Dreyfusard de la rigueur intellectuelle

Serais-je le dreyfusard de quelque-chose ? me suis-je demandé en entendant parler de Pierre Vidal-Naquet.

Peut-être de la rigueur intellectuelle. 

La rigueur intellectuelle est la victime de notre temps. Il n’est plus question que de croyance. Même une question aussi importante que la transition climatique n’est pas traitée de manière rigoureuse. Toute critique est interdite. Pour ébranler la doxa (par exemple le mythe de la perfection des laboratoires), il faut quasiment une catastrophe. 

Comment en est-on arrivé à vivre sous la dictature d’idées qui ne semblent pas même avoir été pensées ? Je soupçonne un effet pervers de l’individualisme poussé à l’extrême. Lorsque le lien social se distend, la régulation des membres de la société perd en précision. Paradoxalement, les intellects les plus frustes, peut être parce qu’ils sont les plus résistants, font l’opinion. Comme je le disais dans un billet précédent, l’isolement de l’individu produit un effondrement de l’intelligence collective. 

Comment devenir intelligent

Au début de l’histoire de ce blog, une amie, ancienne éminente journaliste, avait trouvé un jeu : elle m’envoyait une nouvelle et, quasi immédiatement, je publiais un billet en réaction. A ce rythme, ce blog produirait probablement une dizaine de billets par jour, et peut-être plus !

Ces dernières décennies, on a entendu dire que l’être intelligent était, en quelque-sorte, sorti de la cuisse de Jupiter. Il pensait seul et n’avait besoin de personne. 

Et s’il était bien plus intelligent de ne pas penser seul, quelle que soit son intelligence, mais, plutôt, de chercher l’environnement qui est le plus apte à vous stimuler ? Et si l’existence d’un tel environnement expliquait pourquoi, par exemple, la France a, au cours de son histoire, parfois eu du génie ? (Et pourquoi elle n’en a plus ?)

L'intelligence est-elle systémique ?

Petit à petit, étude après étude, on nous explique que nous avons subi des réformes qui ont donné le contraire de ce que l’on en attendait. La dernière en date est la réforme des régions de M.Hollande, qui a augmenté la centralisation, la rigidité bureaucratique, les coûts de fonctionnement de l’Etat… 

L’explication du phénomène s’appelle « pensée simplifiante », selon Edgar Morin. Paradoxalement, les grands esprits qui nous gouvernent ne comprennent pas que nous vivons dans un monde « complexe ». Et que la complexité met en déroute leur « bon sens ». 

Voilà pourquoi notre élite est l’objet de la risée populaire : elle est bête. L’intelligence serait-elle systémique ? Après tout, c’est ce que disent bien des cultures. Par exemple le Tao, qui est comprendre le « mouvement des choses ». Le Wuwei, le non agir, c’est obtenir ce que l’on désire sans effort. 

Le paradoxe de la situation est que tout ceci est la faute de notre Education nationale, qui, comme le dit Edgar Morin, enseigne et sélectionne la pensée simplifiante.

(D’ailleurs le QI est une mesure de pensée simplifiante.)  

Intelligence et mathématiques

Le hasard m’a amené à regarder la fiche wikepedia d’un criminel, qui a terrorisé l’Amérique, à coups de colis piégés, durant plusieurs décennies. On apprend qu’il a un QI exceptionnel (167), et qu’il a été un mathématicien hors pair. Mais il semble n’avoir jamais réussi à s’adapter à la société. 

Son comportement m’a fait penser à celui d’Alexandre Grothendieck, un mathématicien admiré, et qui, lui aussi, ne semblait pas très bien comprendre la société. Et même paraître particulièrement idiot lorsqu’il exprimait une opinion qui ne concernait pas les mathématiques.

Qu’est-ce qu’être intelligent ? Est-ce comprendre ce que personne ne comprend, mais ne pas comprendre ce que tout le monde comprend ? 

Je me souviens avoir disserté sur la question, dans une sorte de prémisse du « grand oral », en seconde. Alors, j’étais parti de l’idée que l’intelligence était la capacité à comprendre (ce qui est la définition du dictionnaire). Il me semble avoir dit que j’eusse préféré qu’intelligence soit entendue comme capacité à décider, correctement. 

En tout cas, j’avais tenu trente minute sur le sujet, sans que mon professeur ne pense à me rappeler que l’exercice ne devait durer que dix minutes. 

En tout cas, comme pour le terme « mérite », on voit ici le danger de la dérive des mots. Certains mots acquièrent une connotation favorable, puis, ils dérivent jusqu’à faire porter cette connotation à une caractéristique qui ne la mérite pas. Voilà qui explique pourquoi Confucius accordait de l’importance au sens des mots, et que l’on ferait peut-être bien de suivre son exemple ? 

Qu'est-ce que l'intelligence ?

Qu’est-ce que l’intelligence ? D’ordinaire, on répond « le QI », la capacité à résoudre des équations, la « raison ».

Mais n’est-il pas plus intelligent d’être un navigateur au long cours, qui finit par « comprendre » les éléments ? Ou un Pygmée, dans la forêt vierge ? D’ailleurs, la nature n’est-elle pas, elle-aussi, intelligente : car les espèces animales ou végétales font comme le Pygmée : elles semblent comprendre les règles d’un univers hyper complexe (et dangereux) ? Les araignées de ma maison n’ont-elles pas compris comment se rendre invisibles ?

Depuis l’antiquité, on a remarqué que les gens à gros QI ne savaient pas faire ce qui était évident pour les autres. Cela n’est-il pas aussi vrai pour toute la société ? Un excès de raison fait perdre « l’intuition » de la complexité ? Serait-ce la cause de l’impression que notre développement n’est pas durable ?

(Le comble du QI semble Descartes. Pour lui l’animal est une machine, et l’homme façonne la nature, il lui impose ses lois. Descartes est le père de l’intelligence artificielle ?)

Intelligence dans la nature

L’intelligence est-elle le propre de l’homme ? Un anthropologue enquête. Il parcourt le monde à la rencontre de témoins, chamans ou scientifiques. Et, en bon anthropologue, il n’a pas peur de payer de sa personne. Il va jusqu’à absorber les drogues hallucinogènes des chamans, histoire d’entrer en communication avec la nature.

Mais qu’est-ce que l’intelligence ? Il tire de son enquête une définition difficilement traduisible : le « chi-sei » japonais. Il semble signifier savoir-faire, c’est à dire savoir résoudre les problèmes que la vie nous pose. Une autre définition est : « comportement adaptatif qui varie au cours de la vie d’un individu ». Einstein aurait dit « la mesure de l’intelligence est la capacité à changer ».

Longtemps, les scientifiques ont pensé que seul l’homme n’était pas une machine (et encore ?). Mais, preuve d’intelligence ?, ils ont changé d’avis. Seulement, pour cela, ils sont prêts à faire quelques effroyables expériences, sur les insectes, justifiées par des considérations anthropomorphiques.

Plus ou moins bien définie, l’intelligence paraît une propriété de tout ce qui constitue la nature. Seulement, les comportements adaptatifs, en général, n’obéissent pas aux mêmes mécanismes que chez l’homme : pas besoin de cerveau pour être intelligent. D’ailleurs, lorsqu’on lit les exploits mystérieux dont sont capables les plantes (qui « agissent comme un cerveau »), les insectes ou même des êtres unicellulaires, on peut se demander si le cerveau est une aussi bonne affaire qu’on le pense.

Finalement, une question m’est venue en tête. N’y a-t-il pas une forme d’intelligence des écosystèmes ? Voire de l’univers ? C’est à dire que « tout » serait une forme de cerveau. Un système auto adaptatif. Ce qui expliquerait, justement, ce qui paraît mystérieux dans le pouvoir de pénétration de l’intelligence individuelle.

Zéro d'intelligence collective ?

Ce qu’il y a de surprenant dans cette épidémie, c’est que tout le monde fait la même chose. Par exemple, journaux, assurances, Unicef… envoient à peu près le même type de message, généralement en cherchant à être utile et à consoler. Mais cela fait beaucoup de messages. A tel point que j’ai l’impression que, pour se protéger de l’anxiété, beaucoup de gens se tiennent loin des informations.

Surtout, du gouvernement au sans-grade, tout le monde semble avoir les mêmes idées, le même niveau de réflexion.

L’hôpital semble être parvenu à s’auto organiser (paradoxalement, en éjectant ceux qui étaient supposés le rendre performant !). Mais pas le reste de la société. C’est même le contraire qui s’est passé : en nous renvoyant chacun chez nous, le virus a démantelé ce qui nous rend collectivement intelligents : la société qui nous assigne à chacun une spécialité.

L'intelligence ne peut pas comprendre la vie

Bergson : « L’intelligence est caractérisée par une incompréhension naturelle de la vie. » (Emprunté à France Culture.)

L’intelligence crée des « modèles », des règles, et, parce que nous croyons savoir ce qu’est la vie, le moment en cours, la personne en face de nous… nous passons à côté, car la vie est création permanente.

J’ai repéré cette phrase, parce que je venais d’en arriver à cette conclusion. Quand je regarde tout ce à côté de quoi je suis passé, il me semble que la raison en est là. L’événement était unique. Il aurait fallu être capable, non seulement de prendre conscience des idées reçues qui surgissaient à l’instant, mais aussi de les contredire, et d’avoir la présence d’esprit de concevoir une possibilité nouvelle. (Compliqué et jamais certain…)

C’est probablement ce que Bergson pensait trouver chez le mystique.

Les secrets de l'intelligence artificielle

Quand on regarde comment fonctionne un réseau neuronal, le cheval de bataille de l’Intelligence artificielle, on constate qu’il cherche une sorte de « signature » du phénomène qu’il étudie. Il veut le ramener à une logique simple.

Cela explique peut-être ce que l’on juge être ses erreurs. En effet, que va percevoir un Allemand de la culture française ? Que c’est l’anarchie, tout est permis. Et un Français de l’Allemagne ? Que l’on y est   piloté par des normes. C’est effectivement juste, ils ont compris l’essentiel des cultures concernées, mais s’ils en restent là, ils en seront exclus brutalement.

En fait, tout ce qui fait l’intelligence d’une société, ou d’un homme, est ce qui est au delà de l’évident. Tout ce qui s’explique par une règle devient bête, ne vaut plus rien. « Aime et fais ce que tu veux » ? Tant que la machine ne saura pas aimer, elle ne sera pas intelligente ?

Humanité de l'intelligence artificielle

On me racontait l’histoire suivante. Quelque part en Asie, on dresse l’Intelligence artificielle à reconnaître une foule, de façon à ouvrir certaines portes aux bons moments. Or, un jour de grand afflux, dû à un grand événement, les portes restent fermées. On ausculte la machine. On découvre qu’elle a repéré une pendule, et qu’elle a constaté que les foules se présentaient à certaines heures. Du coup elle a appris qu’il fallait ouvrir les portes à ces heures.

Je dois avouer que j’ai pensé que c’était un comportement intelligent…

Mais il se trouve que l’on vient de me raconter une histoire étrangement similaires. Deux chambres de commerce se livraient une guerre fratricide. Pour collecter le maximum de taxe professionnelle, elles se battaient pour attirer les entreprises sur leur territoire. Mais, il ne leur venait pas en tête qu’elles devaient oeuvrer à l’intérêt général. La CCI n’avait qu’un but dans la vie : la taxe professionnelle.

Y aurait-il quelque chose en commun entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine ? Cela pourrait être la paresse intellectuelle. Le propre de l’homme est la complexité (cf. la notion complexe « d’intérêt général »), mais, dans certaines circonstances, son cerveau tend à se mettre en veille.

L’intelligence artificielle n’aurait-elle encore identifié que cette partie de notre personnalité ?