Solitude

Discussion avec des dirigeants. Le thème de la solitude revient sans cesse.

Est-ce leur faute ? Ou celle de la société ?

En Allemagne, me dit-on, les entreprises se dirigent « à quatre », en France, le chef d’entreprise est « seul dans son bureau ».

Mais nous sommes aussi dans une société individualiste, qui manque totalement d’empathie. On y parle de soi, mais on n’écoute pas les autres. Tout se passe comme s’ils n’existaient pas.

Sortir de la solitude n’est donc pas simple. Non seulement, il faut aller vers l’autre, mais, surtout, il faut trouver le moyen de l’amener à sortir de son autisme ?

Pouvoir de la science

Les observations de Claude Lévi-Strauss (billet précédent) me rappellent une autre réflexion :

La science est un moyen de pouvoir. Régulièrement, dans son histoire, celui qui la possédait l’opposait aux coutumes ancestrales, et même aux constats. Par exemple, l’élite de la science française du 19ème siècle a combiné ses talents pour montrer que les chaudières qui explosaient ne pouvaient pas le faire. La cause de l’accident était donc humaine.

Je me demande s’il n’y a pas, au moins dans une partie de la population, une haine de l’espèce humaine. Grâce à la science elle pense pouvoir se passer de ses semblables. N’est-ce pas ce à quoi l’on assiste avec l’Intelligence artificielle ?

Le paradoxe de l’individualisme

Mon travail du moment me fait prendre conscience d’une bizarrerie. Mes interlocuteurs m’écrasent sous leur compétence, sans s’interroger sur qui je suis. Le phénomène semble général.

Je fais l’hypothèse que notre société est devenue massivement individualiste. C’est le résultat d’un changement réussi.

L’individu veut être ce qu’il y a de mieux. Et ce qu’il y a de mieux est décidé par la société. Ce qui est à la mode. (Exemple : l’intelligence artificielle. Tout le monde en est un expert.) Paradoxe : l’individualisme crée le conformisme ! Mais aussi le conflit : entre personnes identiques, il ne peut qu’y avoir concurrence.

Du fait de ce qui précède, l’individu ignore ses propres particularités. Ce qui le rend unique. C’est en découvrant ce qu’il nie, l’existence de « l’autre », qu’il peut comprendre ce qui le rend particulier ! Et c’est grâce aux autres qu’il peut réaliser son potentiel. 

Individu et organisation

Il y a quelque-chose de dangereux dans l’idéologie de la liberté humaine. Elle tend à sous entendre que, pour l’homme, l’état de nature est d’être seul et isolé de ses semblables. C’est, plus ou moins, le modèle culturel anglo-saxon. Ce n’est pas loin d’être le nôtre : c’est le thème de notre Révolution.

Or, l’homme seul est un danger public, avec son minuscule intellect, qu’il utilise le moins possible, il suit, au mieux, ses impulsions. Même pas ses intérêts. C’est une mouche contre une vitre. C’est Trump. Une société d’individus, même si elle peut avoir un temps beaucoup d’énergie, est inefficace. Elle se perd dans ses contradictions, à l’image de l’Angleterre actuelle, que seules ses colonies sauvent de la décadence finale.

Pour être efficace et quelque peu durable, l’homme a besoin d’entrer dans une « organisation ».

(Ce qui n’est bien sûr pas la fin de l’histoire : l’organisation ayant aussi ses effets pervers – à savoir la technocratie kafkaïenne. La vie est une lutte contre la paresse intellectuelle de la solution de facilité !)

Ensemble

Le travail que je mène avec les interpreneurs m’a fait découvrir la France de l’intérieur, la France des petits.

Les petits cafés qui n’ont plus de clients, les petits maires qui n’ont plus de pouvoir et crèvent sous la botte de l’Etat, le petit entrepreneur que personne n’aime, etc. C’est un monde de grande déploration. L’Etat, ses députés, son administration et son gouvernement nagent dans l’illusion, et dépensent l’argent public dans des projets somptuaires en enfermant le simple mortel dans un univers de plus en plus kafkaïen. Après cela comment l’Etat peut-il parler de crise budgétaire ?

Mais, j’ai fait un constat : le mal de ces petits n’est pas le Jacobinisme parisien, mais l’individualisme. L’expérience montre que dès que quelques citoyens se réunissent et inventent un « beau projet », tout change. On découvre que l’Etat, ses élus et son service public sont extrêmement bienveillants et serviables

Prenons le cas du petit maire. Son pouvoir économique a été donné à l’intercommunalité. Certes, mais l’intercommunalité a la bonne dimension, celle du bassin de vie, pour agir et créer des projets économiques. Qu’attend le petit maire pour en profiter ?

Et le cabaretier ? Pourquoi ne comprend-il pas que le salut n’est pas dans la subvention mais dans la clientèle et qu’il doit trouver le moyen de relancer l’activité économique de son territoire, pour créer des emplois et faire revenir des jeunes, pour le rendre « attractif » ? Que les entreprises locales s’unissent et développent ensemble leur patrimoine économique collectif et tout changera. Or, quel meilleur lieu pour ce faire que le bistrot du coin ?

Que le petit entrepreneur participe à un tel projet et tout le monde l’aimera. Et, par dessus le marché, il sortira définitivement de sa condition de « capitaliste pauvre ».

L’homme a-t-il un avenir ?

Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu ? Les rêves du féminisme semblent exaucés. En Angleterre, au moins, l’homme est défait, la femme triomphe. Cela commence dès le premier jour de l’école : elle le surclasse de la tête et des épaules. On parle de « crise des jeunes hommes ». (Une émission de la BBC.)

La cause première en serait l’explosion de la cellule familiale. Dans un cas sur deux, l’enfant grandirait sans père. Or, l’enfant mâle aurait besoin d’un modèle. Du coup, il tombe sous l’emprise des médias sociaux, qui ne veulent pas son bien.

Seul désagrément pour la femme : cet homme nouveau lui en voudrait, parfois, à mort. Il va falloir l’enfermer ?

(Je lisais un article de wikipedia qui expliquait que « Californie » signifierait quelque-chose comme « état des Amazones ». Notre avenir ?)

Aucun respect !

Serais-je le fruit de 68 ? Je me rends compte que je n’ai de respect pour rien. En particulier pas pour les grands hommes qui semblaient admirables dans mon enfance. A examiner leur vie, ils semblent fort humains. Et parfois fort stupides.

Qu’est-ce qui a produit ce changement d’avis ? Je suspecte que, jadis, la société était tellement spécialisée que quasiment personne n’avait la formation lui permettant de juger le grand homme. Je pense aussi que lorsqu’une société réussit, elle tend à se considérer comme admirable. Ses membres ont du respect pour leurs concitoyens, parce qu’ils sont à leur image. Cela se voit me semble-t-il clairement dans la société allemande ou chez le polytechnicien, ou encore chez de Gaulle. Hannah Arendt me paraît avancer une théorie similaire : la société romaine admirait ses sénateurs, parce qu’ils étaient porteurs des valeurs qui faisaient son succès.

Peut-être aussi sommes-nous une société dont la religion est l’individualisme ? Par définition nous croyons que nos succès ne peuvent qu’être le fait d’individus ? Alors, nous glorifions l’individu ? « There is no such thing as society », disait Mme Thatcher ?

Science sans conscience

Mining for clean energy transition threatens birds and fish
Our increasing demand for metals and minerals is putting more than 4,000 vertebrate species at risk. The biggest threat to species comes from mining the materials needed for our transition to clean energy, such as lithium and cobalt – both essential components of solar panels, wind turbines and electric cars.

Lettre d’information de l’Université de Cambridge

Ce qu’il y a de curieux dans la pensée dominante, c’est qu’elle ne parle que des conséquences de ce qu’elle nomme « l’anthropocène », mais qu’elle ne se préoccupe pas des conséquences de ce qu’elle recommande.

Propre de l’individualisme libéral ? L’individu ne peut que hurler à la mort, que croire à une forme de « pensée magique » ? Il ne peut pas bâtir les structures sociales nécessaires à un changement durable ?

Ensemble, on va plus loin

« Seul, on va plus vite, ensemble on va plus loin. » Si je comprends bien, ce serait la devise des « phryges ».

J’ai découvert cette phrase, il y a 5 ans, lorsque j’ai commencé l’étude qui a mené à la création de l’association des interpreneurs. Elle semble dans l’air du temps.

Ce qu’il y a de surprenant est que, pour une devise olympique française, elle est d’une faible qualité littéraire. Aussi, elle ne colle pas trop avec l’esprit des jeux, qui est le chacun pour soi. Que le meilleur gagne ! Et encore moins avec celui de nos gouvernants, « élite » ultra individualiste.

Signe du changement ? L’idée précède l’acte ?

(Et le changement, c’est toujours pour les autres ?)

La fabrique de la crise

Dans ma jeunesse, on parlait sans cesse de crise. J’ai vécu dans la crise. Curieusement, nous traversons une crise, mais nous n’en parlons pas.

Jadis on disait, aussi, que la crise était financière. C’était le sujet d’étude des meilleurs économistes. Le sujet a été oublié.

En examinant notre situation (voir billets sur l’Espagne et Israël), je me demande si la crise est réellement économique. Si le mécanisme à l’oeuvre n’est pas le suivant. La crise rappelle à l’individu qu’il existe autre chose que son intérêt personnel. Qu’il n’est rien sans la société, sans l’autre. C’est un appel à la « vertu », selon le mot de Montesquieu. La société peut réagir de multiples façons à la crise, partir à la conquête du monde, comme l’Allemagne en 40, se déchirer, comme la France avant guerre, trouver une nouvelle raison d’être pacifique, comme le monde, après guerre… Entre crises, les instincts animaux de l’individualisme ont libre cours, jusqu’à ce qu’ils montent les uns contre les autres, et provoquent une crise.

D’un autre côté ces instincts animaux ont certainement une utilité. Quand un pays en manque, il finit par se replier sur lui-même, et disparaître, comme la Chine, de temps à autre.