L'intellectuel est-il un sadique ?

Une biographe de Sade (Les chemins de la philosophie, France Culture) présentait la première affaire qui a valu à Sade de la prison, différemment de ce que l’on trouve dans wikipedia. En substance, une mendiante s’évade d’une maison de plaisir de Sade, et l’accuse de l’avoir maltraitée. La famille de Sade intervient auprès de la justice (et rémunère la mendiante), pour étouffer l’affaire.

La biographe expliquait, qu’en ces temps, il était d’usage que les femmes pauvres se prostituent, et que flageller une prostituée ressortissait aux pratiques érotiques du meilleur monde. En disant que Sade avait dépassé ces bornes, la femme avait calomnié le marquis, qui, d’ailleurs, avait profité d’un non lieu de la justice. Elle poursuivait en montrant à quel point le marquis avait été un homme charmant, aimé des femmes.

Et les droits de la femme ? Et les droits de l’homme ? Cette intellectuelle, dans d’autres circonstances, ne s’en serait-elle pas émue ?

Ce qui est frappant chez l’intellectuel, c’est son alignement sur les valeurs de l’Ancien régime. S’identifie-t-il au noble, parce qu’il était libre ? Il était au dessus des lois, il ne suivait que son bon plaisir ? L’intellectuel, même académicien, même ministre, s’estime un « marginal ». L’ennemi de l’intellectuel, c’est le peuple, et les lois ? Ce en quoi il diffère du noble. Comme on le lit chez Boni de Castellane, Tocqueville ou d’autres, le noble considérait qu’il appartenait à un écosystème dans lequel tout le monde avait sa place, ce qui signifiait des devoirs.

Soljenitsyne et Chalamov

Soljenitsyne et Chalamov, deux écrivains du Goulag. (France Culture en parlait, il y a peu.) Chalamov me semble avoir eu un talent exceptionnel.

Vies tellement effroyables qu’elles sont inconcevables.

De l’utilité de l’intellectuel ? Vous l’expédiez dans un camp, il produit une oeuvre d’art, et un témoignage ?

Mais, faut-il croire, avec Staline et Mao, que les intellectuels ne raisonnent juste que dans les Goulag ? Au moment où Sartre se demandait comment penser après un génocide, il faisait l’apologie du stalinisme, d’un crime contre l’humanité…

Michel Houellebecq : l'intellectuel est un réactionnaire honteux ?

France Culture fait beaucoup de battage pour le dernier ouvrage de Michel Houellebecq. Il mobilise même des universitaires pour étudier l’oeuvre. En voilà un dont le génie aura été reconnu de son vivant.

Curieusement, les opinions de Michel Houellebecq et de France Culture sont opposées. Il en est d’ailleurs de même pour Clint Eastwood, qui est adoré des intellectuels français, alors que c’est un ultra-Trump.

Application d’une théorie dont parle Edgar Schein ? Nos actes diffèrent de nos paroles, parce qu’ils sont guidés par des « hypothèses fondamentales » inconscientes, qui viennent de notre culture. L’intellectuel serait-il un réactionnaire dans l’âme ?

Ère du doute

La société humaine semble évoluer dans un sens qui est unanimement décrié. N’est-ce pas étrange ?

Les classes communicantes sont totalement coupées des préoccupations du reste de la société. Voilà tout. Plus curieux : elles pensent d’une même voix. Elles peuvent avoir des intérêts divergents, mais elles ont les mêmes valeurs. Or, elles sont supposées être des classes instruites, scientifiques. Or, la science, c’est le doute. C’est le moteur de la découverte, et de ce que l’on a appelé jusque-là le progrès.

Pour que la société se réconcilie avec elle-même, il faut qu’elle réapprenne à douter ?

Année Trump

Dans ma jeunesse, il y avait le sentiment d’une marche vers la vérité. L’avenir dirait ce qui était juste ou non. L’homme, en particulier scientifique ou ingénieur, se devait d’apporter une contribution à ce progrès.

Aujourd’hui, on ne sait plus même si la notion de vérité a un sens. Dans cette affaire, il semble que l’intellectuel ait joué les premiers rôles. L’intellectuel, comme force politique, serait apparu avec l’affaire Dreyfus, si l’on en croit Michel Winock. Ce que j’ai lu sur elle me fait penser que ce n’était pas une question d’antisémitisme ou de justice, mais de vérité. L’intellectuel défendait la vérité, quelle qu’elle soit. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Son combat est celui du bien. Mais, la raison du plus fort est toujours la meilleure. Et cela, il n’est pas certain qu’il l’ait prévu…

Yves Montand

1945, Yves Montand chante Luna Park. C’est un compagnon de route du Parti Communiste. Donc sa chanson, comme beaucoup de ses succès de l’époque, parle du prolo. Mais, c’est surtout un cri d’amour pour la culture américaine. D’ailleurs, Montand sera bientôt aux Etats Unis, où il jouera le rôle d’un milliardaire. Quelle cohérence !

Ce que j’ai découvert dans une émission de radio, c’est que Montand était surtout un très grand professionnel. Un homme de petits détails. (Un Américain ?)

L’intellectuel engagé serait-il un complexé ? Incapable de comprendre quelle est sa réelle valeur, il se fait manipuler ?

Manque de confiance du Français ?

C’est étrange. Il ne fait pas bon être un penseur français en France. Avant guerre et jusqu’aux années 60, nos intellectuels ont admiré les penseurs allemands, puis cela a été le tour des anglo-saxons. La pensée française a été enterrée. Il en est de même en musique : Bach, Mozart, Beethoven, voire Wagner, ont écrasé notre production locale. Maintenant, c’est M.Macron qui veut importer chez nous un « libéralisme » conçu ailleurs, où il n’est plus persona grata.

En 40, on a appelé les Américains au secours, en 18, idem. Et ce sont les troupes du Tsar qui sont venues « libérer » la France de Napoléon. Sachant, qu’auparavant, une partie de la noblesse avait pactisé avec l’étranger (et que Louis XVI l’avait appelée au secours).

Y a-t-il quelque chose de culturel là dedans ? Notre éducation nous prive de créativité et nous rend impuissants ? Une tactique de gouvernement de notre élite, héritée du temps ou la religion était l’opium du peuple ?…

(J’entendais Hubert Védrine s’inquiéter de l’acte de repentance que M.Macron avait fait à l’endroit de l’Algérie. Il observait que la France « rasait les murs », alors que la Chine explose de contentement de soi.)

Changement et intellectuels

Depuis l’affaire Dreyfus, si l’on en croit Michel Winock, les intellectuels dominent notre société. Mais, en écoutant France Culture, je me demande si ce qu’ils disent a encore un effet sur elle. N’avance-t-elle pas sans eux ?

De même que la société a évolué sans se préoccuper de la science, elle se transforme sans plus s’intéresser aux intellectuels ? Serait-il temps de relire les traités portant sur le changement ?

68 et le Pêché originel

Une émission sur le philosophe en 68 m’a amené à réinterpréter l’histoire de notre société. Il y était dit que l’intellectuel, par nature, recherche la justice. En 68, l’injustice c’était le « petit bourgeois ». Soit, nous tous. Comme le disait Sartre, celui qui sauverait son âme serait, donc, celui qui combattrait une nature qu’il avait héritée de la société.

On chasse le pêché originel par la porte, il revient par la fenêtre ? Le pêché serait-il un mal de l’intellectuel, donc de la raison ?

(France Culture, Les chemins de la philosophie, 23 avril 2018.)

Lino Ventura, dernier des Mohicans ?

Lino Ventura ne trouvait plus de scénario qui lui allait, à la fin de sa vie. Il cherchait des « histoires d’hommes ». Mais plus personne n’avait l’expérience nécessaire. (Reportage.) Histoire d’un changement de société ?

Histoire d’immigré, aussi. Un père qui disparait, une mère qui émigre à l’étranger, pas d’études, le travail qui commence à neuf ans, et, finalement, le succès grâce à la lutte gréco romaine, puis au catch. Le cinéma, et la gloire, venant de manière inattendue. (Quoique Lino Ventura ait toujours été un très grand amateur de films.) Sens de l’honneur et aspiration à la respectabilité. Et bonheur dans l’amitié. Et homme qui parle bien mieux français que beaucoup de nos intellectuels modernes.

Comprendre Lino Ventura, c’est comprendre l’immigré ? Mais aussi que ceux qui parlent avec tant d’émotion de l’immigration sont aussi ceux qui étaient incapables de lui écrire un scénario, parce qu’ils ne savaient pas ce qu’était un homme ? et un immigré ?