Le charme discret de l'hypocrisie

Dans la tradition de ce blog, le paradoxe, un jeune lecteur m’a écrit qu’il s’interrogeait sur le comportement d’une cousine institutrice. Elle se disait de gauche, mais ne mettait pas ses enfants dans une école au motif qu’il y avait là « trop d’Arabes ».

Trois hypothèses, à tester :

  • Il n’y a pas de paradoxe. La présence d’Arabes est un marqueur. Elle indique la médiocrité de l’école. C’est ainsi qu’aux USA les policiers arrêtent les noirs. Ils savent que si l’on exclut quelqu’un d’une société, il est probable qu’il n’en suivra pas les règles. 
  • « Moral licensing ». Une théorie de psychologie, avec pas mal d’exemples parmi les écologistes. Quand vous pensez faire le bien, vous vous permettez quelques écarts, souvent sérieux. 
  • Nietzsche. Bien avant la théorie du « selfish gene », Nietzsche aurait pensé que nous étions tous poussés par l’égoïsme. Et que nos bons sentiments ne faisaient que servir nos intérêts. Effectivement, dans une lutte de l’homme contre l’homme, l’hypocrisie est un avantage concurrentiel. Si l’autre fait ce que vous dîtes mais ne faites pas, il a perdu. 

Causes de 68

J’ai compris tardivement que 68 n’avait pas été une pitrerie. 68 a perdu la bataille de 68, mais a gagné la guerre. Ses idées ont triomphé. Mais qu’était 68 ?

L’exemple d’une proche. Une jeunesse révoltée, qui ne l’empêche pas de faire des études poussées. Mais, une carrière de secrétaire générale d’un organisme ultra conservateur (à la droite du FN), et un mariage avec un directeur d’un syndicat patronal. Un train de vie bourgeois, d’un autre siècle. Mais des amitiés toujours de gauche, notamment pour François Hollande.

Une hypothèse à creuser. La jeunesse de 68 voulait prendre la place de ses parents. (D’ailleurs, c’est ce que dit explicitement le Cohn-Bendit du « pouvoir est dans la rue ».) Les idées de gauche lui allaient, parce qu’elle se sentait opprimée ? Elle les a gardées, par cohérence ?

Hypocrisie

On dit de l’Occidental qu’il est hypocrite. Le « bourgeois bohème » en est l’exemple type. Tartuffe aussi. Cela paraît risible ou criminel. Mais c’est surtout rationnel. L’hypocrite a un avantage immédiat. Exemples :

  • Depuis 68, il est dit qu’il ne faut pas brutaliser l’enfant. Du coup, l’école de la 3ème République a été démantelée. Mais les élèves d’enseignants réussissent magnifiquement. Pourquoi ? Parce que les enseignants se comportent comme n’importe quel homme, ils veulent la réussite de leurs enfants, et ils connaissent les ressorts du système, alors que l’enseignement auquel ils participent fait échouer les enfants des autres. 
  • Les théories économiques affirment que le marché fait une meilleure allocation des capitaux que l’entreprise. Donc l’entreprise doit se vider de son argent pour le donner à ses actionnaires. Mieux, elles expliquent, « théorie de l’agence », que si le dirigeant n’est pas actionnaire, il ne va pas administrer l’entreprise dans l’intérêt de l’actionnaire. Bref, cette théorie conduit à ne plus faire d’investissement productif, et à supprimer des emplois, pour donner des dividendes aux dirigeants des entreprises et des fonds d’investissement. Le « marché », c’est eux. (Et, curieusement, ce sont des frères.)

L’hypocrisie est probablement rendue possible par la division des tâches, propre à notre société, dont parle Adam Smith. Tant que l’on ne paie pas pour les conséquences de ses actes, paroles et comportements ont intérêt à diverger. En tout cas, cela pousse à faire du « fact checking » : quels sont les intérêts immédiats que cachent les nobles théories dont on me parle ?

Justice à deux vitesses

L’autre jour j’entendais un juge mécontent. Dans je ne sais quelle affaire, des pièces avaient été transmises à la presse. Le juge accusait les gendarmes.

C’est étrange. D’un côté la justice est effroyablement lente. Pour défendre ses principes et se protéger de la condamnation d’un innocent, elle semble presque totalement impuissante. Mais, lorsqu’un de ses membres est mis en cause, alors, le gentil juge de gauche se mue en Dirty Harry. Make my day.

(Affaire Maëlys et Charente Libre.)

Palme

Un ancien président et des artistes se seraient émus de la question du harcèlement sexuel. Mais n’est-ce pas dans leur métier qu’il est le plus pratiqué ? (Sans oublier les médias.) N’auraient-ils pas pu se manifester plus tôt ? (Et l’ancien président a-t-il traité son ancienne compagne avec les égards dus à un égal, à l’époque où il s’en est séparé ?)

Et s’il fallait voir là un réflexe pavlovien ? Ils sont, par principe, du côté du bien. Donc, dès qu’il est menacé, ils protestent ? Par habitude. Quant à leurs comportements, ils ont une vie qui leur est propre ?

The artist

Pourquoi ne pourrait-il pas y avoir d’affaire Weinstein en France ? Demandait France Info à un invité, hier matin. Parce qu’en France tout est permis à « l’artiste », lui fut-il répondu.

Cela explique peut-être pourquoi on admire tant Céline, Heidegger ou Nietzsche, et que M.Mitterrand manifestait son estime pour des écrivains collaborateurs. En France, la morale et la loi, c’est pour les inférieurs ?

Harvey Weinstein

 Harvey Weinstein, contre qui tout le monde s’acharne, a longtemps été un citoyen admiré : un démocrate militant, proche de Mme Clinton et de M.Obama. Voici ce qu’en dit wikipedia :

Weinstein has been active on issues such as poverty, AIDS, juvenile diabetes, and multiple sclerosis research. He serves on the Board of the Robin Hood Foundation, a New York City-based non-profit that targets poverty, and co-chaired one of its annual benefits. He is critical of the lack of gun control laws and universal health care in the United States. 

Weinstein is a longtime supporter and contributor to the Democratic Party including the campaigns of President Barack Obama and presidential candidates Hillary Clinton, and John Kerry. He supported Hillary Clinton’s 2008 presidential campaign, and in 2012, he hosted an election fundraiser for President Obama at his home in Westport, Connecticut.

Si j’en crois wikipedia, M.Weinstein aurait même un enfant qui aurait changé de sexe.

M.Trump doit bien rire. La gauche bien pensante ne serait-elle pas au dessus de tous soupçons ? Y aurait-il des similarités avec l’affaire DSK ?  A l’époque on avait parlé de Dreyfus. Peut-être n’avait-on pas tort. Car, quelles que soient ses turpitudes, M.Weinstein est condamné sans procès. Même la France veut lui retirer sa légion d’honneur. Viol de la justice ?

Favoritisme

J’entendais, tardivement, que ce que l’on reprochait à M.Ferrand était du « favoritisme ». 
Mais qui n’a pas un favori ? me suis-je demandé. A commencer par l’enseignant et le turfiste. Le favoritisme c’est ce qui marque la frontière de la raison. Il y a des moments, et les moments les plus importants de la vie, où la raison ne marche pas. C’est l’intuition qui entre en jeu. Le coup de foudre, ou l’appel du 18 juin, ne sont pas des questions de raison. 
Alors peut-on vouloir éradiquer le favoritisme, sans risquer de créer une prohibition des sentiments ? un monde régi par une morale totalitaire ? un monde qui serait finalement celui de Tartuffe, car l’expérience montre que ceux qui jettent la première pierre sont généralement les plus grands pêcheurs ?… 

Trump et Talleyrand

Talleyrand est fascinant. Ce qui a fait son succès, je crois, est la morale de son époque. Lui n’en avait pas. Il avait un objectif : installer sa famille, les personnes de son sang, dans la gloire et la fortune. Pour arriver à ses fins, il a joué sur l’hypocrisie ambiante : les parangons de la morale avaient tous quelque chose de honteux à cacher. Il a utilisé leurs secrets pour servir ses desseins. Il n’y a pas eu que du mauvais dans cette ambition : il a pensé que ses intérêts exigeaient une Europe en paix, et il en a été l’architecte. 
Il y aussi beaucoup de l’Américain du Far West dans Talleyrand. (D’ailleurs il était vu par les Américains comme un businessman digne des USA.) Et de Trump ? On me disait que ses conflits d’intérêt l’amenaient droit à « l’impeachment ». Oui, mais quelles casseroles trainent ceux qui peuvent voter sa destitution ? Et si le seul ennemi de Trump était Trump lui même ?