Intelligence artificielle : et si, pour une fois, on était intelligents ?

Il y a un risque fort que l’on enterre l’intelligence artificielle, pour cause de grandes espérances déçues. On l’a déjà fait deux fois.

Ce serait dommage. Car l’intelligence artificielle a beaucoup de conséquences imprévues qui, en elles-mêmes, sont riches d’enseignements. Par exemple, l’intelligence artificielle semble particulièrement douée pour révéler votre hypocrisie. Vous prétendez être une belle entreprise humaniste, il ne faudra pas longtemps à l’IA pour montrer que vos bases de données sont celles d’une culture réactionnaire.

Surtout, comprendre pourquoi l’intelligence artificielle a échoué peut nous faire faire des pas de géants dans la compréhension de ce qui rend l’intelligence intelligente, et qui ne paraît peut-être pas très intelligent.

Il faut apprendre à se tromper, disais-je il y a peu. La recette de l’intelligence ?

Stupidité artificielle

C’est la stupidité artificielle qui a fait le succès de Siri, dit Luc Julia, son co créateur. Siri était aussi mauvais que ses concurrents. Mais, contrairement à eux, ses créateurs n’ont pas nié cette réalité. Ils en ont tiré parti. Ils ont utilisé les techniques dont se sert un individu qui n’est pas malin. Par exemple faire répéter la question, ou faire des réponses qui font croire que l’on a compris (et qui permettent de récupérer de l’information que l’on finira par comprendre ?).

Après tout cela réussissait très bien à la pythie de Delphes.

Et si la recette de l’intelligence était la stupidité ? C’est à dire le combat contre ses limites, qui fait trouver des idées, de contournement, « intelligentes » ?

Les ressorts de la bêtise

Quels mots cherchent-on le plus souvent dans le dictionnaire ?

Les plus compliqués !

Non. On n’emploie pas les mots compliqués, donc on ne cherche pas leur signification. Les définitions les plus consultées sont celles des mots modérément complexes, que l’on utilise un peu mais pas suffisamment pour être sûr de leur sens.

Cela illustre un de mes grands théorèmes : la vérité est évidente a posteriori.

Ce qui explique que nous trouvions les autres idiots. Soit ils en sont restés à la vérité a priori, soit c’est notre cas.

Ce qui explique aussi pourquoi, plus on est certifié intelligent, plus on a de chances d’être idiot : on se croit si fort, que l’on en reste à la vérité a priori.

Droit et subtilité

M.Obama était l’éditeur de la revue de droit de Harvard, si mes souvenirs sont bons. Ce qui en fait probablement un des esprits les plus subtils que comptent les USA.

C’est curieux que nous n’ayons plus ce type d’études en France. Nous les avons liquidées au profit de formations pour bourins. Explication ? Peut-être notre amour de l’absolu. Heureux les simples d’esprit ?

Test de Turing

Une machine sera « intelligente » le jour où on ne saura pas distinguer entre ses réponses et celles d’un être humain. C’est le Test de Turing. On pense, généralement, que c’est la solution définitive à la question de l’intelligence de la machine. Si l’on creuse un peu, on découvre qu’il y a eu beaucoup de travaux sur le sujet, et que tous ont conclu que c’était un mauvais test. (Wikipedia.) Ce test devrait être une curiosité, alors qu’il est demeuré dans notre esprit comme une vérité.

Dans les années 50, me semble-t-il, on a demandé à une audience de juger si le son qu’elle entendait venait d’un électrophone ou d’un orchestre (qui étaient cachés par un rideau). L’un a été confondu avec l’autre. Il est facile de tromper l’homme.

Pourquoi conçoit-on des tests aussi ridicules ? Pourquoi, en ce qui concerne l’intelligence, ne pas juger la machine sur sa capacité à résoudre les grandes questions auxquelles l’homme se confronte. Par exemple, comme éliminer le chômage, éviter les crises ou un développement non durable ?

Compréhension

En relisant un texte écrit il y a longtemps, je l’ai trouvé difficile à comprendre. Il m’a fallu du temps pour retrouver l’esprit de l’époque.

Un mathématicien éminent me disait quelque chose d’approchant. Lorsqu’il lit un livre de maths, même sur un sujet connu, même relativement élémentaire, il a besoin de commencer par parcourir avec beaucoup de soin ses premiers chapitres.

L’écriture ou tout autre jeu de symboles ne semblent pas parler d’eux-mêmes. Ils provoquent des sortes d’associations avec l’expérience. Le haïku, confirmation de cette théorie ?

Baisse d'intelligence

Et si l’intelligence des anciens était supérieure à la nôtre ? (Question que me pose ma lecture des dits anciens.)
Nous, nous exigeons des solutions. Des choses bien propres comme la lutte des classes de Marx. Du bien et du mal. Et si, pour les anciens, le progrès avait été dans la complexité ? la découverte d’un nouvel inconnu ? Et si c’était en se confrontant à cette nouvelle limite que leur esprit s’était élevé ? 
Notre école fait dans la masse. Elle est industrielle. Ses ouvriers-enseignants sont des tâcherons. Si elle classe, c’est sur des critères quantitatifs. Elle forme des « geeks », des ploucs de l’intelligence. Et si nos ancêtres avaient eu la capacité de reconnaître et de développer l’intellect de qualité ?

De l'effet miraculeux des notes

Un phénomène n’arrête pas de m’étonner. Et ce depuis que je l’ai découvert chez mes étudiants. C’est la puissance des notes. Sans note, encéphalogramme plat, ou presque. Aucune compréhension. Et aucun respect ? (Je sens le : « je ne comprends pas, donc c’est idiot ».) Avec note. Le miracle. L’étudiant cherche ce qui vous fait plaisir, et vous le ressert. Avec un peu de chances il s’en souviendra un jour. Il commencera alors sans doute par se dire que vos manies étaient fort ridicules. Puis, finalement, pas tant que ça.

Et voilà une théorie. Lorsque l’élève devient homme, il se croit certifié intelligent. C’est dorénavant lui qui juge. Et il juge mal tout ce qu’il ne comprend pas. Parce qu’il n’a pas fait l’effort suffisant pour le comprendre. C’est là qu’être noté lui serait utile. 
Et voilà l’enseignement que je tire de cette édifiante histoire. Le cerveau ne marche pas de lui-même. Il a besoin de conditions favorables pour cela. D’une forte « anxiété de survie ». La crise rend intelligent.

(Curieusement, je crois que ma génération n’était pas aussi sensible aux notes que celle des jeunes actuels. Mon expérience, par exemple, me montre que je n’étais pas prêt à tout pour me faire bien voir. J’étais d’ailleurs dans une logique de contestation. Mais, quand je suis né, le chômage n’existait pas. Ça change beaucoup de choses.)

On ne naît pas intelligent, on le devient

J’ai dit que l’on ne naissait pas ingénieur, qu’on le devenait. Je me demande s’il n’y a pas là une des caractéristiques éternelles de notre pays. Celle qui explique la résistance des privilèges. Nous croyons que nous naissons élus. L’Ancien régime le disait, les grandes écoles l’ont confirmé.
Une croyance longtemps solidement établie chez nous a été que les grandes écoles sont une forme de test d’intelligence. Et que les gens intelligents ont tous les droits. Je ne sais pas trop ce que signifie intelligence, mais je crois que si c’est une vertu ultime non seulement elle se construit, mais encore elle est en construction permanente. L’homme doit être éternellement un « jeune con », qui se transforme en se tapant la tête contre les murs. Lorsqu’il devient un « vieux con », qu’il n’a plus que des certitudes, son histoire est finie. C’est un réactionnaire.
Je me demande d’ailleurs si cet art de la tête contre les murs n’est pas ce que nous appelons « le travail ». Car travailler, au fond, c’est vouloir dominer un environnement qui cherche à faire de nous de vieux cons, des robots qui serrent des boulons sur une ligne d’assemblage. Le propre de l’homme n’est peut-être pas le débat démocratique, comme le dit Hannah Arendt, mais, plutôt, cette volonté de se libérer de l’aliénation. Contrairement, aussi, à l’opinion d’Hannah Arendt, le combat n’est pas gagné une fois pour toutes, il est permanent. « La condition de l’homme (moderne) » , c’est un espace de confrontation, qui permet à l’individu de se transformer, sans cesse. Et c’est ce mouvement de ludion, de la caverne à la lumière et retour, qui est nécessaire à la participation au débat politique.

Ce qui m’amène à un autre différend avec Hannah Arendt. Elle semble ne pas aimer le travail. Il fait de l’homme une « bête de somme », dit-elle. Mais n’a-t-elle pas passé sa vie à travailler ? A décortiques l’œuvre des philosophes, à donner des cours, et à écrire des livres ? En fait, il est possible qu’il y ait deux types de travaux. Celui qui « rend libre » (comme disaient les camps de concentration), et celui qui abêtit. Que le travail tombe dans l’un ou l’autre camp dépend probablement à la fois des conditions dans lesquelles il s’exerce (le camp de concentration abêtit massivement) et de l’individu lui-même (Hannah Arendt me semble avoir fait preuve de beaucoup plus de liberté que Sartre, à qui je dois pourtant le thème que je développe : Sartre est resté un diplômé, il n’est jamais devenu un philosophe, et encore moins un homme d’action).

Je débouche ainsi sur la question sur laquelle s’est achevée la vie d’Hannah Arendt : la capacité de juger. Et si elle n’était rien d’autre que cette aptitude à se libérer ? Aptitude qui n’est pas intrinsèque, mais qui profite d’une accumulation d’expériences et de réflexions ?

(Mes propos se réfèrent à La condition de l’homme moderne, d’Hannah Arendt, et à sa biographie.)