Tolérance

La France a la particularité d’être un pays où l’on se hait. (Suite du billet publié à la même heure, hier.)

Cela est très probablement culturel. Notre enseignement, en particulier, nous serine qu’il existe à tout problème une bonne solution, et qu’elle est unique. On dit que c’est un héritage du catholicisme. 

Comment remédier au mal ? C’est la tolérance, probablement. Henri IV. 

Comment la réaliser ? Probablement par la complexité. Le monde est complexe, il n’y a pas une seule bonne solution. Pour autant, on n’est pas démunis. On peut trouver une voie dans laquelle on a envie d’aller, à condition de mettre à contribution le talent de la société, « l’intelligence collective ». 

Au fond, la tolérance est ce que n’a pas su réussir la troisième République, en particulier Clémenceau et Jaurès. Certes on s’y affrontait, on y parlait brillamment, mais pour abattre l’autre. Cela a débouché sur un régime faible et instable, qui s’est fait balayer par les Nazis. 

Or, il n’y a pas de tolérance, s’il n’y a pas admiration de l’adversaire, justement pour son art et sa pugnacité. Deux militaires s’entre-tuant sont peut être plus tolérants que deux Français modernes. 

Le QIC et la société idéale ?

Méthode Aristote : le bien est le « juste milieu » entre les deux extrêmes du mal. Peut-on trouver la bonne organisation sociale, entre la société d’individus et la bureaucratie ? (Précédents billets.) 

En tout cas, il semble qu’il y ait un certain nombre de dangers à éviter, d’où un début de table de la loi :

  • Eviter une spécialisation de la société, qui donne la possibilité à certains d’exercer une domination sur les autres. Condorcet avait peut être vu juste en prônant une formation qui ne cherche pas la spécialité mais apporte des bases qui permettent de s’adapter rapidement à telle ou telle position. (Ce qui est le principe, pour l’entreprise, du « juste à temps ».)
  • Une certaine solidité du lien social, qui évite la crise de folie à la société. Comme dans la théorie de Maslow, il semble que ce soit l’environnement immédiat de l’individu qui permette à son talent de s’épanouir. 
  • Une exposition permanente à la réalité et au petit risque, qui force l’individu à avoir besoin de l’aide de la société, et qui permette au lien social, par un exercice continu, de se muscler. Ce qui est le meilleur antidote contre les « véritables crises », qui demandent à la solidarité un entraînement préalable.

Alors, y aurait-il un QIC, quotient d’intelligence collective ? Peut-être un indicateur d’isolement. Isolement de l’individu par rapport aux autres individus, d’une part, et isolement de la société par rapport à la nature, de l’autre. Un haut QIC correspond à un faible isolement. 

Exercice d’application. Notre société a probablement un bas QIC. En effet, l’après guerre a construit une société de l’artificiel, où l’homme était « maître et possesseur de la nature ». Cela a probablement créé une crise d’individualisme : tout est permis. Et maintenant ? Pas le choix : retrouver un haut QIC ou périr ?

Quotient d'intelligence collective

Un jour, un curé m’a posé une question inattendue : comment je voyais l’après mort. Comme parfois, lorsque l’on n’est pas préparé, j’ai émis quelques idées surprenantes. 

J’ai répondu que ce qui me faisait vivre, c’est un phénomène curieux, que je rencontre de temps à autres. Par exemple dans les entreprises en difficulté. Ce qu’il faut faire est évident, et, pourtant, non seulement personne ne le fait, mais chacun se comporte stupidement et criminellement. C’est probablement ce que la théorie des jeux appelle « dilemme du prisonnier » et Hannah Arendt, « banalité du mal » : la rationalité individuelle produit un désastre collectif. Il peut alors arriver que tout change. Un grand mouvement d’ensemble. Chacun se révèle étonnant. Il participe à une transformation extraordinaire, en lui apportant, humblement !, une contribution inattendue, dont il était seul capable. L’attitude des uns vis-à-vis des autres change : d’hostilité, elle passe à admiration. Et même à une forme de crainte : serais-je à la hauteur ? En particulier, l’aristocrate du diplôme découvre que la supériorité qu’il croyait détenir n’est rien. Il devient sympathique. 

Pascal n’avait rien compris. L’infini du bonheur est aujourd’hui. Il ne faut pas lui sacrifier l’illusion du paradis. 

Il n’y a pas que dans les entreprises que frappe la grâce. Je me souviens aussi de la transformation de mon équipe d’aviron. Il y eût bien plus que la découverte des « autres », l’émergence de quelque chose qui « transcendait » l’équipe, peut être « le bateau ». Quelque-chose qui avait une existence indépendante des rameurs, que l’on sentait, et qui guidait notre comportement. Quelque-chose qui nous a permis de régler un problème qui déroute la rationalité des ingénieurs : la vitesse d’un bateau est fonction de son équilibre, à son tour fonction de la hauteur des mains des rameurs. Mais si vous voulez ajuster vos mains, il faut tenir compte des réactions des autres ! Eh bien quand on est dans une équipe, on ne pense plus aux autres, on découvre que « l’ensemble » a, justement, un comportement d’ensemble. 

Après guerre, les scientifiques ont rêvé de créer une science des sociétés qui rendrait les folies humaines impossibles. Et si l’on pouvait mettre la société en équation et trouver un indicateur qui mesure son intelligence ? L’ingénieur pourra-t-il prendre sa revanche ? A suivre.

Plus de maisons individuelles

Je lisais que je ne sais quelle autorité affirmait que la maison individuelle était une hérésie. Or, c’est l’aspiration d’une majorité, de plus en plus majoritaire, de Français. D’ailleurs, est-ce bien prudent, une vie de « cluster » au temps des épidémies ? 

En fait, cela illustre une théorie d’Edgar Schein. Pourquoi autant de conflits ? Parce que nous ne nous comprenons pas. Et nous ne nous comprenons pas parce que notre discours n’est que la résultante d’hypothèses implicites dont nous n’avons pas conscience. Or, chacun a ses hypothèses propres. 

Dans ce cas, on peut imaginer que l’autorité est obnubilée par le réchauffement climatique et par la réduction de la consommation d’énergie. Un Gilet jaune, lui, serait peut-être obnubilé par le désir d’avoir sa petite famille dans sa petite maison, et de ne pas payer trop cher l’essence qui lui permet d’aller au travail. Car il a de petits revenus. 

Comment se comprendre ? Suspension. Ne pas réagir brutalement à ce que dit l’autre. L’écouter, décrypter sa logique. Quand les logiques sont claires, il y a toujours moyen de s’entendre. 

La soutenabilité : une question de réveil ?

Il y a des gens intelligents, en France, me suis-je dit en écoutant une conférence de France stratégie. (ici

On y parlait de « soutenabilité ». Je retiens qu’il s’agit maintenant de sortir de l’idée fixe du zéro risque, pour comprendre que le risque est inhérent à la vie, la crise est un révélateur. Il faut concevoir la vie comme un changement permanent. Remarquable exemple de Romorantin, où l’on a construit en zone inondable, en faisant jouer, comme sait le faire la Hollande, la « régulation naturelle ». (Principe qui a permis à cette dernière de ne pas connaître d’inondations meurtrières, cet été, contrairement à l’Allemagne et à la Belgique.) Ce qui a demandé à l’architecte du lieu de faire de la « maïeutique », d’établir un dialogue entre « parties prenantes » aux intérêts initialement contradictoires. 

Et il semble que ce soit la voie de l’avenir : des acteurs locaux qui parlent ensemble et conçoivent, effectivement, des projets « durables » et « résilients », en particulier parce qu’ils sont capables de s’adapter à l’imprévisible. La fameuse intelligence collective. 

Il faut aussi trouver le moyen de conserver l’expérience et le savoir-faire à long terme. Une question qui se pose actuellement. Car il semble que l’on hérite d’une situation préoccupante. Réhabiliter les cités minières du Nord, par exemple, c’est 3md€. Beaucoup d’infrastructures, construites après guerre, sont en fin de vie. Or les crises ont un effet cumulatif, façon goutte d’eau. Il faut identifier les « vulnérabilités », présentes dans tous les territoires (par exemple les zones de chômage élevé), et, à chaque fois, chercher avec les multiples acteurs locaux, régionaux et nationaux la solution au problème qu’elles posent, qui est toujours spécifique. 

Ce qu’il faut réparer avant tout, c’est le politique. Il y a besoin d’une vision et de projets à long terme, en particulier d’un plan national d’aménagement du territoire. Or la politique est un chaos, à la fois dans le temps, l’élu démontant ce qu’a fait son prédécesseur, et dans l’espace, les initiatives du gouvernement entrant en conflit avec celles des collectivités (notamment). 

Tout cela donne un peu l’impression que l’on a vécu des années folles, sur les acquis du pays, et que le navire n’avait plus de pilote. Les marins et les passagers ont l’air de commencer à s’agiter. Parviendront-ils à le sauver ?

Faut-il être oisif pour penser correctement ?

Les philosophes grecs semblaient penser qu’une vie devait commencer par l’action et se terminer par la méditation, ce qui demandait d’avoir les moyens de l’oisiveté. La vie idéale était celle de Montaigne. 

Est-il impossible de réfléchir lorsque l’on travaille beaucoup ? Je me souviens d’une discussion entre un polytechnicien et un anthropologue, dans laquelle le premier tenait des propos, sur les hommes, d’un simplisme qui rappelait les théories du complot dont il est tant question aujourd’hui. Il est probable que s’il avait pris un peu de temps pour réfléchir au sujet de la conversation, il aurait changé d’opinion. 

Malheureusement, comme le montre le cas de Montaigne, il faut une vie pour réfléchir. Car la pensée se construit, petit à petit, étape par étape. Si l’on en croit Confucius, c’est à 70 ans que l’on atteint un semblant de maturité. 

Est-ce grave de ne pas avoir le temps de construire sa pensée ? Nous pensons collectivement. Au fond, la société nous demande seulement de bien faire notre travail. Le reste n’est que conversation de salon. Sauf lors des crises ? L’homme malheureux fait alors usage de sa pensée simpliste ? Et, à ce moment, on peut craindre le pire ?

Qi collectif

 Qu’est-ce qui fait « l’intelligence collective » dont on parle tant ? Et surtout comment devenir « collectivement intelligents » ?

« Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin« . Considérons l’UE. Faible, car divisée. Petit QI collectif. La France révolutionnaire a, d’ailleurs, mis en pièces l’Europe, jusqu’à ce que cette dernière s’unisse. 

La mesure du QI collectif, c’est l’équipe. Un ensemble d’individus est bêtise, une équipe est intelligence. 

La première chose à faire, en France, est de refaire équipe ? 

(Encore plus intelligent, la devise d’un de mes collègues est « faire ensemble autrement« .)

Honnête information ?

Notre information s’améliorerait-elle ? Il semble que le doute soit désormais permis et que l’on ait moins peur qu’il ne suscite la théorie du complot. 

Ainsi, peut-on lire que l’on n’est pas certain qu’être vacciné permette de ne pas être un « porteur sain » (ce qui aurait un effet pervers : les vaccinés ne prenant plus de précautions…), on parle des effets secondaires du vaccin, et l’on dit qu’il y a peu de chances que la vaccination arrête (totalement) l’épidémie. (Les questions du Monde.) Les journalistes font enfin un travail de journaliste : pour répondre à nos questions, ils enquêtent…

« Intelligence collective » : le meilleur des vaccins contre une épidémie ? 

Intelligence collective

Qu’est-ce que l’intelligence collective ? Ce qui nous manque, c’est pourquoi on en parle tant ! 

Quand tout le monde pense de son côté, nous sommes, collectivement, idiots. D’autant que nous avons peu de temps pour penser. C’est une conséquence, imprévue, du libéralisme, qui veut une société d’individus. Plus de géants sur les épaules de qui s’assoir. Sans compter que nous nous sommes donnés, pour penseurs, des « diplômés », pour qui penser signifie saisir l’idée qui est dans l’air. (La bonne façon d’avoir de bonnes notes à l’école.) 

Et la sagesse des foules ? Mystérieux. Peut-être cela ressemble-t-il à ces ordinateurs en réseau, qui travaillent, quand leur tâche ordinaire le permet, à la résolution d’un problème global, en équipe ? Il faudrait que chacun d’entre-nous ait un minimum d’entraînement à la rigueur intellectuelle, et que nous entrions, quand nous en avons le temps, dans des réflexions planétaires ? Autre idée ?