On achève bien les intellectuels ?

Ce qui se disait après guerre revient à la mode. Qu’il se soit agi de philosophes comme Camus ou Arendt, du pragmatisme ou de la théorie de la complexité / systémique (la science de l’époque), il y avait accord pour penser que ce qui suscitait les catastrophes de l’histoire était l’intellectuel. La personne qui croit qu’elle trouve la vérité absolue dans sa tête. Or, l’intellectuel a maintenant tous les pouvoirs. Avec les bons diplômes, on devient PDG ou président de la république en sortant de l’école.

Faut-il se débarrasser des intellectuels? Non. D’abord parce que l’intellectuel ne tient pas à ses idées. Il en change sans arrêt. Il n’y a pas encore longtemps, tous les intellectuels étaient marxistes. Qu’en est-il aujourd’hui ? Et, d’ailleurs, pourquoi ont-ils changé d’idée ? Influencés par la masse ? Ensuite, être un intellectuel est une pathologie, semblent dire les neurosciences. La partie du cerveau liée à la raison domine. N’ayant pas de conviction, ou ayant des convictions restées à l’état infantile, l’intellectuel est incapable de décider. C’est pourquoi il est amoureux des idées. Idées des autres. Il est mal fini, donc. Ce qui ne signifie pas qu’il ne peut pas être achevé.

Haine de soi du Français

Alain Finkielkraut semble dire que la France se hait. Il me semble que c’est une erreur. Cela revient à confondre les idées de ceux qui dirigent le pays avec celles du reste de la population.

Après guerre, il nous est venu à l’esprit que la nation devait être dirigée par des gens éduqués, plutôt que par des gens sachant en diriger d’autres. Or, la culture des gens éduqués était une « contre culture ». En conséquence de quoi, ceux qui nous dirigent sont contre nous.

Mais les choses peuvent changer. Il suffit de remettre les intellectuels à leur place. Ils seront d’ailleurs certainement plus heureux dans un rôle de critique que dans celui de responsables.

(Une contre culture n’est pas une culture. Une contre culture n’a d’existence que tant que la culture à laquelle elle s’oppose existe. Une contre culture est peut-être la culture de l’adolescent qui s’oppose à ses parents, d’ailleurs. Et si l’intellectuel était simplement un enfant attardé ?
La genèse du Bobo.)

Paradoxe Levinas

Emmanuel Levinas répète que l’humanisme, c’est aller vers « l’autre homme ». Or, il a un style extrêmement difficile à décrypter. Les mots les plus importants de son vocabulaire n’existent pas dans le dictionnaire, ou ne sont pas employés conformément à leur définition usuelle. Qu’a-t-il fait pour aller « vers l’autre homme » ? En quoi a-t-il assumé sa responsabilité vis-à-vis de nous ?

Cela illustre peut-être qu’il existe deux mondes. Il y a le monde de la pensée et le monde de l’action. Chacun suit sa logique, et on pense rarement à les mettre en conformité.

(Le décryptage participe à la séduction de Lévinas, en fait. Traduire une langue mystérieuse est un plaisir en soi. Et l’effort pour ce faire réduit les capacités de l’esprit critique.)

L'art et l'idée

Dans L’homme révolté, Albert Camus dit que le concept abstrait, la production de l’intellectuel, menace la société d’anéantissement. Il pense au révolutionnaire. Mais cela ne s’applique-t-il pas aussi à l’art ?

Une décoratrice me disait qu’il n’y avait plus rien de beau, ou même de durable. Je me demande si l’art n’a pas été saisi par l’abstraction de l’intellectuel, par l’artificiel. De moyen, la technique, et l’invention de nouvelles techniques, est devenue une fin. Jusqu’à l’absurde.

Que faire ? Repartir de la réalité, dit Camus. Culture « pop » ? Pas brillant. Lestée par les concepts du marché ? Décidément, on n’arrive pas à s’en sortir ?

M.Macron et les intellectuels

Lundi dernier j’ai été surpris de constater que l’émission que je voulais écouter était remplacée par un débat entre M.Macron et les « intellectuels ». Je n’ai pas écouté mais j’ai cherché à savoir s’il valait la peine de m’intéresser à la question :

France Culture rediffusait des prises de parole de « philosophes », lors du débat. Dramatiquement insipide. Je doute que Tocqueville, Victor Hugo ou Proudhon aient tenu ce type de propos à Napoléon III. Quant aux journaux, ils n’avaient pas, non plus, grand chose à rapporter, sinon que la séance avait duré longtemps. Même Fidel Castro se serait lassé.

Comme un grand maître d’échecs, M.Macron fait des parties simultanées avec une soixantaine « d’intellectuels ». On est loin du temps de Frédérick II et de Voltaire. Qu’en déduire de l’estime que M.Macron porte à son propre QI, ou de celui de « l’intellectuel » ?

Illustre inconnu

Illustre inconnu, une des expressions de mon père. Il entendait probablement par là quelqu’un qui n’avait aucun titre de gloire mais qui était parvenu à se placer en position d’autorité.

L’expression peut être entendue différemment. Que savons-nous des travaux des gens illustres ? J’écoutais parler Alain Touraine. C’est un sociologue fameux. Probablement un scientifique important, puisque sa fille est ministre. Mais qui connaît ses idées (surtout pas moi, après l’avoir entendu parler) ? Et qui sait qu’il n’était pas du tout d’accord avec d’autres hommes illustres ? D’ailleurs qui sait que les hommes illustres ne sont pas d’accord entre eux ? Y aurait-il une forme de relativité dans la science ?

Comment devient-on illustre ? Cela obéit-il à la raison ? De même que « il n’y a pas de héros pour son valet de chambre », l’illustre doit-il être inconnu ?

Le sauvage, l'ingénieur, l'intellectuel et la machine

Les travaux d’Edgar Morin sur la complexité disent quelque-chose de surprenant. L’intellectuel, comme la machine, brasse des concepts. Il est dans un univers différent de celui de la vie, mais qui a un intérêt pour l’homme. C’est cet univers qui nous a apporté ce que nous avons appelé « le progrès ».

L’homme, quant à lui, a une « pensée complexe », ou peut-être plus justement, une « pensée sauvage ». Si son esprit n’est pas déformé par l’Education nationale, il est capable d’être heureux dans la jungle, la forêt vierge, ou sur la banquise, dans des environnements où le moindre faux pas est mortel. C’est autrement plus admirable que ce que l’on doit faire pour obtenir le prix Nobel.

Entre l’homme et l’intellectuel – machine, il y a l’ingénieur, un intermédiaire.

La crise actuelle pourrait venir de la rupture de cet équilibre. L’intellectuel a pris le pouvoir. Il veut un monde à son image, artificiel. L’ingénieur se veut intellectuel. Et l’homme est le dindon de la farce.

Jean Genet

Jean Genet a été élevé par l’assistance publique. Tout commence bien. Il est dans une excellente famille, et il est particulièrement brillant élève. Mais lorsque l’on est à l’assistance, on ne fait pas d’études supérieures. Il est placé en apprentissage. Il se révolte. On connaît la suite, mais moins qu’il ait fait l’apologie du nazisme, et de l’antisémitisme. Il est probable qu’il rejetait la 3ème République, qui lui avait refusé un avenir. Ce qui a fait son succès, ce n’est pas son talent, mais (comme pour Sade qui, lui, n’avait pas de talent), ce que l’on a cru être le rejet de notre société. Voilà qui plaisait aux intellectuels, Sartre ou Foucault. Et voilà ce que disait Ivan Jablonka, qui lui a consacré un livre, en 2004. (La compagnie des auteurs, de France Culture.)

Intellectuel et populisme

L’intellectuel, clé de lecture du monde moderne ?

Il combattait pour la société. Maintenant il combat pour son intérêt. Dans les deux cas il utilise son formidable pouvoir de communication.
Il était un opposant. Maintenant, il gouverne. Son ennemi est demeuré la classe moyenne. Hier, il était à côté d’elle, maintenant il en a la responsabilité.

Voilà ce que dit l’étude sur les « Bobos » d’un précédent billet.

Pas étonnant que la situation soit explosive ?

Penseur et intellectuels

Edgar Morin fait une distinction entre « penseur » et « intellectuel ». (A voix nue de France Culture, 1999.)

« L’intellectuel » ne pense pas. Il ne fait que répéter une opinion répandue.
Et le « penseur » ? C’est peut-être quelqu’un qui a une peur bleue d’être un intellectuel. Il se méfie, au plus haut point, de ses pensées. Alors, il construit une « méthode », qui doit lui éviter les égarements de l’intellectuel. (L’oeuvre d’Edgar Morin consiste, en partie, en une réflexion sur cette « méthode ».)

Il y a beaucoup d’intellectuels, quasiment aucun penseur. Et si « je pense donc je suis », peu de je.