La défaite de l’ingénieur

Qu’est-il arrivé à l’ingénieur ? Dans ma jeunesse, il était admiré. Puis il a été victime de plans sociaux.

L’entreprise est devenue politique, au mauvais sens du terme. Or, il ne savait pas parler et probablement pas penser. C’était une sorte de machine.

Danger de la spécialisation ? Dans Le roman des trois royaumes, il est question d’un stratège. Il affronte des peuples étrangers. Initialement, ils ont le dessus, parce qu’ils ont un atout. Mais cet atout a un revers. Et le stratège l’utilise pour les prendre à défaut.

Serait-ce la loi du changement social ? La société cherche en permanence à exploiter nos faiblesses. Et celles-ci tiennent essentiellement à ce que nous nous rigidifions. Elle nous force à être in quiets ? (En deux mots.)

Ingénieur français

L’industrie est de retour. Peut-être aussi va-t-on redécouvrir les mérites de l’ingénieur ?

Un ingénieur me disait qu’il avait tout appris des classes préparatoires. C’est vrai que ces classes sont le propre de notre système scolaire. Deux différences avec ce qui se pratique ailleurs : ailleurs, l’ingénieur est relativement peu considéré, car ce n’est pas un intellectuel, un homme du « logos » ; et ses études lui apprennent un métier. Chez nous, la formation de l’ingénieur sélectionnait une forme de pensée particulière, jugée supérieure par ceux qui la possédaient. L’ingénieur apprenait son métier sur le tas. (Et les écoles d’ingénieur ne servaient à rien.)

Au cours de ma vie, j’ai fait des constats curieux. Les étrangers qui étudient dans nos grandes écoles, et qu’elles ont sélectionné, n’ont pas l’esprit que l’on prête à notre ingénieur. En revanche on trouve cet esprit chez l’autodidacte. Il est probablement, donc, propre à notre culture. Il s’apparente quelque peu au « système D ». C’est une façon radicale de simplifier une question, avec tout ce que cela signifie en termes de bien et de dissolution qui vous explose à la figure.

Jadis les ingénieurs étaient de petites gens. Ils travaillaient de leurs mains. Et passaient leur vie à résoudre des questions pratiques. Depuis que leur esprit ne subit plus le contrôle de la matière, il se perd dans ce que Paul Watzlawick appelait un « jeu sans fin ». Remettons l’ingénieur au travail ?

L’ingénieur est de retour ?

En interviewant des industriels, je me demande si l’on n’a pas vécu, ces dernières décennies, dans une sorte de parenthèse enchantée, durant laquelle tous les problèmes humains nous ont semblé d’une grande simplicité. Une ère de la parole. On pouvait être un esprit d’élite à bon compte.

Et voilà que revient l’industrie. Et l’industrie c’est la science et la complexité. L’affrontement de l’esprit humain contre ce qu’il ne comprend pas. Et, de temps en temps, un miracle. Une découverte qui permet de grands progrès, inconcevables jusque-là. L’industrie c’est la réinvention de l’ingénieur. Du véritable ingénieur. De celui qu’aimait Jules Verne.

L’ingénieur au Panthéon

Il y a quelque temps, j’ai rencontré un descendant d’André Citroën, qui voulait envoyer son grand père au Panthéon (eh oui, je fréquente des gens célèbres !).

Un ingénieur au Panthéon ? Ce serait une bonne idée. Surtout en ces temps de réindustrialisation. (Une idée à suggérer à Nicolas Dufourcq, qui veut enlever à l’industrie la marque de Zola ?)

Qui y aurais-je mis ? Eiffel, probablement. Dassault, en cherchant un peu plus. Caractéristique commune ? Ils avaient la tête sur les épaules. Ils furent à la fois de grands innovateurs, mais aussi de formidables et admirables organisateurs.

Citroën fut un polytechnicien qui ne savait pas compter. C’était un homme de paris et de démesure. Avec lui l’entreprise était une sorte d’oeuvre d’art. J’ai d’ailleurs découvert que c’était un joueur de casino. Mais, après tout, pourquoi pas ? L’ingénieur aussi devrait faire l’éloge de la folie ? (De temps en temps ?)

Isambard Kingdom Brunel

A écouter la BBC, on découvre des gens curieux. Isambard Kingdom Brunel est une gloire de l’ère victorienne. C’est à lui que l’Angleterre doit d’avoir adopté une seule et unique heure. Jusque-là, chacun voyait midi à sa porte.

En effet, Brunel a été l’artisan du chemin de fer moderne. Les trains ont imposé leurs horaires, et ceux-ci la réglementation des horloges.

Brunel n’a pas inventé que des trains, il a aussi créé des navires révolutionnaires, des ponts et des tunnels. Comme son père avant lui, c’était un aventurier. Ses idées étaient nouvelles, et non testées. Et elles ne tournaient pas toujours bien. Et ils ont ruiné bien des investisseurs. Et son père s’est retrouvé en prison pour dettes. (Dont il s’est tiré par le chantage : il a annoncé que les USA voulaient le recruter…)

En fait, comme le nom l’indique, ils étaient français. (Même « Isambard » serait un prénom français !) Ecouter la BBC, c’est aussi découvrir à quel point l’Angleterre s’est nourrie des erreurs de la France. Car Marc Brunel, le père, était un royaliste, qui avait fuit la révolution. Avant lui les Huguenots auraient apporté l’art des horloges, qui a fait la puissance de la marine anglaise. C’est aussi comme cela que les USA ont connu la prospérité : ils ont attiré ce que l’Europe, qui ne pensait qu’à s’égorger, avait de mieux.

(Source : wikipedia anglais.)

Principe de Peter

On me parle beaucoup du Principe de Peter.

Il me semble tenir à la croyance en un mécanisme de sélection. La sélection efficace est celle du maçon au pied du mur. Ce que l’on démontre en réussissant des concours ou des examens, c’est que l’on sait réussir des concours et des examens.

L’exemple type est celui des ingénieurs, en France. On a cru qu’ils avaient une intelligence hors norme. Or, leur force, au dix-neuvième siècle, venait de ce qu’ils étaient les dépositaires des connaissances de la nation, et que leurs contemporains étaient analphabètes.

Aujourd’hui, la science s’est ramifiée à l’infini. On ne peut plus être « polytechnicien ». Et ses fondations, ce que la science a d’utile, sont très largement partagées.

Le retour en grâce de l’ingénieur ?

Les LED semblent avoir un grand avenir lisais-je. La science anglaise progresse. Seulement, l’article m’a mis en face de noms chinois…

Lorsque j’étudiais l’ingénierie en Angleterre, j’ai eu la surprise de découvrir que, dans mon cours, les Anglais étaient non seulement une infime minorité, mais surtout totalement « en dehors du coup ». A tel point que je m’étais demandé s’il n’y avait pas un quota d’autochtones, façon « affirmative action ».

Il m’est venu l’idée suivante. La fameuse « élite » qui a façonné le monde à son image est une élite littéraire (plus exactement, « politique »). Et si c’était pour cela qu’elle a jugé que le métier d’ingénieur était bon pour les pays de second rang ?

Et si le retour d’une économie productive exigeait de former à nouveau des ingénieurs dignes de ce nom. De ceux qui ont fait la révolution industrielle. Qui soient heureux de créer, dans tous les domaines productifs, pas uniquement dans le logiciel ou la finance, et qui ne se prennent plus pour de grands chefs ou de profonds esprits ?

Grandeur et décadence de l'ingénieur

Dans mon enfance, l’ingénieur était élite de la nation. Aujourd’hui, il est une sorte d’espèce protégée. Il a quelques emplois réservés, extérieurement prestigieux, mais sans conséquence. 

C’est peut-être l’histoire des deux sens de logos. Logos voudrait à la fois dire raison et parole. Eh bien, le tout parole a pris le pas sur le tout raison. L’X-Mines a été remplacé par l’inspecteur des finances. « Ingénieur » est à entendre au sens anglais : rustre.

Causes ? Trois hypothèses :

  • Le progrès, et ses grosses usines pestilentielles, a fait son temps. Toute la séduction de l’ingénieur s’est envolée. 
  • On a testé, ça n’a pas marché. L’ingénieur a dirigé notre pays et ses entreprises. Cela leur a été fatal. En le ménageant, on l’a écarté. 
  • Désormais, celui qui veut arriver au sommet doit s’expliquer. Or, l’ingénieur n’a pas été formé pour cela. 

Après l’ère de l’ingénieur autiste nous en sommes arrivés à celle du bonimenteur ? Pas tellement mieux ? Comment le dirait Aristote, il faudrait un « juste milieu » entre ces deux extrêmes. Le logos bien compris. L’homo sapiens ? 

Le scientifique et l'ingénieur

Laurent Schwarz, dans l’introduction à son cours de mathématiques, fait une distinction entre l’ingénieur et le mathématicien. Le premier n’aurait pas besoin de démonstrations rigoureuses. 

Voilà qui m’a choqué. Et voilà ce qui explique, ce que je ne fais que comprendre, pourquoi ma relation à mes collègues ingénieurs a toujours été tendue. J’ai toujours été attaché à la rigueur mathématique. 

Le propre de l’ingénieur est l’empirisme, au sens philosophique du terme. Ce qui compte est « que ça marche ». Pourquoi ? ce n’est pas son problème. On ne voit jamais cela aussi bien qu’en Angleterre. Les Anglais ont d’excellents ingénieurs, alors « qu’ingénieur » est un terme, chez eux, de très peu de prestige. Ces ingénieurs ont des notions scientifiques rudimentaires. En termes culturels, ce sont des rustres. Tout leur art est dans l’intuition, l’expérimentation et le bricolage. 

La faille de l’ingénieur français est qu’il croit à son génie, mais qu’il a oublié qu’il devait être un expérimentateur. Ce qui produit bien des désastres. En tout cas, si j’avais écouté mes enseignants, et si je m’étais rendu compte plus tôt que je n’étais pas fait pour être ingénieur, je serais certainement passé à côté de la plus intéressante partie de ma vie ! 

Le jour où l'ingénieur a changé

Lorsque je suis arrivé à la stratégie de Dassault Systèmes, après avoir été programmeur, j’ai remarqué que notre clientèle était à 95% étrangère, et que j’aurais besoin de faire une étude de marché. On m’a répondu qu’il n’y avait pas de budget pour cela. Alors, je me suis débrouillé. Et j’ai appris dans les livres. Ce dont j’ai tiré un cours qui aurait pu être mon premier livre, si j’avais accepté l’offre de publication que l’on me fit quelques temps plus tard. Et c’est comme cela que j’ai appris le métier de consultant et les études de marché. A tel point que j’ai toujours surpris les professionnels de ces secteurs. 

J’étais un ingénieur de l’ancien temps. Ceux là faisaient tout de leurs mains. Dix ans plus tard, lors d’une mission chez France Télécom, j’ai eu la surprise de découvrir que ses ingénieurs ne faisaient plus que passer des commandes. Ils ne réalisaient plus rien eux-mêmes. L’ingénieur était devenu chef. C’est probablement alors que le conseil a pris son envol. Il fallait tout de même quelqu’un pour faire le boulot. D’ailleurs, j’en ai profité. J’avais vendu le fameux cours de marketing à un service de diplômés de grandes écoles de commerce ! Et ça a, effectivement, marché !