France libérée ?

Depuis trois ans, je mène une enquête. Je cherche les problèmes de l’entreprise, et ceux qui les ont résolus. 

Pas de problème, aussi formidable soit-il, sans solution. Et solution, à coût nul. Décidément, il n’y a pas de fatalité. J’ai trouvé des entreprises dont le marché a été réduit à zéro, du jour au lendemain, par la concurrence de l’Est, ou par une innovation, et qui se sont transformées, sans moyens, en start up ! Des régions entières qui ont pris le contre-pied des délocalisations. Même la question de la filière de formation professionnelle qu’a été incapable de mettre sur pied l’Education nationale, a été résolue vite et bien, avec création de sens en sus, par un groupe d’industriels, en collaboration avec la dite Education nationale. 

Le système D à son meilleur. Seulement, on ne le sait pas. Même la fonction publique, les grandes administrations… sont capables de prodiges, mais elles n’en parlent pas. 

Bref. Tout une masse critique de bonnes idées, mais pas de réaction en chaîne. 

Or, cela pourrait changer. Je constate un démarrage d’actions systémiques. Des associations parcourent la France pour aider les acteurs locaux à attaquer des problèmes cruciaux, avec des méthodes simples et efficaces, et rapides !, relocalisation ou résilience alimentaire.

Ce qui est le plus surprenant est que l’on assiste à une génération spontanée d’initiatives. C’est la « France libérée », façon « entreprise libérée ». Chacun s’empare d’un sujet et se met en marche. On peut se demander s’il n’en est pas de même au sein de l’Etat. Ainsi, le SPI, un fonds de la BPI, s’est auto saisi du financement de la réindustrialisation « lourde », déserté par le capital risque – qui ne comprend rien à l’avenir, et à son financement. 

Où cela va-t-il nous mener ? « Il faut bien que je les suive, je suis leur chef », aurait dit La Fayette. C’est un conseil que l’on peut donner au gouvernement. Son rôle est probablement de comprendre ce qui se passe, et, quand il le faut, de donner le coup de pouce qui évite l’erreur. 

On a voulu un Etat stratège, il est possible qu’il soit plus pertinent qu’il soit « jardinier ». 

Comment relancer la France ?

Le précédent billet (même heure) a laissé la France dans un état préoccupant. Comment l’en sortir ?

La question qu’essaie de résoudre interpreneurs, c’est : comment, à partir de ce qu’elle est, rebâtir la France. La réponse que l’on a trouvée, ressemble, pour le moment, à ce qui suit : 

1) La France a acquis un patrimoine de savoir-faire considérable, au cours des ans. Il est local. En le combinant aux aspirations et aux technologies modernes, on obtient une nouvelle source d’innovation (cf. Amazon = gestion d’entrepôt). Pour cela, il faut que les entreprises locales, les élus, etc. s’emparent du dit patrimoine et le valorisent par des projets entrepreneuriaux collectifs. 

2) On peut rétablir le lien grande entreprise (française ou étrangère) / PME, si elles entrent en contact l’une avec l’autre dans des « clusters ». 

3) Accessoirement, le haut fonctionnaire PDG de champion a peut-être trahi sa mission, mais il obéit encore, et l’Etat continue à avoir du pouvoir sur lui, et sur son actionnaire, s’il y a de l’argent à gagner. Il peut être, en partie, rapatrié vers la France. Et ce, par exemple, à la manière chinoise : en forçant celui qui veut faire affaire avec la France à fabriquer en France et à lui transférer son savoir-faire.

A suivre.

France unique ?

A la suite des rapports des interpreneurs (billet d’hier même heure), un lecteur me demande : pourquoi serions-nous un cas à part ?

Voici ma réponse. Pour qu’elle soit facile à comprendre, j’ai « suspendu » les conventions qui veulent que l’on ne dise de mal de personne, sauf si l’on s’appelle Eric Zemmour. En effet, cela produit des formules ampoulées, incompréhensibles. Je prends le risque de la caricature. 

Je n’ai pas de réponses certaines, bien sûr, mais en mettant ensemble les travaux des « autorités intellectuelles » (MM. Tocqueville, Rosanvallon, Crozier…) qui se sont penchées sur la question, et que je lis depuis une vingtaine d’années, en les rapprochant des informations que vient de m’apporter l’enquête interpreneurs, j’arrive à une hypothèse assez cohérente. 

1) Ce qui fait que la France est unique est qu’elle est la seule au monde à reposer sur un montage théorique. Et cela remonte à l’ancien régime, selon Tocqueville. En France, on pense l’idéal. On bâtit de zéro. Ailleurs, on fait évoluer l’existant.

2) La théorie a subi beaucoup d’avatars. Depuis Vichy, ce montage théorique se traduit, en particulier, par un « modèle économique » fait de « champions nationaux » dirigés par des hauts fonctionnaires, supposés faire la prospérité nationale. 

3) C’est ce modèle, unique au monde, qui a été porté à l’absurde durant ces trente dernières années. 

4) Une première raison vient de ce qu’il était « théorique ». L’Etat, génétiquement impécunieux, n’a pas pu le financer correctement. Nos « champions » sont donc possédés par l’étranger. Mais, paradoxalement, ce n’est pas ce qui fait le problème. 

5) Le problème, c’est le haut fonctionnaire. Il a oublié sa mission et a expliqué que, pour faire le bien de la nation, son entreprise devait jouer selon les règles du marché, donc être indépendante de la contrainte étatique. Cela l’arrangeait bien : il a pu jouer ainsi au grand patron. Il est devenu un « oligarque ». 

6) Cela aurait encore pu marcher. Mais, le haut fonctionnaire n’est pas un homme d’entreprise, il est incapable d’innover, moteur du capitalisme. Il n’a qu’une stratégie : leader par les coûts, être le plus gros. Il ne jure que par les acquisitions. Or, comme il n’a aucune expérience, il achète trop cher. Nos multinationales se sont donc couvertes de dettes. Ce n’est pas les actionnaires qui doivent les rembourser, mais l’Etat. (Sous peine de voir disparaître le champion.) 

7) Il y a pire. Toutes les entreprises occidentales se sont portées à l’Est, pour profiter de bas salaires, qui leur permettaient de ne pas avoir à innover. Les étrangers ont emmené avec eux leurs sous-traitants. Pas les Français. Ce serait plus une question d’incompétence que de mauvaise volonté. Une entreprise dirigée par un haut fonctionnaire, personne d’idées et pas de pratique, est une sorte de chaos (une administration ?) où tout le monde essaie de se débrouiller. L’accompagnement qu’aurait demandé le déplacement de la sous-traitance était au dessus des forces d’une telle organisation. 

8) En conclusion, nos « champions » achètent maintenant leurs composants à l’étranger (d’où déficit des échanges internationaux) et nous exportent ce qu’ils ont produit ailleurs. Car, faute d’être innovants, ils demeurent très dépendants du marché national. Et notre tissu de PME, fait de bric et de broc, « variable d’ajustement », qui apportait à l’édifice bureaucratique la souplesse qu’il n’a pas, selon Michel Crozier, s’est retrouvé abandonné, privé de son marché. Cela, d’ailleurs, pourrait expliquer pourquoi il y a quelques décennies nous avions autant d’ETI que les Allemands. Des ETI comme Heuliez et Matra étaient des sous-traitants de l’automobile, que leurs donneurs d’ordre ont abandonné.

Est-ce exagéré ? 

Prochain billet : après le bilan, la solution.

Etat de l'économie française ?

Bilan de 3 ans d’enquête, plus de 120 entretiens, et une dizaine d’accompagnements, par l’association des interpreneurs (ici) : 

  • Le mal de la France, c’est « l’énantiodromie » : son modèle (cf. champions nationaux) a été poussé à l’absurde : il tire contre son camp. Cela se traduit par des entreprises incapables de profiter de leur créativité, qui est unique, et qui ne « chassent pas en meute ». Exception mondiale. 
  • L’exemple allemand n’est pas compris. C’est une culture du collectif qui rend tout le monde intelligent. Le modèle économique mondial change du tout au tout. 
  • La France doit sortir de ses divisions suicidaires, regarder vers l’avenir et jouer sur ses forces pour profiter de règles du jeu totalement nouvelles. Ses atouts sont « impossible n’est pas français » et un potentiel de savoir-faire, local et individuel, énorme et inexploité. La condition de succès est de trouver un mode de coopération culturellement adapté.  

Le défi de la productivité

Revirement mondial ! Les modèles sociaux occidentaux ne sont plus un handicap. Au contraire, il faut les défendre. Et pour cela, il n’y a qu’un moyen : la productivité, portée par l’innovation. Il faut faire mieux que les pays à bas coût, pour pouvoir maintenir notre niveau de vie. Voilà ce que l’on entend un peu partout, maintenant. 

Cela va poser un problème, double. Nos PME ne sont pas construites pour la performance. Performance n’appartient même pas à leur vocabulaire. Mais aussi, l’Education nationale forme des sortes d’extra terrestres, qui jugent la PME indigne d’eux. 

Or, ce que découvre l’association des Interpreneurs est que, à côté de son activité traditionnelle, généralement laminée par la concurrence et l’action des achats, la PME a développé un savoir-faire, de compensation, qui lui ouvre de nouveaux marchés. Elle a une « valeur » qu’elle ne soupçonne pas. Ce savoir-faire, unique ou presque, transforme son image. Elle devient « attractive ». Performance prend un sens : il s’agit de tirer le maximum de l’opportunité. Pour cela, elle peut faire appel à ce que la technologie a de meilleur. Et proposer à l’extraterrestre un univers digne de lui. 

Mauvais PACTE ?

La loi PACTE de 2019 voulait transformer la PME en ETI. L’argumentaire du gouvernement s’appuie sur une comparaison entre la France et l’Allemagne. L’Allemagne a beaucoup plus d’ETI que la France. Or les ETI allemandes sont très exportatrices, contrairement aux PME françaises. La loi PACTE vise à éliminer tout ce qui est susceptible d’empêcher la croissance de la PME. 

Le travail que je mène avec l’association des interpreneurs semble montrer que ce diagnostic est radicalement faux. D’abord, dans les années 90, il y avait autant d’ETI en France qu’en Allemagne ! 

L’explication de leur disparition, mais aussi du creusement du déficit du commerce extérieur français, vient, très probablement, de ce que le champion national français n’a pas emmené ses sous-traitants à l’export, comme l’ont fait les entreprises de beaucoup d’autres nations. D’où la faillite d’une partie de nos ETI sous-traitantes. Ceci ne tient peut-être pas à une question de nationalisme. Ainsi une entreprise française a été « emmenée » à l’étranger par un donneur d’ordre japonais. Il semblerait que ce soit plutôt du fait d’un moindre lien entre client et fournisseur. Dans un exemple, un donneur d’ordre français a demandé à un sous-traitant de l’accompagner en Chine. Mais, une fois là, celui-ci s’est rendu compte qu’il lui fallait trouver des fournisseurs locaux, ce qu’il ne savait pas faire. Dans l’exemple japonais, le donneur d’ordre avait préparé le terrain. 

Quel serait le bon PACTE ? Que nos PME reconquièrent nos champions nationaux. Des exemples que nous avons examinés montrent que c’est faisable. Cela demande probablement de commencer par amener PME et grandes sociétés à se retrouver dans des lieux communs. Puis à établir entre opérationnels des liens de confiance, par apprentissage de la coopération grâce à des projets menés en commun. Alors, l’atout de la PME est d’apporter son agilité à la multinationale. C’est à la PME d’être force de proposition. C’est à elle d’amener des idées neuves. 

Interpreneurs

L’entrepreneur Français est hyper créatif, mais il ne tire pas profit de cette créativité. Pourquoi ? Comment faire pour changer les choses ? 

Pour répondre à cette question, je me suis lancé dans ce qui est devenu l’aventure des INTERpreneurs. Interviews (62) et expérimentation, avec l’aide d’un groupe de gens compétents et sympathiques donne ceci :

  • Ma question a une réponse simple. Contrairement à ce que l’on croit, l’entrepreneur français ne veut pas créer une entreprise. Il poursuit une idée. 
  • Ce qui explique sa créativité, mais aussi qu’elle ne soit pas exploitée : ce qui n’est pas idée ne l’intéresse pas. 
  • Après guerre, la PME était une sorte de service déporté de la grande entreprise bureaucratique, donc rigide. La PME rendait flexible la grande entreprise. 
  • La grande entreprise a rompu ce contrat, en délocalisant. La PME n’a pas changé. 
  • Avec 50 ans de retard, il faut réussir un changement collectif, d’en bas. 
  • Il ressemble à ce que l’on observe dans les expériences « d’entreprises libérées » : la PME doit passer du modèle du sous-traitant à celui d’entreprise à part entière. 
  • Pour cela, elle doit s’appuyer sur ses forces culturelles : le modèle, qui nous est propre, de « l’homme de l’art ». 
  • Ne rien plaquer qui vienne de l’extérieur, ce serait rejeté.
  • Les temps sont favorables au changement. 
  • Mais pas les esprits ? Comme le montrent les expériences d’entreprises libérées, peu de gens ont réellement envie d’être libres ?
Plus de détails, ici… Et à suivre. 

Boom économique : une question de reconnaissance ?

Depuis deux ans, je mène une enquête : la PME française a un potentiel ignoré, comment le développer ? Pourquoi me poser cette question ? Si la PME décollait, les maux de notre société disparaîtraient. 

Mais aucune idée qui ressort de mon étude ne motive le dirigeant. Grande frustration. 

Mais, voilà une surprise. « Vous êtes la première personne qui me dit que je suis important« . Le dirigeant se croit un paria ! « Si j’étais aux USA, je n’aurais pas deux restaurants, mais quinze« . Pas parce que la vie des affaires est plus facile là-bas, mais parce que la société encourage l’entrepreneur à se dépasser. Et si le dirigeant, au lieu d’investir dans le développement de son entreprise, s’offrait de petits luxes, pour lutter contre la déprime ? 

Le dirigeant aurait-il besoin de reconnaissance ? Et si c’était la condition d’un boom économique ?

Autre observation : le dirigeant, comme nous tous, semble rechercher un sens « non financier » à sa vie. 

Devrait-on lui dire qu’il est le médecin de l’économie ? C’est à lui de nous sauver de la crise économique, en poussant à fond son entreprise ? Tant pis s’il s’enrichit au passage ?