Le temps et le changement

Question : « ça concerne la conduite du changement… Un des points majeurs, vu de moi, est de definir des objectifs abordables de temps nécessaire à la transformation. Un exemple typique pour moi est la transformation de la machine de vente. Dans quel timing peut on s’attendre à voir des résultats probants ? Eh bien il faut prendre en compte des aspects comme la durée moyenne du cycle de vente. Si le produit nécessite en moyenne 12 mois de cycle de vente, alors, il ne faut pas s’attendre a pouvoir en mesurer les résultats avant au moins 18 a 24 mois… J’ai vu tellement de boss de ventes se faire virer avant même la durée du cycle de vente, parce que les résultats « tardaient » à venir. Et à l’inverse, j’ai vu des nouveaux boss des ventes cueillir les lauriers qu’ils n’avaient pas semé… Ce point fait-il partie des principes de base de la conduite du changement ?« 

Effectivement, il y a là un point de conduite du changement mal traité et mal compris. Pourquoi ? Parce qu’il y a une différence de point de vue et d’expérience entre celui qui demande le changement, et celui qui le fait. Il faut du temps au second, alors que le premier veut un résultat immédiat. Du coup, j’ai rencontré beaucoup de dirigeants qui se sont fait licencier, alors qu’ils faisaient un travail remarquable. 

Pour ce sortir de cette « injonction paradoxale », il existe une technique. Il faut expliquer la dimension du changement, sa complexité, etc., puis dire comment on va résoudre le problème (étapes), et ensuite donner une série de jalons, avec critères d’évaluation, qui ponctuent le parcours. En fait, il faut signer un « contrat » entre les deux parties. 

Ces critères d’évaluation peuvent être plus ou moins « qualitatifs » (par exemple obtenir un rendez-vous avec un très grand compte exceptionnellement prestigieux). Ce qui est essentiel, et toute la subtilité de la technique est là, c’est qu’ils paraissent être des preuves fortes, quasi surprenantes, que l’on est sur la bonne voie. Il faut ensuite que l’on tienne le plan, jalon par jalon, quitte à ce qu’il y ait des « coups de théâtre », mais que l’on montre, à chaque fois, que, si le plan d’action ne peut être appliqué, on a trouvé une meilleure idée, et que l’on garde le cap. C’est le second point clé de la méthode.

Peut être plus important que la technique est de comprendre sa raison. Celui qui demande des délais invraisemblables est, lui-même, pris dans une chaîne de décision. Par exemple un fonds d’investissement a lui-même des actionnaires, et ainsi de suite. Cette chaîne de décision, très impersonnelle, ne peut pas comprendre d’arguments sophistiqués. En conséquence, ce dont à besoin l’interlocuteur de celui qui est responsable du changement, c’est d’un argumentaire simple qu’il va, à son tour, exposer aux échelons supérieurs de la chaîne. 

Français schizophrène ?

« nous avons en France plus de loix que tout le reste du monde ensemble, et plus qu’il n’en faudroit à reigler tous les mondes d’Epicurus » (Essais, Livre III, chapitre XIII.) Montaigne parle de nous, aujourd’hui ! Dommage qu’il se soit entêté à écrire d’une manière aussi incompréhensible, et en faisant autant de fautes d’orthographe par mot (c’est la phrase la plus facile à comprendre du texte). 

Le Français est convaincu que la réalité peut être décrite et réglementée. Au passage, Montaigne broie Descartes : plus on divise, plus on rend confus. Heisenberg avant l’heure. 

Le Français, quand il est citoyen, se retrouve plongé dans un univers dysfonctionnel et kafkaïen. Il fait preuve alors d’un génie, sans doute unique au monde, pour naviguer autour de règlements stupides. 

Selon les circonstances il est anar, ou totalitaire ! Français schizophrène ?

L'âge de la schizophrénie ?

Je cherche un nom pour l’ère qui s’est achevée.

L’âge de la schizophrénie ? Je lisais un article sur « l’identitarisme ». Les blancs y sont anti blancs, les hommes anti hommes, les riches anti riches, les écologistes anti humanité, les défenseurs des droits de l’homme et de la « compassion » anti universalisme, et les intellectuels sans rigueur intellectuelle ! Une science sans conscience. Comment une société peut-elle engendrer un tel phénomène ? 

G.Bateson pensait que la schizophrénie venait de « l’injonction paradoxale » à laquelle était soumise l’enfant par sa mère. Elle lui disait l’aimer, tout en le repoussant. Est-ce cela ? Ou égoïsme triomphant ? Tout est bon pour imposer ses désirs ? A commencer par le langage ? Le phénomène décrit par Thucydide ?…

Mystère. 

L'injonction paradoxale et l'ENA

L’homme politique ressemble aux animaux de Konrad Lorenz. Il réagit à des stimuli. On lui parle d’énergie renouvelable, il investit dans le renouvelable ; il y a épidémie, il met tout le monde au télétravail, sans se demander s’il y aura l’électricité pour. Hier, il décidait de campagne militaire, tout en réduisant les budgets de l’armée. 

Et si l’ENA donnait à ses élèves un cours sur l’injonction paradoxale ? L’injonction est humaine, à condition de la transcender. C’est l’exercice de la dialectique des Grecs. La contradiction montre qu’il faut poursuivre la réflexion et chercher une solution « ailleurs ». L’ENA pourrait habituer ses élèves à cet exercice de recherche. En cela elle ne ferait qu’appliquer les principes d’Aristote : la vertu est apprise. 

Confinement et harcèlement

Une psychologue me disait que le confinement est propre au harcèlement. Un certain nombre de cadres de haut niveau (en particulier des femmes ?) sont pris en injonction paradoxale entre des « petits chefs » rendus hystériques par les événements et les obligations familiales nouvelles. Cas exceptionnels ?

Que faire dans ces cas ? Le plus important est d’en prendre conscience. Il n’est pas normal de mal se trouver dans sa vie. Ensuite, il faut en parler. Et cela demeure un harcèlement : des mesures ont été prises pour le prévenir.

(L’injonction paradoxale, un des best sellers inattendus de ce blog.)

Injonction paradoxale et éducation

Qu’est-ce que l’injonction paradoxale, et en quoi doit elle être prise en compte par un éducateur ? Une question que l’on me pose. Et ma réponse :

L’injonction paradoxale est un conflit entre des injonctions contradictoires, l’une consciente l’autre non.
A l’origine de l’expression, il y a l’anthropologue Gregory Bateson, qui pense que c’est une cause de la schizophrénie. L’enfant est soumis à une injonction paradoxale, par sa mère, et ne peut s’échapper.
Dans la vie courante on ne s’intéresse pas à la schizophrénie mais à l’injonction paradoxale comme technique de manipulation. Manipulation signifie que l’on obtient quelque chose d’un être humain sans avoir fait appel à son libre arbitre. Par exemple, si vous avez peur du chômage vous serez prêt à accepter beaucoup de votre employeur. Parfois l’impossible.
Bien sûr, il y a beaucoup de formes subtiles d’injonction. La société, en particulier, nous soumet à de nombreuses injonctions inconscientes : rendre ce que l’on a reçu, le respect pour ses parents, la défense du faible, etc. Cela nous rend faciles à manipuler.
En ce qui concerne l’éducation, la tentation est grande d’utiliser l’injonction paradoxale. L’éducateur pense généralement savoir ce qui est bon pour l’élève. Mais ce dernier semble résister à son intérêt. Il est alors tentant d’utiliser des techniques de manipulation, pour son bien. (« Si tu ne fais pas tes devoirs, tu n’auras pas de dessert » dit le parent.) En particulier, l’élève français subit un puissant conditionnement à la note.
La manipulation commence d’ailleurs par le conditionnement. On apprend à l’enfant à aimer le chocolat pour pouvoir ensuite l’en priver.
L’expérience montre que la manipulation ne marche pas parfaitement. Celui qui subit la manipulation finit par en être plus ou moins conscient et développe des tactiques de défense. Mais cela ne crée pas des individus et des sociétés très saines. La schizophrénie de Bateson n’est peut-être pas très loin.
L’injonction paradoxale nous pose la question du respect et de la responsabilité. Comment, en tant qu’être humain responsable, se comporter vis-à-vis d’un autre être humain, que l’on respecte ? Responsabilité signifie, comme dans la loi française, être prêt à payer pour les conséquences de ses actes.
Tout cela pose certainement beaucoup de questions à l’éducateur. Ma pratique ne contient-elle pas une dose d’injonction paradoxale ? Comment obtenir les résultats que je désire par d’autres moyens ? Comment former des êtres humains qui sachent détecter et réagir correctement à l’injonction paradoxale, et ne pas y avoir recours ? Etc.
A mon avis, il faut se méfier de la théorie. Ce qui compte est la pratique. Il me semble, en particulier, important d’examiner ce que l’on fait tous les jours, afin d’y chercher des situations où l’on a utilisé ou aurait pu utiliser ce type de techniques. En fait, il nous arrive, finalement assez souvent, de ne pas s’en servir alors que l’on aurait pu le faire. On peut se demander pourquoi, et comment le répéter systématiquement. Un exercice utile est aussi de se demander si l’on ne s’est pas trouvé déjà en situation d’injonction paradoxale, ce que l’on a fait, ce que l’on aurait dû faire, et ce que l’on fera la prochaine fois que ce sera le cas. 

Escroquerie

Le bon escroc est honnête. Sa victime croit faire un mauvais coup. Voilà ce que dit l’observateur scientifique que cite parfois ce blog. L’escroquerie est sous-estimée. Le phénomène est plus subtil qu’on ne le croit.

L’escroquerie semble reposer sur les mêmes bases que l’injonction paradoxale, ou la dissonance cognitive. Nous avons en nous quelque chose d’inconscient que nous n’avons pas la force de mettre en cause. L’escroquerie nous suggère, implicitement, de suivre notre pente naturelle.

Ce qui est inconscient est multiple, et rarement honteux. Ce peut être, par exemple, l’amour de notre métier. Il y a une histoire fameuse qui a vu toute une population construire une route pour quelqu’un qui ne représentait rien. C’était peut-être aussi de l’abus de faiblesse : ces gens n’avaient pas de travail, mais une famille à nourrir, probablement. Ils étaient prêts à suivre ceux qui leur proposaient un emploi. Les pauvres sont certainement les premières victimes de l’escroquerie.

Ce peut aussi être la peur des rats, comme dans 1984. Ou, « plutôt rouge que mort », la peur de la mort, qui vous rend lâche. Mais aussi la peur de la vie, qui vous fera choisir la mort (les jihadistes ?). Et l’escroc est, lui-même, sujet à ce phénomène. Il raconte souvent une histoire à laquelle il a intérêt de croire. Et c’est pour cela que l’on croit en lui : nous savons assez bien détecter les gens honnêtes… Voilà pourquoi les devins n’échangeaient pas de regard de complicité, mais, au contraire, se percevaient comme des ennemis.

Morale ? Voilà qui pourrait être une question de « vertu » : la capacité à ne pas céder à nos penchants naturels, inconscients. Toute la question de la liberté est là. Ce n’est pas une affaire de contrainte physique, mais d’emprise morale. Les anciens ont consacré beaucoup de textes à cette question. Peut-être faudrait-il les relire.

(Dans la série, les « sciences de l’influence ».)

Changement d'ordre 1

Que cherche à faire le gouvernement ? Les fonctionnaires seraient victimes d’une « perte de sens », disait la radio. Depuis que j’ai lu le manifeste de M.Macron, je m’interroge. Il semble avoir une idée en tête, mais ne pas vouloir la dire. Il fait exactement le contraire de ce que je recommande à mes clients. (Ou ce qu’il veut faire lui paraît tellement évident, qu’il croit qu’on l’a compris ?)

La méprise vient peut-être de ce que, dans notre tradition, le changement est d’ordre 2. C’est un changement de système (une révolution). Mais, M.Macron veut probablement un changement d’ordre 1 : améliorer l’efficacité de la France, sans changer le monde. Il veut éliminer le chômage, en améliorant la compétitivité des entreprises. Ce qui signifie augmenter l’efficacité des organismes publics, pour qu’ils aient besoin de moindres ponctions sur le secteur concurrentiel. Si l’équilibre se refait, tout le monde se portera mieux. Pas besoin de grand soir. Aux chiottes Marx, en quelque sorte.

Seulement, il semble parti pour réformer « à la France Télécom », c’est à dire par l’injonction paradoxale. Car les conditions de vie dans la fonction publique sont mauvaises. La cause en est une désorganisation totale. On y travaille peu (ou plutôt, on respecte la loi, ce qui n’est pas le cas ailleurs), l’emploi est garanti, le salaire est relativement élevé, mais on y est usé par le dysfonctionnement chronique qui jette l’homme contre l’homme. Or, je soupçonne que le gouvernement ne cherche pas à comprendre, et à améliorer, la marche de la fonction publique. Il prétend probablement la faire changer par la pression du marché.

Je connais peu ce qui se passe chez Orange. Cependant il me semble que son dirigeant a compris l’erreur de ses prédécesseurs. Et qu’il essaie de composer avec ses employés. Peut-être le gouvernement serait-il bien inspiré de se pencher sur son cas ?

(Changement d’ordre 1 ou d’ordre 2 ? Voir Paul Watzlawick, sur ce blog ou ailleurs.)

Changement paradoxal

L’affaire Weinstein tournerait-elle au maccarthysme ? Aux USA, les dénonciations se multiplient. Mais les actes dont il est question sont-ils délictueux ?

Je me demande s’il ne faut pas y voir un changement, et une injonction paradoxale. Le changement vient du passage de la femme de 68 à celle du 21ème siècle. La première veut être traitée d’homme comme un autre. La seconde, tout en étant de moeurs libres, croit à l’amour romantique. Elle veut le droit au prince charmant jetable. L’injonction paradoxale est là. Car l’offre ne peut s’adapter à la demande.

L’argumentation de la femme du 21ème siècle est un autre paradoxe. Car elle dit qu’elle est victime du pouvoir masculin. Or, cette campagne semble montrer que c’est elle qui possède le pouvoir. Quel usage en fait-elle ?

Fiancée du pirate

La fiancée du pirate, c’était l’esprit 68. La femme s’y libère par la prostitution. Elle exploite la lubricité de l’homme. Et ainsi elle détruit un tissu social pauvre, besogneux, étroit et médiocre. La France d’alors.

Comment expliquer qu’un mouvement qui a eu cette origine reproche maintenant à DSK et à Harvey Weinstein leur lubricité ? A moins que ce ne soit la lutte finale ? L’homme est devenu inutile, on achève bien les chevaux ?