient autant d’un système de croyances partagées que du lobbying » ?

En tout cas, le problème reste le même : un pays irréformable. « Les USA sont pris entre la peur de la faillite de l’élite et la répugnance pour les plans de sauvetage du public ». Pour Wolf, il va falloir envisager la faillite.

J’en tire deux observations :

  1. Le gouvernement américain semble dans une situation décrite par le sociologue Merton : il est face à un problème qu’il ne sait pas résoudre. Pour s’en tirer, il est en grand danger de faire appel à « l’innovation », à la triche.
  2. Plus bizarre : la force de Barak Obama c’est d’être capable d’affronter ce type de problèmes et de leur trouver une solution « conforme ». Mais que fait-il ?

Complément :

Trou noir

Dans The Atlantic Online, l’ancien économiste en chef du FMI, Simon Johnson, explique que la situation actuelle de l’Amérique est celle des républiques bananières que secourt régulièrement le FMI. Bien sûr, il n’est pas possible de traiter la superpuissance mondiale comme tel. La crise de 29 ne sera donc qu’une douce farce de l’histoire par rapport à celle qui se prépare.

La chute de la République bananière, un cas

Les pays qui ont connu des faillites ces derniers temps suivent une voie relativement prévisible. Une oligarchie, fruit du « partenariat public-privé », se constitue à leur tête. En période faste, ses initiatives profitent à tous. L’appât du gain lui donne de plus en plus d’ambition, elle prend de plus en plus de risques, accumule les dettes. Ça claque. Le gouvernement répare les premières faillites, en ami, par détournement de bien social. Mais la crise dépasse ses moyens, et la question devient : quel oligarque doit être sacrifié ? C’est presque un appel au suicide. La question peut donc demander des années pour être tranchée, et le pays trépasser.

La Russie actuelle traverse cette phase.

L’Amérique comme application

La couche oligarchique américaine s’est constituée ces 25 dernières années. L’élite du pays est faite de financiers qui entremêlent, comme les grands commis de l’état français (mais en sens opposé), passage du privé au public et inversement. D’ailleurs la finance est vue comme un service public dont la mission est le bonheur mondial. On avait une telle confiance en sa sagesse, et si peu en celle du reste de la planète, qu’on lui a confié la gestion de ses risques.

Jusqu’ici la crise a été un petit arrangement entre amis. Le règlement des premières faillites a été l’occasion de quelques dons généreux. Mais, aujourd’hui, toutes les grandes banques sont en faillite virtuelle. Seulement, elles ne peuvent pas le dire. Alors le gouvernement américain a recours à une créativité qui évoque le meilleur d’ENRON : non seulement il masque des subventions colossales par des dispositifs d’une extrême complexité, mais il a mis la main sur d’énormes sources d’argent sans autorisation de qui que ce soit.

Le dernier plan de Timothy Geithner en est un exemple. Il lui aurait été suggéré par la profession financière. Elle a trouvé le moyen de payer aux banques leurs actifs à risque au dessus de leur prix (de ce fait les sauvant), et de faire que ceux qui les achètent s’enrichissent (à tel point qu’un autre article pense que les banques pourraient racheter leurs propres actifs – par des structures hors bilan). Bien entendu, c’est le contribuable qui paie ce beau tour de passe-passe.

Il n’est pas possible de prévoir l’avenir. Mais, comme le dit mon premier livre, la méthode des scénarios peut y aider.

Le scénario FMI

Si le FMI devait intervenir, il imposerait une nationalisation des banques, qui seraient nettoyées et revendues par appartements ; et un renouvellement de l’élite dominante. Pour que celle-ci ne puisse pas se reconstituer en oligarchie, il faut détruire ses véhicules de pouvoir (découpage des banques, lois anti-trusts, mécanismes anti-accumulation de fortune…).

Ce scénario n’a aucune chance de réussir : l’Amérique donne des leçons au monde.

Le Scénario russe

Les petits arrangements entre amis se poursuivent, ainsi que les faillites. Le chaos économique s’installe pour longtemps, car il a l’intérêt de masquer les culpabilités. De l’oligarchie on passe au grand banditisme. Allemagne années 30 ?

L’abîme

Un scénario favorable, quand même. L’économie mondiale s’effondre, l’Europe de l’est est balayée, emmenant avec elle les banques et l’économie de l’Europe de l’Ouest, les pays émergents sont terrassés par leur dépendance à l’exportation. Les USA finissent par être touchés. Ils sont forcés de revenir à la raison.

Compléments :

L'Amérique segmentée

Le neocon du billet précédent me ramène à un autre sujet favori : les élections américaines.
Si je reprends les conclusions de mes précédents billets, je vois apparaître
deux segments dans la population américaine. J’écarte de mon analyse les minorités du pays (les noirs, les indiens, les latinos…).

  • L’élite. Elle a fait des études dans les meilleures universités. Elle veut faire le bien du peuple, qu’elle juge inapte à la réflexion. Elle est soit « bien pensante » (démocrate), soit déterminée à en découdre pour imposer les valeurs universelles de l’Amérique par la force (néoconservateur). Elle ressemble beaucoup aux intellectuels des Lumières : elle est pétrie d’idées théoriques qu’elle a pêchées dans la culture de son milieu. Et elle rêve de les appliquer. Alors qu’elle n’a aucune expérience pratique.
  • L’Américain moyen. Ronald Reagan ou Sarah Palin. Il a quelque chose d’un « self made man ». Il s’est fait. C’est son succès, sa confiance en soi et en les USA qui lui tiennent lieu de discours. Comparé à celui de l’élite, il paraît simpliste. « Le peuple le plus bête du monde » disent les Guignols de l’info. C’est certainement l’opinion de l’élite. Cette opinion explique aussi pourquoi le membre de l’élite est, finalement, un mal aimé. Généralement, il doit se contenter de tirer les ficelles du Président en place.

Les Présidents républicains et quelques démocrates (Truman, Johnson) sont proches de l’Américain moyen. Les Présidents démocrates qui échappent au modèle (Roosevelt, Kennedy, Clinton) ont pour caractéristique majeure une séduction extraordinaire.