Principe de raison

Le principe de notre société est peut-être bien la raison. Et cela a des conséquences imprévues.

La raison, c’est le projet des Lumières. L’esclavage, c’est croire à des idées fausses, des coutumes. La liberté, c’est savoir utiliser correctement son intellect, pour ne pas se faire piéger. Or, l’intellect s’éduque. Un des grands projets de notre République est peut-être dans ces phrases.

Maintenant, les conséquences imprévues. Dans ce modèle, c’est l’Education nationale qui décide de notre liberté. Lorsqu’un instituteur, un enseignant, un examen ou un concours décide de notre sort, il juge si nous sommes capables de penser ou non, d’être libres ou non. Lourde responsabilité…

Platon, le philosophe par excellence, déjà, croyait qu’il y avait des gens qui pouvaient penser (lui) et d’autres, le peuple, non. Pour diriger ce dernier, il fallait lui raconter des fariboles. Paradoxalement, bâtir une société sur la raison amène à traiter la majorité de ses membres comme des animaux. Et à faire que les virtuoses de la raison l’utilisent non pour la cultiver, mais pour abuser leurs contemporains. L’intellectuel est le fléau de la raison. Dans un monde de raison, plus personne n’utilise sa raison !

Ce qui produit le « populisme ». Le populisme n’est pas une manifestation d’instincts animaux. Au contraire, c’est la révolte d’un peuple à qui l’on dénie la capacité de penser et qui la revendique. Mais, comme il n’a pas été formé correctement, il fait n’importe quoi.

L'intellectuel est-il un clown ?

« Le Marxisme montre au contraire que la prétendue ambiguïté de l’histoire traduit en réalité l’ambiguïté de la phénoménologie. » (Jean-François Lyotard, La phénoménologie, Que sais-je ?)

Comment peut-on dire que le « Marxisme montre » ? Comment peut-on croire que le Marxisme, ou que toute théorie, soit la vérité ?

Pourtant, tous nos « intellectuels » en ont été convaincus. Etrangement, sans qu’aucune étude un rien scientifique n’ait été faite, plus aucun de ces mêmes intellectuels ne se réclame aujourd’hui du Marxisme. Le Marxisme a été une mode. Les intellectuels, supposés représenter la raison, obéissent à des modes. Pour autant, ils ne se remettent jamais en cause. Ils peuvent dire toutes les bêtises possibles, ils ne parleront jamais de leurs figures d’autorité qu’avec stupeur et tremblements.

Mais, au fond, quelle est l’importance des intellectuels ? Qui les écoute en dehors d’eux-mêmes ? Qui s’indigne de leur irrationalité, en dehors de moi ? Certes, ils ont parfois le pouvoir. Mais, lorsque les conséquences de leurs actes sont perçues comme nuisibles, la société les éjecte.

Arpeggiata

La baroque, art constipé ? Qu’il s’agisse du protestantisme austère de Bach, ou de l’art de Louis XIV, n’est-ce pas ce que l’on en retient ? On écoute la musique baroque, parce qu’il faut souffrir pour être cultivé ? L’Arpeggiata révèle un autre baroque. Un baroque italien, et populaire. Un baroque chaud et amical.

Voilà pourquoi 68 s’est tourné vers la Pop ? Il voulait de la spontanéité. Mais l’intello n’a pas compris que c’était son esprit qui était principe desséchant ? Et qu’il devait se changer avant de changer le monde ?

Le changement selon Obama ?

Barack Obama aurait été dans le droit fil des luttes sociales du 68 américain, disait un invité de l’émission dont il est question dans mes précédents billets. L’élection de Donald Trump a marqué un recul brutal.

Mais, qu’a fait Barack Obama ? me suis-je demandé. Certes, son opposition a eu l’habileté de bloquer ses mouvements, alors qu’initialement il avait une majorité absolue. Mais il n’a pas semblé faire de grands efforts pour imposer ses idéaux. Et si M.Obama et le parti des intellectuels croyaient qu’il suffisait « d’être », de tenir quelques beaux discours, pour que le monde change ?

(« Le changement c’est maintenant » ?)

Société post intellectuelle ?

Triste France Culture ? Elle dénonce les dérives du monde, mais personne ne s’en soucie ?

A un moment, le monde semble avoir été guidé par ses idées. Et puis, on s’est rendu compte qu’il se passait des choses qui les contredisaient. Ses paroles étaient inopérantes ? Et l’intellectuel a commencé à découvrir que son prêche rencontrait le désert. L’intellectuel a deux armes. Ses idées d’abord. Mais pour qu’elles soient agissantes, il faut qu’on les croit. Ensuite, il va au secours du chaos et des luttes sociales triomphantes. Mais, là encore, rien ne va plus.

Ne faut-il pas s’inquiéter de ce qui va suivre ? La raison va-t-elle faire les frais du naufrage de l’intellectuel ?

Politiquement correct

Qui oserait discuter les affirmations féministes ? Penser qu’un régime peut être autre que démocratique ? Qu’un scientifique peut avoir des idées qui ne soient pas de gauche ?… Le politiquement correct est partout. On dit même qu’il minerait le Front national et Laurent Wauquiez, qui ne parviennent pas à s’extraire de ce cadre de pensée.

Et pourtant. Comment se fait-il que des gens comme Alain Finkielkraut soient élus à l’Académie française ? Que l’on parle de « Bobo » ?… C’est qu’il y a des forces, dans la société, qui n’obéissent pas aux idées. Les anthropologues expliquent que ce qui guide notre comportement se cache dans une sorte d’inconscient collectif, qu’ils nomment « culture ». Contrairement à ce que croit le publicitaire capitaliste, ou l’intellectuel de gauche, on ne change pas le monde par le mythe et la parole. A moins, peut-être, qu’ils ne provoquent une révolution ?

Possédés ou démons

Les démons s’appelaient les possédés. Le roman de Dostoievsky a changé de nom de mon vivant. Ces démons sont les intellectuels. Ils sont possédés par des idées abstraites qui les rendent fous et destructeurs. Ce sont des « nihilistes ». Voilà pourquoi ce roman plaisait tant à Camus. Mais ces démons sont utiles. Car, ils se chargent de nos pêchés. En se noyant, ils nous en débarrassent.

Faut-il noyer l’intellectuel ? Mais a-t-il besoin de nous ? La « destruction créatrice » de droite a une version de gauche : la dialectique de Hegel. Ce fut la grande théorie du marxisme. On amène le changement en opposant à la société son contraire. L’intellectuel se sacrifie pour l’intérêt collectif. Il se jette dans le néant pour que la société, par réaction, retrouve un sens.

(Reste la question : comment éviter que les intellectuels ne nous entrainent avec eux, ne serait-ce que par contamination ? Probablement, il faut faire un examen approfondi de leurs idées, pour rechercher les pistes de transformation, non violentes, de la société qu’elles nous indiquent. Ce qui semble être la recommandation de Hegel.)

Eric Hazan

Eric Hazan milite pour un ordre nouveau. J’ai découvert cet éditeur au hasard d’une émission de France Culture.

En conclusion de l’émission on lui a demandé quels nouveaux livres il aimerait publier. Il a répondu qu’il avait publié juste-là des gens qui affirmaient qu’il fallait supprimer le nucléaire, les prisons… Il aimerait maintenant trouver des auteurs qui expliquent ce que l’on fait lorsque l’on n’a plus d’électricité, ou que les délinquants sont dans la rue.

Notre intelligentsia se bat pour des principes. Elle ne se préoccupe pas de leurs conséquences. Et si, avec Eric Hazan, elle changeait ?

Intellectuel

« Intellectuel » est devenu une insulte. De même « qu’élite ». Pourquoi ? Peut-être que l’on reproche à l’intellectuel d’avoir une « langue fourchue ». Il se dit de gauche alors qu’il est un nanti. Et ainsi de suite. Surtout, il ne pense pas, mais utilise l’autorité de ses diplômes pour imposer ses lubies, servir ses intérêts, et dénier à l’autre le droit de penser.

Les Grecs parlaient de sophisme. C’est le détournement de la pensée, ou plutôt de la parole, à des fins personnelles. Dans une société dans laquelle la parole et les études sont l’alpha et l’omega, n’est-il pas naturel que ceux qui les possèdent les utilisent à leur profit ? Qu’en particulier, ils s’arrogent la morale, c’est-à-dire ce qui nous gouverne ?

C’est peut-être ce qui a coulé la civilisation grecque. Saurons-nous mettre la raison au service de la société, avant que nous subissions son sort ?

Vérités alternatives

Je n’avais par réfléchi à ce que signifiaient les « alternative facts » américains. Pierre Rosanvallon les explique ainsi, si j’ai bien compris : une partie de la population doute de ce qu’on lui dit. Elle pense donc qu’il doit y avoir d’autres faits que ceux qu’on lui présente.

Comme aurait dit Laurent Fabius, du FN, ce serait une mauvaise conclusion tirée d’un bon diagnostic. Il est certain que les grandes théories n’ont pas été suivies des effets escomptés. Il y avait donc erreurs de raisonnement. Pas besoin de parler de la guerre d’Irak pour le constater.

Au lieu de railler ceux qui ne savent pas manier la parole, les virtuoses du verbe feraient bien de s’interroger sur ce qui a fait dérailler leur pensée. Exercice professionnel sain. Et qui éviterait aux premiers de tomber dans les bras de charlatans.